LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 16 décembre 1831.

»Mon cher prince,

»Les dépêches que le général Sébastiani vient de me communiquer, me

font voir que la négociation relative à la démolition des forteresses

prend une tournure qui me cause beaucoup d'inquiétude, et qui m'est

personnellement doublement pénible, par suite de l'engagement

solennel que j'ai pris à cet égard envers les Chambres et la nation

sur la foi qui m'était donnée. C'est ce qui me détermine à vous en

écrire moi-même, outre tout ce que le général Sébastiani vous mande

officiellement, pour que vous soyez dépositaire de mes sentiments

personnels et que vous puissiez même, au besoin, les faire connaître à

ceux auprès desquels j'aime à croire qu'ils auraient quelque poids.

»Je dois donc commencer par vous dire, mon cher prince, que je

n'aurais pas signé les arrangements relatifs à la Belgique; que

surtout je n'aurais pas accepté sa neutralité perpétuelle, si je ne

m'étais pas fié à l'engagement de la démolition des places érigées

pour nous menacer, et si j'avais pu croire qu'on voulût laisser

subsister, sur un territoire neutre, des arsenaux d'hostilités. Et

qu'on y pense bien, mon cher prince, en point de droit, cette

conservation des places nous donne celui de ne pas les respecter, et

après les promesses qui nous avaient été données, elle serait à mes

yeux un objet de guerre légitime. Je n'ai pas besoin de vous dire que

par là je prétende m'engager à la faire dans ce cas, mais seulement

que le droit en serait incontestable, et que la question de la faire

ou de ne pas la faire deviendrait optionnelle. Je ne crois pas qu'il

convienne à l'Angleterre, ni à aucune des puissances de la conférence,

de placer la France dans une position où elle croie avoir ce droit,

surtout après la bonne foi et la loyauté que nous avons mises l'été

dernier à évacuer ces places après les avoir occupées.

»Actuellement on me demandera pourquoi je ne désire pas que

Philippeville et Marienbourg soient rasées comme les autres places, et

je répondrai à cette question, avec la même sincérité, que ces

deux places n'ont pas été construites comme les autres avec les

deniers des puissances, mais que la France les a cédées, et que c'est

précisément parce qu'elles ont été françaises, que l'orgueil national

considérera leur démolition comme une insulte[325]. Il ne faut pas se

dissimuler, mon cher prince, que la cession de ces deux places est une

plaie toujours saignante pour nos vanités nationales, que la voix du

pays serait disposée à me reprocher ainsi qu'à mon gouvernement de

n'en avoir pas exigé la restitution péremptoirement et à tous risques,

et je crois pouvoir avancer qu'il n'y a de moyens de la calmer que de

conserver Philippeville et Marienbourg et de détruire les autres

places.

[325] Les deux places fortes de Philippeville et Marienbourg

avaient été réunies à la France par le traité des Pyrénées

(1659). Le traité de 1815 les lui avait enlevées.

»Mais, si au lieu de cet arrangement sur lequel je croyais pouvoir

compter, la France voit détruire Philippeville et Marienbourg, tandis

qu'on conserve Ypres, Tournai et Charleroy, je crois qu'il en

résultera une sensation dont les conséquences sont effrayantes; et, en

fait, il est certain qu'Ypres d'une part, et de l'autre Charleroy et

Namur, liées par le point central de Tournai, présentent à la France

une ligne d'opérations qui réduit la neutralité belge à une illusion.

La conservation de ces places est, d'ailleurs, un mauvais calcul tant

pour la France que pour les puissances, dans l'état actuel des choses;

car, il faut bien le dire, sans vouloir, à Dieu ne plaise! élever des

soupçons contre personne, une perfidie ou une surprise peuvent

toujours, tant que ces places subsistent, les faire tomber au pouvoir

de l'une ou de l'autre partie, et, par conséquent, leur existence

est tout à la fois une cause d'inquiétude et d'attraction dont il est

désirable, de part et d'autre, de se débarrasser.

»Il est d'ailleurs fort désirable, dans l'intérêt de la Belgique, et

même dans celui de l'Europe, qu'elle ne soit pas écrasée de dépenses,

qu'elle aurait de la peine et que même elle ne pourrait probablement

pas supporter. Tel serait, cependant, l'entretien des places qu'on

voudrait conserver, et surtout celui des garnisons, sans lesquelles il

m'est, plus qu'à un autre, permis de dire qu'elles seraient à notre

merci, ce dont je ne me soucie nullement. La France ne pourrait jamais

consentir à ce que ces places fussent considérées comme un dépôt des

puissances entre les mains du roi des Belges, et qu'à défaut de

troupes belges, on s'avisât de vouloir en confier la garde à des

étrangers, car ce serait non seulement créer une cause légitime de

guerre, mais placer la France dans la nécessité de la faire pour s'y

opposer. Mais l'exclusion du roi des Belges de la Confédération

germanique est suffisante pour écarter toute crainte à cet égard, et

seulement on doit dire que, plus il est évident que la Belgique est,

par elle-même, hors d'état d'entretenir ces places à ses frais et d'y

mettre des garnisons suffisantes, plus il est nécessaire, dans tous

les intérêts, qu'elles soient démolies.

»Je sais, mon cher prince, que votre opinion et celle de mes ministres

sont d'accord avec celle que je viens de vous manifester, mais j'étais

bien aise que vous connussiez mes sentiments personnels, car j'aime

toujours à vous les confier et à saisir toutes les occasions de vous

témoigner combien j'apprécie tout ce que vous avez fait dans la

mission épineuse où vous venez d'obtenir un succès aussi brillant pour

vous qu'important pour la France et pour moi. J'espère que vous allez

achever de le consolider, en faisant prendre à la négociation sur les

forteresses une meilleure direction que celle qu'on paraît disposé à

lui donner. MM. Périer et Sébastiani vous seconderont de leur mieux,

comme ils l'ont fait constamment; et vos efforts réunis préserveront

la France et l'Europe des dangers que cette fausse direction pourrait

faire naître; car, ne vous y trompez pas, ceci est grave; et nous

avons affaire à des opinions très irritables.

»Recevez, mon cher prince, l'assurance de tous les sentiments que vous

me connaissez depuis longtemps pour vous, et qui sont bien

sincères....»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 118 / 211 题