«Paris, le 21 novembre 1831.
»Votre petite lettre du 15 ne m'est parvenue qu'hier au soir. Je vous
remercie du fond de mon coeur. Chaque fois que vous m'écrivez vous
m'allumez un flambeau au milieu des ténèbres, et je vois que vous
poursuivez avec vigueur la carrière que la conférence a entreprise. La
séparation de la Belgique d'avec la Hollande brise une forte machine
de guerre placée sur notre frontière et sur les points les plus
vulnérables. _Cela vous est dû_: et il n'y a que la crasse ignorance
de nos députés et de nos journalistes, leur mauvaise foi, leur
inspiration passionnée qui empêchent qu'on le dise et qu'on le
reconnaisse.
»Le roi de Hollande a droit de ressentir vivement les façons peu
courtoises de ses alliés. Comme la Prusse et la Russie consentent à
sacrifier leurs relations de famille et que ces deux cabinets
paraissent agir avec sincérité pour maintenir l'état de paix en
Europe, je crois que le roi de Hollande accédera aux conventions déjà
arrêtées; et si même, son consentement n'arrive pas dans les premiers
jours de décembre, il ne peut tarder beaucoup au delà. Vous lui avez
laissé, au reste, deux mois de temps, et je suppose que vous l'avez
fait pour qu'il ait le temps de recevoir des réponses du nord. Il
accédera donc, mais il restera, comme ses ancêtres Guillaume II et
III, l'ennemi le plus irréconciliable de la France, et il formera
autour de lui un foyer d'intrigues pour renverser ce qui existe ici.
Il y a pour cela de puissants éléments, et l'alliance faite dans ce
sens entre le carlisme et le bonapartisme, peut seconder et nourrir
ses efforts.
»Pour le moment, l'attitude des cabinets de l'Europe est calme.
Ils réfléchissent sur leur position, et regardent autour d'eux. Mais
le ressentiment et la défiance germent dans leurs entrailles, et
comment pourrait-il en être autrement? Nos tribunes, les intrigues
révolutionnaires qui partent d'ici sans que le gouvernement puisse ou
veuille l'empêcher, le langage insensé et insultant de nos journaux,
sont autant d'excitations pour eux, à resserrer fortement les traités
de Chaumont, signés contre la _Révolution française_. Je crois être
sûr que les trois grandes cours se sont entendues de nouveau à ce
sujet. Le langage de leurs légations en Allemagne, et en Italie,
mielleux avec nos agents, est très excitant avec les petits États. On
représente la France comme exigeant la plus sévère surveillance et on
cherche à assurer et à fortifier les liens d'une étroite alliance, en
cas qu'ici le parti révolutionnaire et du mouvement reprendrait le
dessus. Il est impossible qu'il en soit autrement. Jusqu'à ce que
l'Europe ait la conviction que la révolution de Juillet se consolide,
il n'y aura pour la France _accueil nulle part_.
»Cependant, si dans deux ans ce qui a été établi est fortifié, croyez
qu'à l'heure qu'il est, ici et à Pétersbourg, on pense déjà à un
mariage, et que Pozzo, qui a vu manquer celui du duc de Berry,
travaille celui qui peut être en projet. C'est même dans cet avenir
que la demande du roi de Bavière pour son fils a été déclinée à
Pétersbourg. Je ne doute pas que, si on pénètre ce projet à Londres et
à Vienne, ces cours ne cherchent à le contrecarrer, comme cette
dernière fait ce qu'elle peut à Naples pour en éloigner une princesse
d'Orléans. Tout cela, mon cher prince, me prouve que la confiance a
quelque peine à s'établir, et qu'il faut éviter tout ce qui peut
l'altérer.
»Vous me demandez, qui est _l'homme d'État_ qui publie la médiocre
histoire de la Restauration? C'est un nommé Capefigue[315] journaliste
et auteur de quelques autres ouvrages. Lié avec Mignet, il a eu, sous
M. Molé, accès aux archives; il va chez Molé et Pasquier qui ont lu et
corrigé sa publication. Il a cherché pendant plusieurs années à réunir
un tas d'anecdotes en causant avec les uns et les autres; et il a
conçu son plan pour se faire de l'argent. Après la publication des
deux premiers volumes, j'ai fait sa connaissance, par M. Buchon[316];
j'ai voulu lui faire corriger quelques faits avancés par lui, mais mes
efforts ont été inutiles. Il écrit pour son libraire; il veut faire
dix volumes; et, pour les remplir, il accapare tout ce qui lui vient
sous la main. M. Decazes s'est maintenant emparé de lui, et il lui
fournit des matériaux pour écrire ce qui regarde son ministère. M.
Capefigue avait, il y a quelque temps, une note qu'il disait lui être
venue de Londres et de gens qui vous sont attachés. Elle renfermait
l'idée d'une alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, qui
se négociait. Il en a fait des articles pour quelques journaux, on en
a causé; mais les initiés ont tout de suite dit que c'était une
mystification; que M. de Metternich, peut-être, en laissait percer la
possibilité, mais que, dans le fond, il s'en tiendrait à
l'alliance continentale avec les deux cours de Berlin et de
Pétersbourg.
[315] Baptiste-Honoré-Raymond Capefigue, né à Marseille en 1801,
journaliste et publiciste. Il collabora sous la Restauration à un
grand nombre de journaux, principalement au _Messager des
Chambres_ qui défendait le ministère Martignac. Il se fit
également connaître par un grand nombre d'ouvrages historiques
que, dans les premiers temps, il signait habituellement du
pseudonyme: _un homme d'État_. Il mourut en 1872.
[316] Jean-Alexandre Buchon, journaliste et publiciste. Sous la
Restauration il écrivit dans le _Censeur européen_ et le
_Constitutionnel_. Il s'occupa également d'histoire et publia les
_Chroniques nationales françaises_, en 47 volumes.
»A l'heure qu'il est, il ne faut pas vouloir jeter la division parmi
les puissances. Le monde se fond, se dissout, sous les coups de
l'anarchie mentale qui a envahi la société humaine. Il faut
constamment parler de réformer les abus, y toucher un peu, mais
recréer de l'autorité.
»Les événements de Bristol[317] et ceux dont Londres peut être menacé,
révèlent la plaie profonde qui ronge sourdement le sein de
l'Angleterre. Lord Grey et son compère M. Brougham ont saisi la
réforme sur une trop vaste échelle. C'est M. Necker avec son
_doublement du tiers_. Quand les masses sont soulevées, sont poussées
par des brouillons, par des La Fayette, qui peut les arrêter? C'est
sous ce point de vue que le succès de la révolution belge produit un
mauvais effet et il s'agit de le neutraliser. L'empereur Nicolas, en
attendant, s'en est chargé en Pologne. Il faut ramener du repos dans
les esprits, ou tout ira au diable.
[317] Une émeute sanglante avait éclaté le 29 octobre à Bristol,
à l'occasion de l'arrivée dans cette ville de sir Ch. Wetherell,
député aux Communes, qui s'était montré particulièrement ardent
contre le bill de réforme. Pendant deux jours, la ville avait été
dominée par les émeutiers qui incendièrent la plupart des
monuments publics.
»En Allemagne, on commence à être fou. Les tribunes de Munich et de
Carlsruhe sont en délire. On se demande, à Berlin et à Vienne, comment
y parer? Je conseille d'établir, par la diète de Francfort, que les
débats ne seront pas publics et que les droits de la _confédération
générale_ ne sont pas sujets à être discutés. Cela servira d'arrêt.
»Notre Chambre des pairs a enfin reçu aujourd'hui son coup de
grâce[318]. M. Casimir Périer et le roi en font un cadavre. Le premier
médite de dissoudre la Chambre des députés après que le budget de 1832
sera voté. Je ne le conseille pas. On en aurait probablement une plus
mauvaise. Il faut laisser celle-ci épuiser ses sottises.
»Le prince Paul de Wurtemberg me prie de vous rappeler ses voeux et son
ambition de courir les chances de ce malheureux Capo d'Istria. Je
crois que le choix de sa personne comme roi de Grèce ne serait pas
mauvais....»