«Londres, le 17 février 1832.
»... En Angleterre, jusqu'à présent, on ne fait autre chose que
regarder la question portugaise; je suis étonné du peu d'intérêt que
l'on y porte dans un sens ou dans l'autre. Quand le dénouement
approchera, peut-être que cela changera. La réforme et la Belgique se
sont emparé de toute la sollicitude du pays. Je commence à croire que
j'ai quelque succès à Paris, car je vois qu'on me libellise dans les
journaux et dans les pamphlets. Il faut se soumettre à cela quand on
veut servir son pays et que l'on cherche les moyens d'arrêter le flot
populaire. Au surplus, cela passera comme le reste...»
«Le 24 février 1832.
»Il n'y aura pas de congrès quant à présent, personne n'y pense. Le
comte Orloff tient en suspens: il ne s'est ouvert _tout à fait_ à
personne à Berlin. Pozzo, s'il en parle, fait des contes; il n'en sait
pas plus que M. de Liéven qui ne sait rien. Le comte Orloff a dû
arriver le 20 à La Haye, il y restera cinq ou six jours, au plus huit,
et de là, il vient ici. Si Lamb[340] et Esterhazy ont emporté
l'envoi des ratifications de l'Autriche, comme ils ont dû le faire; si
Metternich a le bon esprit de ne pas vouloir placer l'Autriche à la
remorque de la Russie, alors nous n'aurons plus d'embarras d'aucun
genre: il faudra bien que la morgue russe cède...»
[340] Ambassadeur d'Angleterre à Vienne.
«Le 25 février 1832.
»On m'écrit que Maubreuil va reparaître sur la scène pour faire
quelque plaidoyer rempli d'injures contre moi, en ma qualité de
président du gouvernement provisoire en 1814[341]. Ce sera une ou deux
matinées de scandale, et cela finira par une fin de non recevoir. Du
reste, cela ne m'ennuie et ne me trouble guère. C'est dans les
singularités du temps d'être attaqué par un homme que l'on n'a jamais
vu et qui, en 1814, avait mis la décoration de la Légion d'honneur à
la queue de son cheval, et que cet homme-là ait pour lui des libéraux
de la fabrique actuelle.»
[341] Maubreuil, qui depuis plusieurs années était entièrement
oublié, essaya de rappeler l'attention sur lui en intentant un
procès à M. de Talleyrand. Il le perdit le 1er mars devant la
cour de Paris.--L'affaire, au reste, ne fit aucun bruit.
«Le 27 février 1832.
»... Je ne sais rien du comte Orloff que des on-dit, mais je sais que
quelque demande qu'il fasse, je ne soumettrai jamais la France à
changer une virgule à un traité que j'ai signé. Il faut que les autres
puissances ratifient; cela fait, je deviens coulant, je consens à ce
que, de gré à gré, il soit fait des modifications entre la Belgique et
la Hollande; je les facilite, je les encourage autant que je peux. Je
vais plus loin, car je suis prêt à garantir, si l'Angleterre consent à
le faire avec nous, le traité qui sera fait par la Hollande et la
Belgique. Voilà toute ma marche: elle sera invariable. Je suis dans
l'opinion que je parviendrai à ce que je veux faire, et cela ne sera
pas bien long...»
«Le 28 février 1832.
»... Nous avions obtenu du pape toutes les concessions que les
libéraux pouvaient raisonnablement demander. Cela obtenu, les libéraux
se révoltent encore; nous n'avons plus à nous en mêler. C'est une
question de police que le pape fait faire comme cela lui convient le
mieux. Mais nous avions fait ce que nous devions aux principes que
nous professons en engageant le pape et en obtenant de lui d'entrer
dans la route où les idées de l'époque dans laquelle il vit le forcent
de se tenir. A présent cela ne nous regarde plus. C'est avec ce
langage qu'on donnerait confiance à l'Europe et que l'on serait sûr de
n'être inquiété par personne. Et puis, on fait connaître son système
de gouvernement, ce qui est commode pour tout le monde. Voilà comme je
raisonne au milieu de mes brouillards.
»Savez-vous que l'expédition de dom Pedro, avec mon idée de
neutralité, réussira très probablement si l'on s'en rapporte à tout ce
qui vient de Lisbonne, qui est plus sûr que ce qui vient de
Pozzo[342]. Tenons-nous unis à l'Angleterre et nous sommes maîtres de
nous établir dans notre intérieur sans être dérangés par le dehors, ce
dont Metternich enrage. L'Espagne dont on veut effrayer le monde n'a
pas un écu et manque de souliers; c'est bien là l'armée de moines
déchaussés, comme il y en a par douzaines dans ce qu'on appelle la
péninsule.
[342] Dom Pedro venait de partir pour son expédition de Portugal.
Parti de Belle-Isle le 13 février, il aborda à Terceira le 3
mars. Il parut le 8 juillet devant Porto.
»Ici, les partis s'aigrissent: chaque parti croit qu'il aura
l'avantage lors de la discussion à la Chambre des pairs. Je crois que
le ministère aura la majorité à la seconde lecture, mais, dans le
comité où l'on ne vote plus par procuration, la question n'est pas
aussi sûre[343]. Lord Grey a répondu dans le Parlement d'une manière
qui doit convenir au gouvernement français, en versant beaucoup de
dédain sur lord Aberdeen, qui a été d'une âcreté et d'un goût
détestable dans son langage sur la France. Tenons-nous bien où nous
sommes; disons-le, montrons-le et nous nous retirons de toutes nos
difficultés.»
[343] On sait que, d'après la procédure parlementaire anglaise,
tout bill public doit être discuté successivement par la Chambre
des communes et par la Chambre _réunie en comité_. Ce mot
«comité» ne signifie nullement dans le cas présent une commission
élue par l'assemblée à l'effet de discuter le bill: le _comité_
comprend toute la Chambre. Lorsque la réunion du comité a été
prononcée, le speaker quitte le fauteuil, et à partir de ce
moment, par une fiction que l'usage a consacrée, la séance de la
Chambre est suspendue et celle du comité commence.
Je ne m'arrêterai un moment sur ce qui concerne les affaires d'Italie
et l'occupation d'Ancône dans les lettres qui précèdent et dans celles
qui vont suivre, que pour constater que j'étais en dissentiment sur
ces points avec le gouvernement français. Je croyais qu'il s'était
engagé là précipitamment dans de nouvelles difficultés, avant d'avoir
résolu celles qui tenaient depuis dix-huit mois la paix en suspens, et
je ne trouvais pas cela une saine politique. Je n'ignorais pas qu'à
Paris, l'opposition jetait les hauts cris à propos de l'entrée des
troupes autrichiennes dans les légations, mais je pensais qu'avec
un peu plus de fermeté, on aurait pu résister à ces cris et attendre
le moment, où le traité du 15 novembre 1831 ratifié par toutes les
puissances, le cabinet français aurait été mieux placé pour exiger la
retraite des troupes autrichiennes des États pontificaux, en menaçant
d'y transporter une expédition française pour obtenir leur libération.
J'ai la certitude qu'il aurait obtenu l'assentiment du gouvernement
anglais à une manière d'agir fondée sur les traités et sur le principe
de non intervention, cette fois sagement appliqué. Quoi qu'on en ait
dit, il y aurait eu plus de dignité et de véritable vigueur dans cette
politique que dans la furtive prise d'Ancône, d'où il devait nous être
plus difficile encore de sortir qu'il ne l'avait été d'y entrer.
Chacun pourra apprécier mon opinion que je tenais à bien exprimer ici,
et qui se trouvera d'ailleurs dans ma correspondance à travers ce qui
se rapportait à l'affaire belge. Celle-ci qui était ma véritable
préoccupation, continuait à passer par des péripéties qui auraient pu
lasser le plus patient. Ainsi, M. Bresson m'écrivait de Berlin, le 23
février, qu'il venait d'expédier un courrier à Paris, pour y annoncer
que l'empereur Nicolas était décidé à désavouer ses plénipotentiaires
à Londres, qu'il ne ratifierait pas le traité du 15 novembre, et qu'il
l'avait signifié au gouvernement prussien; puis, quelques jours plus
tard, je recevais de lui la lettre suivante qui disait tout le
contraire: