LE PRINCE DE TALLEYRAND AU BARON LOUIS.

«Londres, le 3 mai 1832.

»Il y avait bien longtemps que je n'avais vu de votre écriture, mon

cher Louis. Votre lettre m'a fait plaisir; elle est de confiance, et

me replace par là, dans la situation où j'ai toujours voulu être avec

vous.

»Voici mon opinion: il faut se dévouer pour ce qu'on sait faire et ne

jamais entreprendre ce que l'on n'est pas sûr de faire mieux que les

autres. C'est pour cela que je vous désirais aux finances; et

personne ne pouvait y être mieux que vous: c'est pour cela aussi que

je suis venu à Londres, croyant que j'étais plus propre qu'aucun autre

à maintenir la paix. Nous avons eu raison tous deux, car nos finances

vont bien, et la paix est assurée. J'en reste là pour ma vie

politique. Il y a cinquante ans que je sers la France, car c'est

toujours elle qu'on a dû servir. Vous avez pensé et agi de même. A

toutes les époques il y a eu du bien à faire ou du mal à empêcher;

voilà pourquoi, quand on aime son pays, on peut, et dans mon opinion,

on doit le servir sous tous les gouvernements qu'il adopte.

»A présent, je dois vous dire que je resterai ici jusqu'à ce que je me

sois bien assuré que le but de mon voyage a été atteint, ou qu'il est

au moment de l'être. Je demanderai ensuite un congé de quatre mois

pour aller aux eaux, et pour mes propres affaires dont, depuis deux

ans je ne sais rien, car, depuis que je suis à Londres, je ne pense

pas une minute à autre chose qu'à ce qui conduit au résultat dont on

avait tant de besoin, car sans la paix, personne ne peut dire où nous

aurions été entraînés.

»Ainsi, ne pensez pas à moi pour aucune place ministérielle; je

refuserais, c'est positif. Vous me parlez d'un ministre des affaires

étrangères; il n'y en a que deux que l'on puisse prendre: M. de Rigny

ou M. de Sainte-Aulaire. Tout autre, dans les circonstances actuelles,

serait un mauvais choix, et rejetterait le dehors dans son système de

méfiance dont M. Périer et moi, l'avons tiré. M. de Bassano, serait un

choix _funeste_, et d'anciens serviteurs de l'empereur, tels que vous

et moi, doivent en être pénétrés plus que personne: car enfin, il a

perdu son maître. On le tient avec raison pour incapable et

hostile. Adieu. Écrivez moi le parti que l'on est disposé à prendre.

»Mille amitiés.... TALLEYRAND.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 166 / 211 题