LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

«Londres, le 10 novembre 1831.

»... Le roi de Hollande fera traîner son acceptation jusqu'au retour

du courrier qu'il a envoyé à Pétersbourg, pour s'assurer de l'opinion

du cabinet, qu'il croit différer de celle des plénipotentiaires russes

à Londres. La réponse viendra dans les premiers jours de décembre, et

celle qu'il fera faire à la conférence par ses plénipotentiaires

suivra. Ainsi, nous avons naturellement vingt jours à attendre.

Cela donne le temps aux journaux de dire et d'écrire toutes sortes de

conjectures, toutes plus insensées les unes que les autres....»

«Londres, le 15 novembre 1831.

»Nos articles sont signés. Les Belges vont crier, mais ils ont tort;

tout est fait équitablement et, je crois, favorise les Belges, ce que

je voulais, surtout du côté de la frontière qui touche la France. La

Belgique paye beaucoup moins de la dette publique, qu'elle ne le

faisait avant la séparation; ainsi, elle n'a rien à dire. Sa

population est augmentée et le commerce intérieur, par les facilités

qu'on lui donne, va beaucoup gagner; deux routes de commerce entre la

Belgique et l'Allemagne, la jouissance de tous les canaux intérieurs,

la jonction de l'Escaut au Rhin, et l'application de tout ce qui a été

fait à Mayence pour la navigation des fleuves à la Belgique qui en

jouira immédiatement.

»Je suis horriblement fatigué; hier notre conférence jusqu'à cinq

heures du matin, et avant-hier jusqu'à quatre. Je crois avoir obtenu

tout ce qui était possible d'obtenir. Il faut que la France appuie par

tous ses moyens à Bruxelles nos articles qui sont excellents....»

Voici comment la conférence avait procédé pour arriver au résultat que

j'indique dans ma lettre à madame de Vaudémont:

Les Chambres belges après des débats très animés, avaient accepté les

vingt-quatre articles que nous avions adressés le 15 octobre aux

gouvernements hollandais et belge; mais le ministère belge avait

pris l'engagement de ne donner son adhésion définitive:

1º Qu'après avoir obtenu ou tenté d'obtenir quelques modifications aux

articles;

2º Qu'après avoir acquis la certitude que le roi, élu par les Belges,

serait immédiatement reconnu.

Le plénipotentiaire belge à Londres nous avait remis le 12 novembre

une note pour faire valoir ces restrictions[312]. La conférence lui

répondit le même jour que les vingt-quatre articles ne pouvaient subir

de modification et qu'il n'était plus au pouvoir des cinq puissances

d'en consentir une seule; par une seconde note du 14 novembre, la

conférence prévint le plénipotentiaire belge que rien ne s'opposait à

ce que les vingt-quatre articles reçussent la sanction d'un traité

entre les cinq puissances et la Belgique, ce qui satisfaisait à la

demande de reconnaître le roi élu par les Belges.

[312] Par sa note du 12 novembre, M. Van de Weyer demandait, sur

le premier chef:

1º La revision des calculs qui avaient servi à la conférence de

base pour le partage de la dette entre la Hollande et la Belgique;

2º Une rectification de frontières en faveur de la Belgique, sur

les points où la ligne frontière séparait des usines

métallurgiques du minerai nécessaire à leur exploitation;

3º Le libre accès et la libre navigation de la Moselle pour les

habitants du Luxembourg.

Cependant, la conférence informa le 13 novembre les plénipotentiaires

hollandais de l'acceptation de la Belgique et leur offrit l'initiative

de la signature du traité. Leur réponse ayant été négative, le 15

novembre le traité fut signé entre les plénipotentiaires des cinq

cours et celui de la Belgique[313].

[313] Voir ce traité dans l'Annuaire de Lesur ou le Recueil des

traités de Martens.

Ce traité reproduisait d'abord les vingt-quatre articles auxquels on

ajouta les trois suivants:

ARTICLE XXV.--Les cours d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,

de Prusse et de Russie, garantissent à Sa Majesté le roi des Belges

l'exécution de tous les articles qui précèdent.

ARTICLE XXVI.--A la suite des stipulations du présent traité, il y

aura paix et amitié entre Leurs Majestés l'empereur d'Autriche, le roi

des Français, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et

d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de Russie d'une part, et Sa

Majesté le roi des Belges de l'autre part, leurs héritiers et

successeurs, leurs États et sujets respectifs à perpétuité.

ARTICLE XXVII.--Le présent traité sera ratifié et les ratifications en

seront échangées à Londres dans le terme de deux mois, ou plus tôt, si

faire se peut.

Après la signature de ce traité, on aurait pu croire que la question

du sort de la Belgique, qui depuis près d'un an tenait l'Europe en

suspens, était définitivement réglée, sinon en ce qui concernait le

Hollande, du moins en ce qui touchait la Belgique et les cinq

puissances, mais on va voir que la chose n'était pas aussi simple, et

que j'étais loin encore du terme de mes travaux. Comme précédemment,

je laisserai parler la correspondance qui éclairera mieux que je ne

pourrais le faire moi-même, sur les nouvelles difficultés qui

survinrent.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 108 / 211 题