«Paris, ce 12 mai 1832.
»En effet, mon cher prince, et je jouis de vous le dire, vous
avez bien heureusement atteint le but principal de la grande mission
que je vous avais confiée. Aussi ce succès, qui a paru tant de fois
s'éloigner de nous, est une réponse accablante à toutes les diatribes
de nos journalistes, dont il a démenti les absurdes prédictions. Il ne
fallait rien moins que votre persévérance, votre habileté et votre
dévouement pour résoudre ainsi une des questions les plus difficiles
et les plus épineuses que la diplomatie européenne ait jamais eu à
trancher, et il est bien juste, à présent, que vous vous donniez un
peu de relâche par le congé que vous me demandez. Je vous l'accorde
avec d'autant plus de plaisir que cela me procurera celui de vous
revoir, de causer avec vous et de vous parler de mon ancienne et
constante amitié pour vous.
»Mes ministres concourent entièrement dans le désir que vous me
témoignez que M. de Mareuil soit chargé de l'intérim pendant votre
absence qui ne sera que momentanée et, dont, comme vous me le
demandez, vous jugerez la convenance quant à l'époque. M. de Mareuil
ira vous rejoindre quand nous aurons pu le remplacer convenablement à
La Haye, poste dont vous sentez sûrement l'importance, et d'où nous ne
recevons que de mauvaises nouvelles ou de mauvais symptômes.
»L'espoir d'allumer la guerre se conserve dans ce cabinet, et ils
croient que tant que le roi de Hollande pourra prolonger son refus, il
restera des chances de collision entre les puissances. Aussi, je crois
que les chances de guerre ne seront tout à fait détruites que quand le
roi de Hollande aura signé son traité avec le roi des Belges, et
surtout quand la citadelle d'Anvers sera évacuée et le traité du 15
novembre complètement exécuté, ce que nous pourrons bien encore
avoir quelque peine à obtenir; d'autant plus que la dissolution du
ministère de lord Grey va probablement ranimer l'espérance du roi de
Hollande, qui devrait pourtant savoir que l'Angleterre ne changera pas
son système de politique extérieure et que l'accord des cinq
puissances ne sera point troublé.
»Cependant, mon cher prince, il me semble que vous ne devez pas songer
à quitter Londres jusqu'à ce que les choses aient repris leur
assiette, et c'est un nouveau sacrifice que je n'hésite pas à vous
demander. Dès que le ministère sera réorganisé, la conférence aura à
s'occuper de la réponse du roi de Hollande qui sera encore un refus si
j'en juge par ce qu'il vient de répondre au sujet de M. de Thorn[367].
Je suis persuadé que cette arrestation et ces réponses altières ont
pour cause l'espoir d'entraîner les Belges dans des hostilités et de
parvenir ainsi à engager une guerre. J'espère que nous déconcerterons
ces funestes projets; mais jusqu'à ce qu'ils soient déjoués, nous
aurons grand besoin de vous à Londres et, je le répète, l'affaire ne
sera finie que quand le roi de Hollande aura signé un traité avec le
roi des Belges et évacué la citadelle d'Anvers. Tâchons que cela ait
lieu le plus tôt possible.
»En attendant, mon cher prince, je vous renouvelle...»
[367] M. de Thorn, sénateur et gouverneur pour le roi des Belges
de la province de Luxembourg, avait été arrêté par ordre du
gouvernement hollandais le 17 avril 1832. Le roi Guillaume par
une note du 7 mai, mettait comme conditions de sa libération,
l'élargissement des individus arrêtés en Belgique depuis la
révolution et le désistement de toutes poursuites contre les
contumaces. M. de Thorn ne fut mis en liberté que le 23 novembre
suivant.