«Londres, le 1er mars 1832.
»Il n'y a point de nouvelles. La malle de Hollande est en retard de
cinq jours. Je ne sais quel jour arrivera le comte Orloff, mais on
l'attend chez les Lieven qui donnent des bals pour prouver que sa
venue à Londres leur fait plaisir. Le fait est qu'ils en sont
très peinés. Je persiste dans l'opinion que tout s'arrangera et, à peu
de jours près, dans le temps que je vous ai indiqué.
»Le roi de Bavière accepte pour son fils Othon la couronne de
Grèce[345]; c'est un choix dans lequel le _désintéressement_ des
puissances se montre, ce qui était nécessaire à faire, et d'ailleurs,
le seul prince de l'Europe qui se soit montré favorable aux Grecs est
le roi de Bavière. Je n'ai point indiqué ce choix, mais je m'y suis
prêté, faute de mieux. Le prince Paul de Wurtemberg n'était pour
personne un choix qui inspirât de la confiance; le prince Frédéric des
Pays-Bas ne voulait pas; le prince de Saxe[346] et le margrave
Guillaume de Bade[347] avaient refusé. Bolivar[348] était mort. Qui
pouvait-on prendre?»
[345] La couronne de Grèce avait été offerte par la conférence au
prince Othon dans le courant de janvier. Son père accepta en son
nom, et le 7 mai suivant, une convention définitive fut signée en
ce sens à Londres entre la Bavière d'une part, la France, la
Russie et l'Angleterre de l'autre.
[346] Le prince Jean de Saxe, né en 1801, marié en 1822 à Amélie,
fille du roi Maximilien de Bavière. Il monta sur le trône en 1854
et mourut en 1873. Il avait été patronné pour le trône de Grèce
par la France.
[347] Guillaume-Louis-Auguste, margrave de Bade né en 1792, marié
à Élisabeth princesse de Wurtemberg. Il mourut en 1859.
[348] Simon Bolivar, le fameux libérateur de l'Amérique du sud
(1783-1830). Il avait été en 1819 nommé dictateur de la Colombie
et du Venezuela. Il s'était démis de ses fonctions peu de mois
avant sa mort.
«Le 6 mars 1832.
»Cette prise d'Ancône, me met dans un embarras extrême. Pourquoi donc
y entrer par force? Est-ce que l'on n'était pas convenu avec
l'Autriche de ce que l'on ferait? Il faut, pour sortir de là, que
le pape fasse ce qu'il avait promis, que l'on désavoue l'officier qui
commandait l'escadre, et que l'on fasse dire par l'Angleterre, à
Vienne, que nous sommes prêts à nous retirer au moment où le pape aura
tenu l'engagement qu'il a pris avec les plénipotentiaires d'Autriche,
d'Angleterre et de France. Et tout cela doit être fait dans un moment.
Le temps ne répare point les étourderies; il faut réparer avant qu'on
ait pu s'aigrir et se porter à des mesures qui pourraient devenir
embarrassantes. Si j'étais M. Périer, voilà ce que je ferais, et si
j'étais auprès de lui, voilà ce que je lui conseillerais. Mais, comme
j'ai le bonheur de ne pas m'être mêlé de cette affaire et de ne pas
avoir eu mon opinion à donner, je ne veux pas que vous prononciez mon
nom sur cela. Si l'on vous demande ce que dit M. de Talleyrand, vous
répondrez: «Cela ne le regarde pas; il a assez d'affaires avec le
comte Orloff, et je ne crois pas que ce qui se passe en Italie les
rende plus faciles.»
»Nos amis en Angleterre sont désolés; ils vont être attaqués au
Parlement et ne sauront que répondre aujourd'hui sur cette diable
d'expédition. Le ministère sera pressé fortement par les arguments
âcres de lord Aberdeen. Les Autrichiens seront mal; cette affaire
d'Ancône va leur servir de prétexte....»
«Le 7 mars 1832.
»... On attend le comte Orloff par le bateau à vapeur du 9. Si vous
voyez le roi, dites-lui que l'Angleterre a besoin que l'officier qui,
à ce que l'on me mande, est entré à Ancône hors de ses instructions,
soit désavoué. En tout, quand on a une affaire importante, il ne faut
pas la compliquer par des intérêts qui lui nuisent, quoiqu'ils lui
soient étrangers....»