LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

«Londres, le 27 mars 1832.

»Le comte Orloff arrive décidément demain à Londres. Il n'a rien

obtenu à La Haye; le roi s'est refusé à tout. Nous aurons d'ici à peu

de jours les ratifications de Prusse et d'Autriche, c'est sûr. La

déclaration que le comte Orloff a donnée en partant s'exprime très

fortement sur ce que l'empereur Nicolas a voulu être utile au roi. Il

y dit que le roi s'étant refusé à ses conseils, il ne pouvait compter

sur aucun appui de sa part.--Les choses marchent comme je l'ai voulu:

nous triompherons, mais il ne faut pas que les Belges aillent faire

des folies. Quel est le ministre qu'on veut envoyer de chez nous à

Bruxelles? On ne saurait trop choisir un homme prudent. La séance

d'hier sur la réforme a été bonne pour le ministère; le bill passera à

la seconde lecture qui aura lieu jeudi le 5 avril; viendra ensuite le

comité où se feront quelques propositions d'amendements....»

«Le 28 mars 1832.

»Le comte Orloff est arrivé cette nuit, comme je vous l'annonçais

hier. Il est venu chez moi ce matin. J'ai laissé, à cette première

visite toute la réserve d'une visite de politesse. Il m'a parlé de son

voyage en Hollande; il m'a dit du bien de M. de Mareuil (je l'ai cité

dans ma dépêche) et tenait, à ce qu'il m'a paru, à dire qu'il avait

catégoriquement demandé par _oui_ ou par _non_ au roi, s'il adoptait

les vingt-quatre articles. Le roi lui ayant dit que _non_, il a remis

une déclaration dont M. de Fagel a la copie, et il est parti pour

Londres. C'est là tout ce que l'on sait aujourd'hui[353]....»

[353] Voici cette déclaration qui est assez décisive:

«Après avoir épuisé tous les moyens du persuasion et toutes les

voies de conciliation pour aider Sa Majesté le roi des Pays-Bas à

établir par un arrangement à l'amiable et conforme tout à la fois

à la dignité de sa couronne et aux intérêts de ses sujets qui lui

sont restés fidèles, la séparation des deux grandes divisions du

royaume des Pays-Bas, l'empereur ne se reconnaît plus dorénavant

la possibilité de lui prêter aucun appui ni secours.

»Quelque périlleuse que soit la situation où le roi vient de se

placer et quelles que puissent être les conséquences de son

isolement, Sa Majesté Impériale faisant taire quoique avec un

regret inexprimable, les affections de son coeur, croira devoir

laisser la Hollande supporter seule la responsabilité des

événements qui peuvent résulter de cet état de choses.

»Fidèle à ses principes, elle ne s'associera pas à l'emploi de

moyens coercitifs qui auraient pour but de contraindre le roi des

Pays-Bas par la force des armes à souscrire aux vingt-quatre

articles. Mais, considérant qu'ils renferment les seules bases sur

lesquelles puisse s'effectuer la séparation de la Belgique et de

la Hollande ... Sa Majesté Impériale reconnaît comme juste et

nécessaire que la Belgique reste dans la jouissance actuelle des

avantages qui résultent pour elle desdits articles et notamment de

celui qui stipule sa neutralité déjà reconnue en principe par le

roi des Pays-Bas lui-même. Par une conséquence naturelle de ce

principe, Sa Majesté Impériale ne saurait s'opposer aux mesures

répressives que prendrait la conférence pour garantir et défendre

cette neutralité, si elle était violée par une reprise des

hostilités de la part de la Hollande....»

«Le 30 mars 1832.

»On avait promis d'envoyer des troupes françaises en Italie, si les

Autrichiens entraient dans les États du pape.--Voilà ce qu'on vous a

dit; eh bien, cela n'a pas le sens commun. A qui a-t-on promis? Est-ce

au pape?--Il n'a rien demandé à la France.--Est-ce à

l'Autriche?--C'est ridicule à penser.--C'est donc à M. Mauguin ou à M.

Lamarque: voilà un bel engagement! Peut-on comparer la position de

l'Autriche, vis-à-vis de Rome, à la position de la France? Quand il y

a des mouvements populaires dans les légations, l'Autriche, qui

est voisine, est menacée; la France l'est-elle?--Je vous le répète:

lord Holland, sir Francis Burdett[354], lord Grey, trouvent que cette

expédition ne peut pas se défendre, et ils le disent tous très

amicalement, mais c'est leur opinion. Une affaire pour laquelle il

faut toujours donner des explications est très certainement une très

mauvaise affaire. Je la défends de mon mieux, mais parce qu'il est de

mon devoir de défendre ce que fait le gouvernement; mais il ne sortira

de là que des embarras, parce que cela change la position

anti-propagandiste que nous avons voulu prendre. Et en vérité, dans un

temps où il y a une Vendée en mouvement, un Midi qui s'y met dans

beaucoup d'endroits, c'est une folie de faire intervenir les questions

et les démêlés avec Rome, qui agit dans la Vendée et dans plusieurs

villes du Midi. Finissons l'affaire d'Ancône, et tout ira bien pour le

reste. Je m'en charge. Ce matin encore, le comte Orloff, me disait:

«C'est une chose que nous ne pouvons pas comprendre d'une manière

plausible, que cette expédition; du reste cela ne me regarde pas. Je

vous parle de cela parce que n'étant qu'un voyageur bénévole, je puis

parler de tout....»

[354] Sir Francis Burdett (1770-1844). Il entra à la Chambre des

communes en 1796 où il devint un des principaux leaders du parti

whig. Il représentait le bourg de Westminster en 1831, et soutint

énergiquement le bill de réforme.

«Le 4 avril 1832.

»La Russie se fait bien attendre. L'ordre d'échanger les ratifications

n'est pas encore arrivé; probablement on l'aura demain; mais cela

plaît aux Russes, qui veulent croire qu'on les attend; ce qui n'est

pas tout à fait vrai, quoique au fond cela convînt assez. Cela se

borne là, car on peut compter la chose comme faite....»

Dans l'intervalle de nos négociations, le choléra qui était depuis

plusieurs mois à Londres, éclata à Paris et le président du conseil,

M. Casimir Périer, en avait été atteint[355], ce qui donna lieu à la

lettre suivante du général Sébastiani:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 158 / 211 题