«Londres, le 14 janvier 1832.
»Voilà la ratification de Prusse arrivée; un courrier de Berlin l'a
apportée ce matin: ainsi voilà la question belge fortifiée d'une
puissante adhésion. La ratification d'Autriche sera ici la semaine
prochaine, à ce que l'on croit, mais sûrement avant la fin du
mois. C'est une grande chose de faite: il faut croire que cette
épineuse affaire de Belgique sera terminée sans guerre. Il faut que la
paix joue son rôle qui est d'amortir les passions. Les hommes du
mouvement perdront par la paix, la plus grande partie de leurs moyens
de troubles....»
«Londres, le 17 janvier 1832.
»... Je tâche de faire donner sur la démolition des forteresses les
explications que l'on m'a demandées de Paris. Je crois que j'en
obtiendrai de satisfaisantes, mais c'est très difficile. Vous savez ce
que c'est qu'une affaire mal entamée et qu'on a voulu conduire dans
deux endroits. J'ai eu ici plus de peine pour réparer que pour faire.
Ce mot de _faiseur_, que l'on employait autrefois, me revient bien
souvent à l'esprit; mais il faut s'en arranger, parce que c'est une
nature d'esprit que l'on ne peut pas changer, et ce pauvre Sébastiani
était né comme cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une assez bonne
dose d'esprit.--Est-il vrai que l'on prépare de fortes attaques contre
le budget? J'espère et je compte que tout le monde doit souhaiter que
le ministère en sorte avec avantage, car nous avons tous besoin de
tout ce que M. Périer a de force de caractère et de capacité pour
ramener l'ordre. Le roi a essentiellement besoin de lui. C'est
l'opinion de tout le monde ici. M. Périer hors du ministère, toutes
les puissances croiraient à un nouvel ordre de choses. Le Parlement
rentre aujourd'hui, mais il n'y aura rien d'important que la semaine
prochaine....»
«Londres, le 19 janvier 1832.
»Je crois que tous les cabinets se rapprochent un peu de nous et que
les ratifications nous arriveront. Si quelques-unes traînent un peu,
cela ne change rien à la résolution. Ce sont plutôt des égards pour le
roi de Hollande que toute autre chose qui ont occasionné les retards.
J'arriverai, je crois, à ce que désire notre gouvernement sur les
forteresses; nous aurons des explications que les plus susceptibles ne
pourront pas blâmer....»
«Londres, le 23 janvier 1832.
»M. Camille Périer retourne ce soir à Paris. Il y porte des pièces
qui, à ce que je crois, satisferont. C'est le résultat d'efforts
continus pendant quinze jours. J'ai, ce que je n'aime guère, employé
la ténacité la plus importune, mais j'ai réussi; il n'y avait aucun
moyen d'obtenir davantage. Je vous assure que je travaille trop, mais
j'en viendrai à mon honneur....»
Pour faire comprendre ce que M. Camille Périer emportait à Paris, je
dois placer ici un extrait de la convention du 14 décembre 1831, entre
les quatre puissances et la Belgique, relativement aux forteresses. Je
me bornerai à citer le texte de l'article 1er de cette convention, qui
est le plus important:
«ARTICLE PREMIER.--En conséquence des changements que l'indépendance
et la neutralité de la Belgique ont apportés dans la situation
militaire de ce pays, ainsi que dans les moyens dont il pourra
disposer pour sa défense, les hautes parties contractantes conviennent
de faire démolir parmi les places fortes élevées, réparées ou étendues
dans la Belgique depuis 1815, en tout ou en partie, aux frais des
cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie,
celles dont l'entretien ne constituerait désormais qu'une charge
inutile.
»D'après ce principe, tous les ouvrages de fortification des places de
Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg seront démolis dans les
délais fixés par les articles ci-dessous.»
Les articles suivants règlent le mode de démolition.
Le gouvernement français ayant voulu voir dans la rédaction de cet
article que les quatre puissances proclamaient une sorte de patronage
particulier, présent et à venir, sur les forteresses à démolir,
patronage dont la France avait été exclue, je dus insister pour
obtenir des plénipotentiaires de ces puissances une déclaration
catégorique qui mît fin à toute incertitude à cet égard.
Après des efforts infinis, je parvins à leur faire adopter la
déclaration suivante qui porte la date du 23 janvier 1832:
«Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie, en procédant à l'échange des ratifications de la
convention du 14 décembre dernier, déclarent à cette occasion:
»1º Que les stipulations de la convention du 14 décembre dernier,
motivées par le changement survenu dans la situation politique de la
Belgique, ne peuvent et ne doivent être entendues que sous la réserve
de la souveraineté pleine et entière de Sa Majesté le roi des Belges
sur les forteresses indiquées dans ladite convention, ainsi que sous
celle de la neutralité et de l'indépendance de la Belgique,
indépendance et neutralité qui, garanties aux mêmes titres et aux
mêmes droits par les cinq puissances, établissent sous ce rapport un
lien identique entre elles et la Belgique;
»2º Que les sommes dont il est question dans l'article V ne sont
mentionnées que pour décompte, l'intention des cours étant que, si le
décompte offrait un résidu, ce résidu serve à soulager la Belgique
dans les dépenses qu'elle aura à faire pour la démolition des
forteresses indiquées dans l'article premier;
»3º Qu'enfin, la réserve faite par les quatre cours à l'article VI,
n'ayant rapport qu'aux articles II et III, ne s'applique par
conséquent qu'aux places à démolir.
»Par cette déclaration sur les trois points qui précèdent, les
plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie placent hors de doute que toutes les clauses de la
convention du 14 décembre sont en parfaite harmonie avec le caractère
de puissance indépendante et neutre, qui a été reconnu à la Belgique
par les cinq cours.»
C'est cette déclaration que M. Camille Périer emporta à Paris et qu'on
trouva enfin suffisamment explicite.