M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 1er octobre 1831.

»J'ai reçu, mon prince, les deux lettres que vous avez bien voulu

m'adresser; vous savez tout le plaisir que j'éprouve à avoir

directement de vos nouvelles.

»J'ai été extrêmement sensible à ce que vous voulez bien me dire

d'obligeant à l'occasion des événements de la semaine dernière. Je

n'ai fait dans cette circonstance, avec quelque danger peut-être, que

ce que réclamaient la gravité des désordres et la nécessité de déjouer

de coupables projets, armés du prétexte d'un événement extérieur.

»Parvenus cette fois encore à rétablir l'ordre, à surmonter un mal qui

a eu ses retentissements dans de tristes débats parlementaires, nous

ne négligerons aucun effort de notre dévouement pour arracher la

France aux périls dont ce mal la menace et avec elle la civilisation

de l'Europe. Ainsi que de votre côté, mon prince, vous vous appliquez

si noblement à le faire, aussi longtemps qu'il me sera donné de

pouvoir rester à la tête des affaires, j'emploierai toutes les forces

qui sont en moi à l'oeuvre si difficile de rasseoir l'ordre social si

ébranlé par les attaques des partis, et, en général, si peu

courageusement défendu par les hommes de bien.

»Nous avons reçu, mon prince, votre dernière dépêche à laquelle était

joint le quarante-quatrième protocole. La conférence, mue par le

sentiment de la nécessité de terminer les affaires belges, s'est

décidée à prendre l'initiative. Elle a résolu de dresser un projet de

traité définitif entre les deux pays[297]. Nous ne pouvons méconnaître

l'opportunité de cette mesure.

[297] En exécution du traité préliminaire des dix-huit articles,

la conférence avait proposé le 24 septembre un projet de traité

définitif qu'elle adressa aux plénipotentiaires hollandais et

belges. Ceux-ci répondirent le 26 par deux contre-projets

entièrement dissemblables. La conférence jugea que les deux

parties ne pourraient jamais s'entendre si on les laissait à

elles-mêmes; elle dressa un protocole (nº 44 du 26 sept.) dans

lequel elle décidait de fixer de sa propre autorité les articles

du projet de traité. C'est en suite de ce protocole que fut

arrêté le traité des vingt-quatre articles.

»Nous sommes également pressés, sans doute, de voir enfin cette

question résolue, et d'ôter ainsi aux passions les prétextes qu'elles

y cherchent; mais par-dessus tout, nous tenons, mon prince, à ce que

les bases établies par le général Sébastiani, dans ses diverses

dépêches, puissent être consacrées dans le projet de traité, et si,

pour obtenir plus complètement, plus sûrement ce résultat, le délai du

10 octobre était trop rapproché, nous devrions alors désirer que ce

terme pût recevoir une prorogation de quinze jours.

»Il importe essentiellement dans la position où nous sommes placés,

que la solution des affaires belges satisfasse aux vues comme aux

nécessités du gouvernement. Cette solution renferme jusqu'à un certain

point la question de notre maintien possible au pouvoir.

»Pour cela, mon prince, une séparation entre les deux pays qui enlève

à l'un et à l'autre tout motif ou prétexte de collision, la

possibilité pour chacun d'eux de jouir en paix de l'indépendance qui

lui est nécessaire et des avantages attachés à leur position

respective, des conditions, en un mot, dont la France puisse exiger

efficacement l'adoption, sont des nécessités dont votre haute sagesse

est certainement bien pénétrée.

»Des propositions ont été entendues par le gouvernement sur la pensée

de placer un prince de la maison de Nassau sur le trône de la Grèce.

Sans préjuger le sort de ces propositions, on pourrait les envisager

comme une cause possible de plus de facilité dans les arrangements, en

ce qui concerne la Hollande. Le gouvernement ne serait pas éloigné de

les écouter dans cette vue.

»Agréez...»

M. Casimir Périer fait allusion, dans le dernier paragraphe de sa

lettre, à l'idée qui avait été mise en avant par la Russie de

dédommager le roi des Pays-Bas, en donnant le trône de Grèce au fils

cadet de ce souverain, le prince Frédéric, qui était son fils de

prédilection, mais le roi lui-même repoussa cette proposition qui

n'eut pas d'autre suite.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 96 / 211 题