«Saint-Cloud, ce dimanche soir, 27 mai 1832.
»Mon prince,
»Je n'avais pas besoin de tout ce que vous me dites sur la réserve et
la discrétion que vous comptez mettre à vous absenter du poste
important où vous avez rendu de si grands services à la France et à
moi, pour être bien sûr que vous ne vous en éloignerez que quand votre
absence ne présentera plus de chances fâcheuses. Je désire vivement
que ce moment ne soit pas trop retardé, mais j'avoue que je ne crois
pas qu'il soit arrivé. Le général Sébastiani vous aura informé de
l'entrevue qui va avoir lieu à Compiègne entre le roi Léopold et moi.
Vous en connaissez les causes et vous pouvez en pressentir les objets.
Une fois les ratifications des grandes puissances échangées, nous
avons cru que l'entrevue ne devait pas être retardée davantage, et que
cela était même important pour accélérer celle du roi de Hollande. Je
ne mène aucune de mes filles à Compiègne et vous concevez que, plus
cette entrevue peut influer sur la destinée de ma fille aînée, plus
j'ai dû éviter de les y conduire. J'y vais donc seulement avec la
reine, ma soeur et mon second fils.
»J'avais écrit bien longuement au roi Léopold, et malheureusement sans
succès, pour le presser d'accéder à la proposition de la conférence en
déclarant qu'il était prêt à entrer en négociation avec le roi de
Hollande; il a fait, ou du moins ses ministres lui ont fait faire tout
le contraire; il prend sur lui bien maladroitement les chances de
refus que le roi de Hollande paraissait décidé à lui
épargner[372]. J'espère cependant que cela n'est pas irrévocable et
qu'avec l'aide du général Sébastiani qui vient à Compiègne, nous
parviendrons à le retirer de la fausse route où il s'est engagé. Mais
il n'en est que plus pressant, mon cher prince, que la conférence
agisse envers le roi de Hollande, de manière à faire cesser sa
résistance dans le plus court délai. Il faut surtout lui faire évacuer
la citadelle d'Anvers, car c'est là le noeud de l'affaire. C'est à
l'Angleterre à frapper le coup décisif et c'est, dans tous les sens,
ce qui nous convient le mieux à nous mêmes et ce qui me paraît le plus
conforme à l'intérêt général de l'Europe.
[372] La conférence avait signé le 4 mai un protocole par lequel
elle invitait la Belgique et la Hollande à entamer immédiatement
des négociations pour signer un traité définitif. Le roi Léopold
répondit à cette invitation par une note en date du 11 mai, qui
déclarait qu'il ne se prêterait à des négociations qu'autant que
le traité du 15 novembre aurait eu un commencement d'exécution.
Il exigeait l'évacuation du territoire belge, notamment celle
d'Anvers, et la libre navigation de la Meuse. Par suite d'une
indiscrétion, cette note ayant été publiée dans les journaux
avant sa remise officielle à la conférence, le cabinet belge en
signa une autre que le général Goblet porta à Londres au
commencement de juin. Elle reproduisait en termes catégoriques la
première note du 11 mai. Quant au gouvernement hollandais, il
répondit également par une note en date du 7 mai à la conférence.
Par cette note, il déclarait «qu'il voyait avec un regret infini
les plénipotentiaires des cinq cours regarder le traité du 15
novembre comme la base invariable de la séparation, de
l'indépendance, et de l'état de possession de la Belgique, tandis
que de son côté il devait persister à considérer ce traité comme
essentiellement opposé au protocole du 27 janvier 1831».
»Tout absorbé, comme de raison, dans l'énorme affaire du bill de
réforme, le gouvernement anglais ne peut guère s'occuper avant qu'il
soit passé, des intérêts continentaux; mais, une fois cette affaire
terminée, il n'y a pas un moment à perdre pour adresser au roi de
Hollande le langage catégorique qui peut seul le déterminer à en
finir. Croyez bien qu'il est pénétré autant que nous que la paix de
l'Europe ne sera entièrement assurée que quand le général Chassé sera
sorti de la citadelle d'Anvers et qu'il aura traité avec Léopold.
C'est donc sur ce point que vous devez diriger toutes vos batteries
diplomatiques; et ce n'est qu'après avoir obtenu ce dernier succès,
sans doute le plus difficile de tous, que vous aurez terminé la grande
tâche que vous avez entreprise avec tant de dévouement et que vous
avez conduite avec tant de talent et d'habileté.
»Je n'en dirai pas davantage, mon cher prince, et je me bornerai à
vous renouveler de tout mon coeur l'assurance de ma sincère amitié pour
vous.
»LOUIS-PHILIPPE.
»_P.-S._--J'ai signé, comme vous le désiriez, des lettres de créance
pour M. de Mareuil, qui se rendra auprès de vous aussitôt que le
marquis de Dalmatie[373] sera arrivé à La Haye.»
[373] Napoléon-Hector Soult, marquis, puis duc de Dalmatie, fils
du maréchal. Né en 1801, il servit dans l'armée, devint capitaine
d'artillerie, mais donna sa démission en 1830 et entra dans la
diplomatie. Il fut successivement accrédité à Stockholm (1831), à
la Haye (1832), à Turin et à Berlin. En 1813 il fut élu député.
Il mourut en 1857.