LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

«Londres, le 15 décembre 1831.

Une réponse de Hollande est arrivée; elle a quarante pages in-folio

et je suis obligé de la lire. Je vous assure que j'aimerais mieux lire

quarante pages de votre mauvaise écriture.--En résultat, le roi de

Hollande accepte les limites, se soumet à la répartition de la dette

et demande qu'il soit fait, entre lui et la Belgique, un traité qu'il

veut négocier, pour établir la navigation sur les rivières et les

droits sur les canaux[321].... Cela veut dire qu'il adopte ce qui est

bon pour lui, c'est-à-dire les limites, et qu'il se refuse à ce qui

convient à la Belgique, c'est-à-dire à la libre navigation des fleuves

et des canaux.

[321] Ce mémoire daté du 14 décembre, proteste contre la

communauté de la surveillance du pilotage, du balisage et de la

police de l'Escaut; il revendique le cours de ce fleuve sur le

territoire hollandais comme une propriété hollandaise; il s'élève

également contre la participation des Belges à la navigation des

eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin.

Tout cela s'arrangera, mais avec peine. Le roi Léopold nous embarrasse

un peu en déclinant son engagement sur les forteresses, engagement

qu'il a pris avec M. de Latour-Maubourg et dans une lettre qu'il a

écrite au roi Louis-Philippe[322]. Il faudra bien aussi que cela

s'arrange sans trop se fâcher. Le principe de la démolition est établi

et reconnu, l'injure faite à la France est réparée et

quarante-cinq millions que coûtent aux alliés les forteresses sont

perdus. Voilà le vrai résultat de ce traité qui serait meilleur sans

la _négociation à part_ que l'on a voulu faire à Bruxelles et qui a

mis ici tout le monde en méfiance....»

[322] Le gouvernement belge avait signé le 8 septembre

l'engagement suivant: «Sa Majesté le roi des Belges a autorisé le

soussigné, ministre des affaires étrangères à communiquer au

gouvernement français, par la voie de M. le marquis de

Latour-Maubourg, qu'elle consent et s'occupe, conformément au

principe posé dans le protocole du 17 avril 1831, à prendre de

concert avec les quatre puissances aux frais desquelles les

forteresses ont été en partie construites, des mesures pour la

prompte démolition des forteresses de Charleroi, Mons, Tournai,

Ath et Menin, érigées depuis 1815 dans le royaume des Pays-Bas.»

Or, au cours de la négociation engagée à Londres sur cette

question des forteresses, le général Goblet, plénipotentiaire

belge, voyant la répugnance de la conférence à admettre le

démantèlement de Tournai et de Charleroi, laissa substituer à ces

places celles infiniment moins importantes de Philippeville et de

Marienbourg. Le cabinet français protesta vivement, se fondant sur

l'engagement formel pris le 8 septembre par le gouvernement belge.

A quoi le roi Léopold répliqua que cette convention n'était pas un

engagement ferme, mais de simples préliminaires qui n'engageaient

à rien. La France dut accepter le fait accompli. La convention du

14 décembre entre la Belgique d'une part et les quatre cours de

l'autre consacra cette substitution.--Les pages qui vont suivre

développeront la suite de ces négociations. Voir également sur

cette grave question des forteresses: _Une Mission à Londres en

1831_ par le général Goblet.

«Londres, le 17 décembre 1831.

»... Je vais aller entendre la lecture de la note de quarante pages,

envoyée au Foreign Office avant-hier. Quand on a raison, on n'écrit

pas quarante pages.--A Paris, on sera mécontent du traité sur les

forteresses; mais cette affaire se traite sans moi dans des

conférences des quatre puissances et du plénipotentiaire belge. La

France recommande, mais ne répond pas et n'entraîne pas. C'est, du

reste, lord Grey qui est effrayé de la motion de lord Aberdeen[323],

soutenue par le duc de Wellington, ce qui rend plus difficile à

défendre la question des forteresses. Depuis que l'on a transporté à

Bruxelles la négociation des forteresses, on a ici de la méfiance.

Cette affaire, _traitée à part_, a déplu depuis qu'elle est devenue

publique. J'avais recommandé le secret, on ne l'a pas gardé....»

[323] Lord Aberdeen avait eu dès ce moment la pensée de proposer

à la Chambre des pairs une motion contre le traité des 24

articles et la convention du 14 décembre; mais une indisposition

du duc de Wellington qui lui avait promis son appui le détermina

à renvoyer sa motion après les vacances de Noël (séance du 16

décembre); elle eut lieu le 26 janvier. Lord Grey défendit

victorieusement la politique du cabinet, et la Chambre lui donna

raison par 132 voix contre 95.

Pour l'intelligence de cette lettre et de celles qui vont suivre, il

est indispensable de revenir encore une fois sur cette affaire de la

démolition des forteresses belges. C'est à l'époque où je suis

parvenu qu'elle me causa les plus graves difficultés, puisqu'elle

retarda quelque temps l'envoi des ratifications françaises au traité

du 15 novembre. Dussé-je répéter des explications déjà données, je

reprendrai la question à son origine; elle était assez importante pour

me valoir l'indulgence de ceux qui seront condamnés à lire ceci.

J'ai déjà dit qu'à mon instigation et par un protocole que je n'avais

point signé, les plénipotentiaires des quatre cours d'Autriche, de la

Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie avaient admis le principe de

la démolition d'un certain nombre de places fortes belges. Je crois

devoir donner ici ce protocole même qui porte la date du 17 avril

1831:

«Les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et

de Russie s'étant réunis, ont porté leur attention sur les forteresses

construites aux frais des quatre cours, depuis l'année 1815, dans le

royaume des Pays-Bas, et sur les déterminations qu'il conviendrait de

prendre à l'égard de ces forteresses, lorsque la séparation de la

Belgique d'avec la Hollande serait définitivement effectuée.

»Après avoir mûrement examiné cette question, les plénipotentiaires de

quatre cours ont été unanimement d'opinion que la situation nouvelle

où la Belgique serait placée et sa neutralité reconnue et garantie par

la France devraient changer le système de défense militaire adopté

pour le royaume des Pays-Bas; que les forteresses dont il s'agit

seraient trop nombreuses pour qu'il ne fût pas difficile aux Belges de

fournir à leur entretien et à leur défense; que d'ailleurs

l'inviolabilité, unanimement admise, du territoire belge offrait une

sûreté qui n'existait pas auparavant; qu'enfin une partie des

forteresses construites dans des circonstances différentes

pourrait désormais être rasée.

»Les plénipotentiaires ont éventuellement arrêté, en conséquence, qu'à

l'époque où il existerait en Belgique un gouvernement reconnu par les

puissances qui prennent part aux conférences de Londres, il serait

entamé entre les quatre cours et ce gouvernement une négociation à

l'effet de déterminer celles desdites forteresses qui devraient être

démolies.»

Ce protocole est aussi net et catégorique que possible; j'en avais eu

connaissance au moment de sa signature. Il existait donc un engagement

décisif sur ce point de la part des quatre puissances. A l'époque du

départ du prince Léopold pour Bruxelles, on se souviendra que j'avais

cherché à obtenir de lui une déclaration écrite qui confirmât de sa

part la résolution adoptée par les quatre puissances. Le prince ne me

fit, j'en conviens, qu'une réponse assez vague, mais des termes de

laquelle, cependant, il était possible de faire découler un

engagement. Le gouvernement français ne s'était contenté ni de cette

lettre, ni du protocole du 17 avril, qui, à la vérité, n'avait point

été publié. Il voulait, à l'ouverture des Chambres françaises, pouvoir

proclamer un fait qui était de nature à produire un certain effet sur

la nouvelle Chambre qu'on réunissait et, en général, sur les esprits

en France. Les plénipotentiaires des quatre cours consentirent encore,

sur ma demande, à ce qu'on donnât la publicité au protocole du 17

avril, qui me fut, en conséquence, notifié officiellement par eux le

14 juillet. Ils en adressèrent également une notification au

gouvernement belge, le 29 du même mois; mais avant cette dernière

notification, le roi Louis-Philippe, en ouvrant les Chambres le

23 juillet, avait annoncé la démolition des forteresses. De là, grande

rumeur à Bruxelles et embarras du roi Léopold qui, en présence du

récri des Belges, témoigna d'abord quelque hésitation à remplir la

condition qui lui avait été imposée par les quatre cours. On s'alarma,

à mon sens, inutilement à Paris, et on envoya sur-le-champ M. de

Latour-Maubourg à Bruxelles pour arracher un consentement du

gouvernement belge, qui se trouvait en même temps fort compromis par

la malencontreuse expédition des Hollandais contre lui. Le roi des

Belges, pressé par les circonstances, finit par donner, le 8

septembre, une déclaration qui énonçait que, _conformément au principe

posé dans le protocole du 17 avril_, il s'occupait à prendre, de

concert avec les quatre puissances, des mesures pour la démolition

d'un certain nombre de forteresses désignées. M. de Latour-Maubourg

emporta cette déclaration à Paris, et le général Goblet arriva à

Londres muni des pouvoirs du gouvernement belge, pour y suivre, avec

les plénipotentiaires des quatre cours, la négociation indiquée dans

le protocole du 17 avril.

La publicité donnée à ce protocole par le discours du roi

Louis-Philippe avait provoqué aussi des débats dans le parlement

anglais sur cette question. Lord Grey, à la Chambre des pairs, et lord

Palmerston, à la Chambre des communes, avaient dû déposer le protocole

du 17 avril, en faisant bien remarquer qu'il ne s'agissait que d'une

négociation entre les quatre cours et la Belgique, dont la France

était exclue. Ils imposèrent ainsi le silence aux clameurs de

l'opposition. Mais leurs inquiétudes s'éveillèrent lorsqu'ils

apprirent qu'une négociation à part se suivait à Bruxelles entre M. de

Latour-Maubourg et le gouvernement belge, pendant que les troupes

françaises occupaient encore la Belgique; c'était un démenti donné à

leurs assertions devant le Parlement. Lord Granville exprima ces

inquiétudes à M. Sébastiani, qui, pour les apaiser, demanda que les

quatre puissances fissent un nouveau protocole, confirmatif de celui

du 17 avril, par lequel on lierait plus explicitement le gouvernement

belge à l'obligation de démolir un certain nombre de forteresses et

qui remplacerait la convention faite à Bruxelles. On y consentit, mais

on oublia seulement, dans le protocole dressé à cette occasion, le 29

août 1831, de faire mentionner les forteresses à démolir, comme on

l'avait fait dans la convention de Bruxelles entre M. de

Latour-Maubourg et le gouvernement belge.

Non seulement, on me tint en dehors de toutes ces transactions, mais

le gouvernement français lui-même en garda le secret envers moi. Je

n'en ressentis pas moins les effets de la méfiance que ces manières de

procéder ne pouvaient manquer d'inspirer aux plénipotentiaires des

quatre cours; j'eus beaucoup de peine à la détruire pour ce qui me

concernait personnellement.

Cette méfiance exploitée par le général Goblet, plénipotentiaire belge

à Londres, fit apporter des modifications dans la désignation des

forteresses à démolir. Ainsi, dans la déclaration donnée par le roi

des Belges à M. de Latour-Maubourg, c'étaient les forteresses de

Charleroy, Mons, Tournai, Ath et Menin, qui devaient être démolies;

tandis que, dans une convention signée le 14 décembre entre les

plénipotentiaires des quatre cours et le général Goblet, c'étaient les

forteresses de Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg qui

étaient désignées comme devant être démolies. C'est cette dernière

convention qui donna lieu à la correspondance qui va suivre, et

que nous croyons maintenant avoir élucidée[324].

[324] Il ne sera peut-être pas inutile de compléter cet exposé en

résumant les diverses phases de la négociation des forteresses

depuis la convention du 14 décembre jusqu'au règlement définitif

de la question. C'est qu'en effet cette convention, loin de clore

la discussion, la ranima. Les lettres qui vont suivre nous

mettent au fait des péripéties du débat, mais on en suivrait

difficilement le fil si l'on n'en connaissait par avance les

lignes principales.

Le cabinet français fut mécontent de la convention du 14 décembre,

et cela pour deux raisons: la première est qu'il eût voulu voir

substituer Charleroi et Tournai à Philippeville et à Marienbourg;

la deuxième et la plus importante c'est que, d'après le texte de

l'article 1er, les puissances semblaient s'adjuger «une sorte de

patronage présent et à venir sur les forteresses à démolir»,

d'autant plus que la France avait été exclue de cette convention.

On a vu, en effet, qu'elle avait été signée uniquement entre les

quatre puissances d'une part et la Belgique de l'autre.

M. de Talleyrand reçut l'ordre d'obtenir des puissances qu'elles

modifiassent la convention sur ces deux points et le cabinet des

Tuileries ajouta qu'il ferait attendre la ratification du traité

du 15 novembre jusqu'à ce que satisfaction ait été donnée à la

France. M. de Talleyrand différait sur cette question d'opinion

avec le ministère. Il craignait de voir pour un détail qu'il

assurait être secondaire compromettre toute son oeuvre. Aussi

voulut-il user d'un moyen dilatoire en proposant d'ajourner la

discussion sur Philippeville et Marienbourg (voir p. 388), mais ce

biais fut peu goûté à Paris où l'on réclamait une solution prompte

et franche. Ce n'est que le 23 janvier, et après bien des

atermoiements, que M. de Talleyrand obtint des puissances la

déclaration reproduite page 407 qui mit fin à la discussion.

Toutefois le cabinet français n'obtint pas gain de cause sur la

question de Philippeville et Marienbourg.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 117 / 211 题