M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 13 février 1832.

»Prince,

»J'ai tardé plus que je l'aurais voulu à répondre aux deux lettres

particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les

premières discussions du budget ont été pour moi pénibles et

laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions

importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des

retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes

pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter

jusqu'au bout, à ne pas faire de questions ministérielles de celles

qui ne seront que purement financières, et nous continuerons à faire

tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique, à

l'affermissement duquel vous avez, prince, si puissamment contribué au

dehors.

»J'ai reçu hier, avec les ratifications belges que vous m'avez

envoyées, votre dépêche du ... J'y ai vu avec la plus grande

satisfaction, ce que vous me dites du discours de lord Palmerston, que

je me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du roi

s'applaudit vivement de cette conformité de vues et de sentiments,

dont les deux pays peuvent attendre de si heureux résultats.

Cette manifestation franche et sincère peut répondre à bien des choses

et nous être véritablement utile. Nous y trouvons une confirmation de

notre système de politique étrangère justifié par un aussi heureux

succès dans son but le plus important.

»Ma première dépêche officielle, prince, vous donnera des détails

étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir,

je m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu

d'espérer que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui

avons fait faire et sera déterminée par elles à ne pas laisser

subsister définitivement le refus de nous permettre d'occuper Ancône,

refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la

nouvelle[338].

[338] Le général Cubières avait été envoyé à Rome pour aviser le

pape de l'occupation d'Ancône par les troupes françaises. Le pape

fut d'abord vivement irrité de ce coup de force, et fit entendre

de vives protestations à M. de Sainte-Aulaire. Ce n'est que le 16

avril qu'une convention intervint entre le cabinet des Tuileries

et la cour de Rome, aux termes de laquelle le pape autorisait

l'occupation française.

»Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre _d'entrer_ à Ancône, le

seul cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancés. Dans

cette supposition, elles se porteraient sur _Civita Vecchia_ qu'elles

occuperaient.

»Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à

l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne

qu'autant qu'elle sera de courte durée; montrer au Saint-Siège que

nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement

promises aux puissances[339].

[339] L'occupation autrichienne n'avait pris fin en juillet 1831

que sur la promesse du pape faite à la France, médiatrice, et à

l'Autriche d'une amnistie et de réformes libérales.

»Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante,

nous ne comptons pas nous éloigner de notre système politique que nous

avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme et digne de

la France, et nous éviterons aussi longtemps que nous le pourrons, une

collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos efforts...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 149 / 211 题