«Londres, le 5 mai 1832.
»A trois heures du matin, les ratifications avec la Russie ont été
échangées; et cela a été une très longue et très difficile affaire,
parce que la ratification n'a pas été pure et simple[361]. Il a fallu
la fortifier, et je crois que nous y sommes parvenus. Je n'ai été
occupé que de cela pendant trente-six heures. Aujourd'hui les choses
sont bien arrangées. Le comte Orloff est parti cette nuit.--J'écris
officiellement et particulièrement pour demander un congé de quatre
mois, avec liberté d'en faire usage à l'époque que je croirai la plus
convenable. J'ai essentiellement besoin de repos; depuis vingt mois,
je ne vis que pour arriver où je suis parvenu hier. Il faut que je
pense à mes jambes, à mes yeux, et que j'aille regarder mes affaires.
Je demande M. Durant de Mareuil pour me remplacer ici, sans que cela
fasse tort à son avancement, le désignant comme seul qui soit propre à
une chose difficile....»
[361] La ratification russe portait une réserve importante.
L'empereur Nicolas ne ratifiait que «sauf les modifications et
amendements à apporter dans un arrangement définitif entre la
Hollande et la Belgique aux articles 9, 12 et 13». Or les
articles en question relatifs à la navigation des eaux
intermédiaires et au partage de la dette étaient précisément ceux
que le cabinet de la Haye refusait de reconnaître.
«Londres, le 8 mai 1832.
»La première schédule du bill de réforme est celle qui désigne un
certain nombre de bourgs qui perdront leur privilège; la seconde
schédule est celle qui désigne un certain nombre de grandes villes qui
acquerront le privilège électoral.
»Lord Lyndhurst[362] a proposé que la seconde schédule fût discutée la
première. Cette motion, attaquée par le chancelier lord Holland et
lord Grey et défendue par lord Harrowby et quelques autres de ce côté,
a été adoptée par cent cinquante et une voix contre cent seize,
c'est-à-dire à une majorité de trente-cinq voix contre le ministère.
[362] John Singleton Copley, baron de Lyndhurst, né en 1772,
avait d'abord été député aux Communes. Il fut lord chancelier
dans le cabinet Wellington. Il se démit en 1830 au moment de la
chute du cabinet tory, fut de nouveau revêtu de cette charge en
1834 et en 1841. Il mourut en 1863.
»Lord Ellenborough[363] a fait, en forme de proposition, des
objections au bill dans le sens plus que libéral; c'était dans la vue
de dépopulariser le ministère. Il a agi comme notre _Gazette de
France_ avec son vote universel. Dans la peur d'être libéral, tous ces
gens-là, de tous les pays, se font radicaux. N'est-il pas singulier
que lord Ellenborough prenne ses formes politiques chez M.
Genoude[364]? Quel singulier temps! Lord Grey et le chancelier sont
partis ce matin pour Windsor avec la demande de faire soixante pairs
ou l'offre de leur démission. Ils ne reviendront que dans la
nuit. Voilà où en sont les choses...»
[363] Édouard Law, comte d'Ellenborough, succéda en 1818 à son
père à la Chambre des lords, où il siégea dans le parti tory. Il
fut, en 1834 et 1841, président du bureau des affaires de l'Inde,
gouverneur général de l'Inde en 1841, premier lord de l'amirauté
en 1846, et président du bureau de contrôle de l'Inde en 1858.
[364] Antoine-Eugène Genoude, né en 1792, fut d'abord professeur
de l'Université. Il se fit plus tard un nom comme publiciste et
journaliste ultra-royaliste sous la Restauration. Après 1830, il
continua la lutte en faveur de la légitimité dans la _Gazette de
France_ dont il était le propriétaire et le principal rédacteur.
Il fut élu député en 1846 et mourut en 1849. M. Genoude était
entré dans les ordres en 1834. Au moment de la discussion de la
loi électorale, la _Gazette de France_ avait demandé le suffrage
universel dans le seul but de faire de l'opposition au cabinet
qui réclamait le cens de deux cents francs.
«Londres, le 9 mai 1832, dix heures du matin.
»Le roi a accepté la démission des ministres. Il n'a encore appelé
personne pour former un nouveau gouvernement[365].
»Il faut, chez nous, montrer une grande tranquillité, suivre la même
marche, garder les mêmes ministres; attendre le retour de la santé de
M. Périer et se féliciter de ce qu'on a fait un arrangement en Italie
et de ce que toutes les ratifications sont échangées...»
[Footnote 365: Le roi avait refusé le 8 mai de créer les soixante pairs
que réclamaient lord Grey et lord Brougham. Il préféra accepter la
démission des ministres. Le duc de Wellington fut chargé de composer un
nouveau cabinet, mais ses négociations échouèrent, en même temps qu'une
vive opposition contre tout changement de ministère se manifestait dans
l'opinion publique. Finalement, après une crise qui dura dix jours,
lord Grey retira sa démission, et le cabinet fut reconstitué.]
«Le 10 mai 1832.
»... Ici, rien n'est encore décidé; on est dans les pourparlers et
probablement la journée se passera comme cela. De grâce, faites que
chez nous on ne montre que de la curiosité sur le changement du
ministère anglais. Il faut être tranquille et c'est l'avantage de la
tranquillité que de paraître, aux yeux des autres, sans inquiétude
parce qu'on est inébranlable.
«L'affaire de madame la duchesse de Berry prouve que c'est bien
peu de chose que le parti carliste[366]. Il n'y a de parti dangereux
que celui de la république, et celui-là a raison de croire que tous
les mouvements, de quelque côté qu'ils viennent, lui sont bons. Notre
gouvernement, au contraire, doit désirer la stabilité partout; c'est
la manière de se bien établir. J'aurais bien des choses à dire sur
cela, mais c'est trop pour une lettre...»
[366] Madame la duchesse de Berry avait débarqué le 29 avril sur
la côte de Provence; le lendemain, se produisit à Marseille une
tentative d'insurrection qui fut immédiatement réprimée. La
duchesse, voyant sa cause compromise dans le Midi, traversa
secrètement la France, gagna la Vendée et arriva vers le 15 mai
au château de Dampierre, en Saintonge. Là elle prépara le
soulèvement qui allait éclater dans l'ouest dans la nuit du 3 au
4 juin.
«Le 12 mai 1832.
»Rien n'est fait complètement. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le duc
de Wellington et lord Lyndhurst sont nommés et ont accepté.
»Si dans une pareille circonstance on cherche chez nous de la force
dans les révolutionnaires, on rendra tout difficile et aucune
difficulté ne peut être levée avec des hommes pris dans le mouvement.
L'Europe s'arrangera de nous tranquilles et s'en arrangera
parfaitement. De nous, propagandistes, elle ne s'en arrangera jamais.
Il faut sortir de cette idée-là; il n'y a rien à faire si on verse de
ce côté...»