LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

«Londres, le 2 janvier 1832.

»J'ai reçu, monsieur, la dépêche du département en date du 30 du mois

dernier, et je crois qu'outre la réponse officielle contenue dans

ma dépêche d'aujourd'hui, il est du devoir de l'amitié si sincère que

je vous ai vouée, d'appeler l'attention sur le manque d'exactitude

dans les faits et les raisonnements de ce qui m'a été écrit de Paris.

Le zèle s'y montre d'ailleurs un peu trop, et il me semble aussi qu'il

ne faut pas que la plume d'un chef de division devienne jamais

l'interprète de sa propre pensée. Dans le genre d'affaires que nous

avons à suivre, il est important de ne pas bâtir de système, car un

système dans les affaires politiques est bientôt appuyé sur des

suppositions et alors on peut s'égarer. Il faut, au contraire, ne

chercher dans les actes que ce qui s'y trouve véritablement. Si l'on

se faisait dans les bureaux des affaires étrangères une étude de

suivre les démarches des puissances, en leur supposant toujours des

projets de Sainte Alliance, on créerait un fantôme qui finirait par

tout dénaturer et tout embrouiller. Votre excellent esprit saura

donner une meilleure direction aux travaux auxquels vous présidez.

»Je vois avec le plus vif regret que l'affaire des forteresses, qui,

si les journaux s'en emparent, peut donner quelque ennui au

gouvernement, mais qui, au fond, n'est que très secondaire, ait

retardé les progrès que faisait une affaire d'une bien autre

importance, c'est celle du désarmement à laquelle vous aviez donné une

si heureuse impulsion. Vous trouverez là, une réponse péremptoire à

ceux qui ne voient partout que Sainte Alliance. Y a-t-il apparence

d'une ligue semblable quand tous les cabinets, même celui de Russie,

expriment le désir de diminuer leurs armées, afin de soulager les

peuples? Craignons, monsieur, permettez-moi de le dire, qu'en

attachant trop d'importance à l'affaire des forteresses, nous

n'ayons l'air de flatter ou de ménager un peu trop le parti exagéré

que les puissances regardaient comme vaincu depuis votre entrée au

ministère. Le pavillon de la Sainte-Alliance s'est abaissé devant

celui de la France dans le protocole du 17 avril; nous pourrions

désirer, mais nous ferions mal de demander quelque chose de plus. Le

principe de la destruction commence; la destruction commencée, nous

devons, à tout prendre, être satisfaits.

»De grâce, monsieur, reprenez bien vite le désarmement, qui ajoutera

une gloire si pure à tous vos succès, et qui allégera si heureusement

le budget de la France. Nous avons dû augmenter nos charges quand nous

nous sommes crus menacés, mais, je ne pense pas que nous devions les

prolonger pour des combinaisons assez indifférentes au résultat

définitif, car ce qui reste de places en Belgique, ou tombera en

ruine, ou deviendra notre propriété dans un temps quelconque. Tout ce

qui est réellement utile à l'établissement de la France se

consolidera, si nous conservons notre position actuelle avec

l'Angleterre. C'est à la détruire que tendent les efforts des

puissances: j'espère et je crois qu'elles échoueront....»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 128 / 211 题