LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

»Paris, ce 11 janvier 1832.

»Je reçois dans le moment, mon cher prince, votre lettre du 8 apportée

par M. Tellier, et j'avais reçu celle du 5, il y a deux jours. Quoique

j'eusse eu un grand plaisir à vous voir, à vous entendre, et aussi à

me faire entendre de vous, cependant, je préfère infiniment que vous

ne soyez pas venu, car, outre la fatigue et l'incommodité d'une course

pareille par le temps qu'il fait, j'aurais regardé comme un véritable

malheur que vous ne fussiez pas à Londres, lorsque les dépêches

que M. Périer vous a adressées par son frère y seront parvenues.

»Je pense qu'elles auront calmé vos inquiétudes, et que les

propositions qu'elles contiennent vous auront paru de nature à

trancher toutes les difficultés et à faire sortir _les cinq

puissances_ de la fausse position où le déplorable traité du 14

décembre les a placées les unes envers les autres. Je le désire

vivement, et j'espère que le gouvernement anglais y aura vu une

nouvelle preuve du prix que mon gouvernement met, ainsi que moi, à

entretenir cordialement entre nous cette union qui est le meilleur

garant de la paix de l'Europe et de la stabilité de l'ordre social.

Arrangeons ce traité de manière à ce que les anciens engagements du

roi des Pays-Bas ne soient pas contractés par le roi des Belges et à

ce que, à l'avenir, sa position, ses rapports et ses engagements

soient identiquement les mêmes avec toutes les cinq puissances; à ce

qu'aucune de ces puissances ne conserve sur ses places et sur son

territoire une suzeraineté particulière, et rien ne pourra plus

troubler ni notre union avec l'Angleterre ni, par conséquent, la paix

générale. Vous pouvez affirmer, mon cher prince, comme je sais au

reste que M. Périer vous le mande, avec plus de détails, que c'est là

tout ce que veut la France, mais que c'est ce qu'elle veut, et qu'il

est vraiment extraordinaire qu'on puisse voir dans une demande aussi

juste, aussi simple et aussi modérée, autre chose que ce qu'elle est

et qu'on veuille y chercher des prétextes pour élever des soupçons et

pour nous accuser d'arrière-pensées que notre propre proposition

dément d'une manière aussi formelle et que, j'ose dire, toute ma

conduite et celle de mon gouvernement aurait dû suffire pour

repousser. Au reste, il est vraiment singulier que ce soit ceux

qui nous ont fait un mystère de ce traité, tandis qu'on faisait de sa

signature un _sine qua non_ de celle de celui du 15 novembre qui nous

était commun, qui croient avoir le droit de nous soupçonner, et _qu'un

défaut de sincérité_, qui tout au moins, n'est pas de notre côté, pût

porter atteinte à la confiance que nous demandons, et dont il me

semble que l'Angleterre a eu tant de preuves de notre part.

»Il y a plus: c'est parce que nous avions la pleine conviction que les

vues du gouvernement actuel, relativement à la Belgique, étaient

entièrement conformes aux nôtres, que nous nous sommes endormis dans

une sécurité aussi complète sur la négociation des places. C'est

précisément parce que nous n'avions aucune inquiétude de son côté, que

nous n'avons pas cherché à obtenir d'autre engagement de sa part que

celui du protocole du 17 avril; mais c'est aussi parce que, d'après ce

qui s'était passé, nous ne pouvions pas avoir la même confiance dans

le gouvernement belge, que nous avons voulu avoir un gage spécial de

sa part, que nous lui avons envoyé M. de Latour-Maubourg, mission à

laquelle nous avons exprès donné la plus grande publicité, que nous

avons communiquée dans tous ses détails à lord Granville et à sir

Robert Adair qui ont eu une connaissance préalable de ce que nous

demandions, avec lesquels on est convenu des formes et des termes de

l'engagement demandé au roi des Belges, engagement qui a été contracté

avec leur pleine connaissance et même avec leur approbation, sans

laquelle le roi Léopold ne l'aurait pas signé.

»J'avoue, mon cher prince, que je ne conçois pas encore, malgré toutes

les explications qui nous ont été données sur les soupçons que

cette mission avait excités, comment elle a pu en faire naître aucun.

Mais laissons là le passé et occupons-nous exclusivement du présent et

de l'avenir.

»Nous sommes persuadés que c'est la crainte des attaques des tories,

secondée par des intrigues belges, qui ont déterminé la forme et les

termes du traité du 14 décembre. Nous croyons que le gouvernement

anglais actuel a renoncé à tout système de Sainte-Alliance, et qu'il

n'est pas plus favorable à celui de faire de la Belgique _une tête de

pont_ contre la France, auquel a été substitué le système bien plus

sage, et que nous avons adopté, de la neutralité permanente et de

l'indépendance de ce nouvel État.

»L'exécution franche, pleine et entière de ce système d'indépendance

et de neutralité belge est pareillement tout ce que nous réclamons,

tout ce que nous voulons. Nous n'avons aucune arrière-pensée ni sur

Philippeville et Marienbourg, ni sur quoi que ce soit. Nous

n'attachons pas la moindre importance à ces deux places qui n'ont

d'autre valeur pour la France que celle des souvenirs qui s'y

rattachent, souvenirs qu'on aurait dû ménager davantage au lieu d'en

faire un sujet d'irritation. Mon gouvernement n'a jamais eu d'autre

intention que de la calmer, et c'est uniquement dans cette vue qu'il

en a parlé. C'était pour pouvoir dire qu'il l'avait fait, mais que

quand il avait trouvé que cette réclamation pouvait entraver le grand

objet de la paix générale, il s'en était désisté; et, en effet, vous

savez qu'il n'en a pas été question depuis, ni à Londres, ni à

Bruxelles, au moins _par nous_, car je crois que beaucoup d'autres

s'en sont occupés en sens contraire, et le traité du 14 décembre en

est une preuve suffisante.

»Nous étions tellement soigneux d'éviter tout ce qui pourrait

réveiller les souvenirs de Philippeville et de Marienbourg que, quand

l'armée française est entrée en Belgique, il était défendu au maréchal

Gérard de faire occuper ces deux places.

»Je vous prie, mon cher prince, de vouloir bien dire de ma part à lord

Palmerston, en lui faisant mes compliments, que telle est ma politique

personnelle autant que celle de mon gouvernement, et vous pourrez

ajouter, si cependant vous pouvez le faire sans que cela le pique, ce

que je vous prie particulièrement d'éviter, que ce n'est que par votre

dépêche que j'ai eu connaissance des assertions du _National_ que je

ne lis pas plus que les autres journaux, et qui est l'ennemi le plus

acharné de ma personne et de mon gouvernement. Je désire, s'il veut

continuer à s'en faire rendre compte, que ce soit toujours pour

prendre le _contre pied_ de tout ce qui sera extrait du _National_, de

_la Tribune et Cie_.

»Je vous renouvelle toujours bien sincèrement, mon cher prince,

l'assurance de mon ancienne amitié pour vous.

»LOUIS-PHILIPPE.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 139 / 211 题