«Le 23 mai 1832.
»La séance d'hier à la Chambre des pairs s'est passée comme je l'avais
prévu. Beaucoup de pairs de l'opposition se sont retirés, beaucoup
n'ont pas voté, ce qui a donné au ministère une majorité de
cinquante-cinq voix, dans la question assez importante qui a été
décidée[368]. Les autres articles auront le même sort, très
probablement, et la question sera terminée à ce que je crois, mercredi
30.
[368] La Chambre avait voté l'article du bill qui conférait la
franchise électorale à l'un des faubourgs de Londres; cette
clause avait été combattue avec acharnement par l'opposition
tory, ainsi que toutes celles qui augmentaient le nombre des
représentants des grands centres de population.
»La mort de M. Périer a fait ici une peine qui s'exprime de
toutes les manières et dans toutes les classes. On a remarqué avec
étonnement que M. le duc d'Orléans n'ait pas porté un des cordons du
dais. Ici, cela a été dans plusieurs occasions, pour des hommes
importants, le prince de Galles, le duc d'York[369]. Chaque pays, il
est vrai, a ses habitudes, mais nous n'avons pas d'habitudes, et nos
précédents sont en Angleterre. Du reste, c'est une chose peu
importante et c'était plutôt une observation de la société, dont une
partie aime à blâmer.--Mandez-moi quand Sébastiani va aux eaux. Je
voudrais, et cela me paraît naturel, arriver avant son départ.»
[369] Frédéric duc d'York et d'Albany, deuxième fils du roi
George III, né en 1763, marié à la princesse Frédérique, fille du
prince royal de Prusse. Il mourut en 1827.
«Londres, le 24 mai 1832.
»Les tories sont en petit nombre à la Chambre des pairs; le bill passe
fort tranquillement: la discussion d'hier n'a pas été aussi aigre que
celle des jours précédents. Cela n'atténue pas la haine qui est fort
vive dans les partis, mais cela en ajourne l'action. Le roi a fait
dire qu'il voulait que le bill fût adopté, et il le sera. Ceux qui
sont opposés s'absentent.
»M. de Rémusat[370] est arrivé ici avec sa femme: il m'apporte des
lettres de Paris... Rien de nouveau sur la Hollande; les ministres
hollandais ici n'ont point de réponse à la dernière communication
qu'ils ont été chargés par la conférence de transmettre à La Haye.--Je
n'ai ni affection ni le contraire pour les Belges; je les ai
incontestablement plus servis que personne, mais je ne veux pas qu'ils
fassent des folies qui nous conduiraient peut-être à une guerre
générale, et ils ont assez peu de tête pour ne pas comprendre cela...»
[370] François-Marie-Charles comte de Rémusat, né en 1797, neveu
de Casimir Périer, était alors député de Muret. Il devint
sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1836, et ministre de
l'intérieur en 1840. Il vécut dans la retraite sous l'empire. En
1871, il fut nommé ministre des affaires étrangères et mourut en
1875.
«Le 25 mai 1832.
»Depuis la mort de M. Périer, le ton des dépêches de notre département
des affaires étrangères ne me convient pas; il y a un changement
sensible. Je ne m'en apercevrai pas, mais cela m'engage à ne pas
retarder mon départ. Je redoute le voyage de Compiègne[371]. Il va
rendre les Belges plus difficiles et rien ne peut s'arranger qu'avec
quelques facilités de leur part. On se croit bien habile quand on sait
faire quelques difficultés! Belle science! Tout le monde sait faire
cela. Mais ne résister que jusqu'où il faut, savoir s'arrêter, c'est
ce que très peu de gens savent. Le roi de Hollande ne demande qu'à
faire naître des motifs de délai, et le moyen n'est pas de le forcer,
d'abord parce que cela n'est pas aisé, mais de plus, parce que cela
n'est ni juste, ni profitable. Je persisterai dans ce sens-là tant que
je serai chargé des affaires de France. Pendant mon absence, j'espère
qu'on fera de même, mais je n'en suis pas sûr. Du reste, Durant, si on
le laisse faire, est plus propre que personne à suivre ma ligne.
[371] Le roi Louis-Philippe se rendait à Compiègne pour y
rencontrer le roi des Belges, et convenir des préliminaires du
mariage de celui-ci avec la princesse Louise d'Orléans. (_Note de
M. de Bacourt._)
»Nous sommes dans un singulier temps et singulier partout. Que de
choses j'ai eu sous les yeux, depuis quinze jours! il y a pour parler
un an.--Les Anglais envoient une flotte pour regarder le Tage: je
suppose qu'on fera de même chez nous. Quand il y a des menaces de
troubles quelque part, il faut protéger les hommes de son pays qui
peuvent être exposés...»
«Londres, le 27 mai 1832.
»Dans huit jours la troisième lecture du bill de réforme sera faite et
le bill aura passé précisément comme il aura été proposé. Ainsi
l'humeur des tories les privera de quelques améliorations qui auraient
eu lieu dans la discussion.--Chaque jour j'ai une conversation avec
madame de Rémusat, qui, au nom de tous les amis de M. Périer, me
presse d'accepter la présidence du conseil à Paris. Je suis très
flatté de leur opinion, mais je suis décidé à ne rien accepter. Je
réponds cela doucement et tranquillement, comme l'on fait quand on est
invariable...»
«Le 28 mai.
»Nous avons eu ce matin une grande réunion à la cour pour fêter le
jour de naissance du roi: la cour était fort brillante; les deux
partis s'y trouvaient, et avec les formes de la meilleure compagnie.
Je ne sais rien de Hollande, le roi veut inquiéter les Belges et
espère par ce moyen que quelques hostilités ou du moins quelques pas
faits sur son territoire, motiveront de sa part, sans qu'on puisse le
lui reprocher quelque mouvement hostile...»