M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 11 janvier 1832.

»Prince,

»J'ai reçu avec un vif intérêt les dépêches que vous m'avez adressées

par M. Tellier. Vous aurez vu, par celle que j'ai chargé mon

frère de vous porter et que vous devez posséder au moment où j'écris,

que nous nous étions en quelque sorte rencontrés sur la manière de

sortir des embarras que cause au cabinet de Londres et au nôtre le

traité du 14 décembre relatif aux forteresses. Je désire bien vivement

que vous puissiez terminer cette importante affaire.

»Vous verrez, prince, par ma dépêche officielle de ce jour que nous

vous laissons une latitude de plus que par celles qui vous ont été

portées par mon frère; puisque en définitive, si vous ne pouviez pas

terminer, ainsi que nous vous l'avons indiqué par le protocole que je

vous ai fait passer, nous nous contenterions de l'expédient qui nous

est présenté dans votre dépêche numéro 291. Mais il est indispensable,

prince, que la déclaration soit claire et explicite dans tout son

contenu, comme le protocole que nous vous avons adressé[332]. Il faut

que le royaume de Belgique et son roi soient entièrement affranchis de

tout engagement antérieur ou postérieur aux actes des cinq puissances

qui ont reconnu l'indépendance et la neutralité de la Belgique: c'est

là ce que le pays demande à tort ou à raison: c'est ce qu'il veut, et

amis ou ennemis, tout le monde nous abandonnerait si nous cédions sur

ce point. Quant au fond de la question, nous n'y ajoutons pas plus

d'importance qu'elle ne mérite; peu nous importe que, sauf

Philippeville et Marienbourg, qui ne font point partie des places

comprises dans les catégories du protocole du 17 avril, telle ou telle

forteresse soit démolie; mais une fois que les quatre puissances

auront déterminé les places qui doivent l'être, qu'elles n'aient aucun

droit de suite sur ces forteresses, à moins que ce ne soit en commun

pour les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre.

[332] Le cabinet des Tuileries désirait obtenir des puissances

une déclaration explicite qu'elles n'entendaient, garder sur les

forteresses belges aucune espèce de suzeraineté. M. de Talleyrand

obtint gain de cause sur ce point (Voir page 407).

»J'attendrai, avec bien de l'impatience pour notre pays et pour notre

cabinet, la réussite de cette affaire; mais, lors même que les trois

puissances viendraient à ne pas donner de suite leur ratification, il

suffit que la France et l'Angleterre soient d'accord, par l'échange de

leurs ratifications respectives, pour que l'effet moral de cette

détermination prévienne toute idée sérieuse de collision qui pourrait

amener la guerre, car, il serait évident pour tout le monde que, la

France et l'Angleterre, une fois d'accord, il ne fût pas difficile,

pour ne pas dire impossible, aux autres gouvernements de ne pas

accéder aux déterminations de ces deux grandes puissances.

»Je ne vous répéterai pas, prince, ce que j'ai déjà eu l'honneur de

vous dire, que notre politique, à l'égard de l'Angleterre, est

entièrement conforme à la vôtre. Je charge M. Tellier, avec qui je

suis entré dans quelques détails, de vous le réitérer expressément, et

de vous dire combien il est urgent pour l'Europe et pour nous, que

nous puissions entrer franchement dans le système de désarmement que

nous avons annoncé si positivement sur la foi des promesses de tous

les ambassadeurs, lesquels nous avaient assuré de la manière la plus

formelle que les ratifications de leurs cabinets au traité du 15

novembre, ne seraient qu'une affaire de forme. Je veux bien croire

encore qu'il n'y a aucune mauvaise intention de la part des

différentes puissances et surtout de celle de l'Autriche et de la

Prusse, mais elles ont commis une faute bien grande, si elles veulent

sincèrement la paix, ainsi qu'elles nous en ont donné si souvent

l'assurance, en ne ratifiant pas aux époques convenues, et en

ébranlant ainsi la puissance et la force morale de notre cabinet, dans

son système de paix et de désarmement. Si la difficulté relative aux

forteresses disparaît entre nous et l'Angleterre, et que nos

ratifications soient échangées, nous parerons encore une fois à ce

danger. La chute de nos fonds publics, l'inquiétude générale qui règne

dans les esprits, vous en révéleront l'imminence, mieux encore que je

ne pourrais le faire.

»Notre sort, prince, est dans vos mains. Je me confie sans réserve à

votre haute sagesse et à votre patriotisme, pour amener à terme une

négociation dont peuvent dépendre la paix de notre pays et la

civilisation du monde. Je remets à M. Tellier la lettre de lord

Palmerston qui n'a été lue que de Sa Majesté et de moi.

«Agréez....»

CASIMIR PÉRIER.

»_P.-S._--Je recommande à vos bontés mon frère s'il se trouve encore

auprès de vous.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 138 / 211 题