LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 3 octobre 1831.

»Votre lettre en date du 29 passé, mon cher prince, m'a fait un

véritable bien. Vous aviez observé un si long silence que je ne savais

m'en expliquer le motif. Malgré la multiplicité de vos occupations,

j'espérais toujours que vous trouveriez un moment pour me parler de

votre santé et de votre bien-être. Vous ne pouvez douter que personne

ne forme des voeux plus sincères pour votre bonheur que je ne le fais.

»Je félicite l'Europe et la France en particulier si, par un

_arbitrage équitable_, la question batave finit. Aussi longtemps que

la question de la guerre est pendante, il ne faut pas croire qu'il

soit possible de ramener la confiance. Personne ne se fait illusion

sur les conséquences de la guerre. Elle doit amener des

bouleversements sur plusieurs points, et la France aurait tort de se

flatter qu'ils seraient à son avantage. Toutes mes relations en Italie

et en Allemagne me confirment que si les peuples ont applaudi à la

révolution de Juillet, tous voient et jugent les conséquences des

fautes qui se commettent ici.

»Un ami, dans une haute position en Allemagne, m'écrit: »Votre France

et votre Paris commencent réellement à nous dégoûter. Prenez-y garde!

un beau jour, vous pourriez facilement dans une guerre générale avec

nous avoir le sort de la Belgique dans la dernière bagarre avec la

Hollande. Il n'est pas écrit dans le ciel que, partout et toujours la

victoire sera fidèle aux armées françaises. Rappelez-vous les

dernières années de Louis XIV et de Napoléon. Cette soi-disant

sympathie des peuples se perd de plus en plus. On est fatigué de vos

émeutes, de vos intrigues, de vos inconséquences, et du bavardage

insultant de vos factions.»

»Des voyageurs reviennent de Cologne. Ils confirment cette même

observation. A Cologne, les Prussiens tiennent un parc d'artillerie de

deux cents pièces attelées. Le comte Nostitz[298] qui y commande une

partie de l'armée, a dit à une personne que je ne puis nommer:--Nous

défendrons contre la France notre traité. Qu'elle fasse ce qu'elle

voudra chez elle, mais qu'elle cesse de troubler la situation de ses

voisins. Notre armée désire la guerre, nous pouvons entrer en campagne

avec deux cent mille hommes. Notre organisation et notre nombre nous

assurent des succès. Le prince de Metternich s'est engagé avec nous.

Les Autrichiens et les contingents allemands présenteront le même

nombre sur le Rhin, et ils en auront autant avec les Piémontais en

Italie. Si le roi de France ne veut être que le roi du jacobinisme

qu'il cherche un autre théâtre que l'Europe. Nous nous défendrons.

[298] Le comte de Nostitz-Rieneck, général de cavalerie, né en

1777. Il fit les campagnes de 1806, 1813,1814 et 1815. Après la

paix, il commanda la cavalerie de la garde. En 1830, le prince

Guillaume, frère du roi, ayant été envoyé dans les provinces

rhénanes comme gouverneur civil et militaire, le comte de Nostitz

l'accompagna en qualité de chef d'état-major. Il quitta l'armée

en 1848 et fut en 1850 nommé ministre à Hanovre. Il se retira en

1859 et mourut en 1866.

»A Munich, le roi s'est livré entièrement au prince de Wrède. Soixante

mille Bavarois sont à la disposition du cabinet de Vienne.

Pfeffel[299] n'a pas reçu depuis six mois un mot de réponse à toutes

les balivernes qu'on lui débite ici au ministère des affaires

étrangères. Il y a à Munich un M. Mortier[300] qui est haut et

cassant, qui déplaît au roi et à tout le monde et auquel on tourne le

dos. On y regrette Rumigny[301] qui était commère, mais qui ne

tracassait pas.

[299] Chrétien Hubert, baron Pfeffel de Kriegelstein, fils de

l'historien et du diplomate de ce nom qui avait servi autrefois

dans les bureaux de M. de Vergennes. Né en 1765, il entra dans la

diplomatie au service de la Bavière, et mourut en 1835 à Paris

comme ministre plénipotentiaire de ce pays.

[300] Le baron Hector Mortier, neveu du maréchal duc de Trévise,

né en 1797, était premier secrétaire à Berlin sous la

Restauration. Après la révolution de Juillet, il fut nommé

ministre plénipotentiaire à Munich, puis à Lisbonne (1833), à la

Haye (1835), à Berne (1839) et à Parme (1844). Il avait été créé

pair de France en 1845. En 1851, il devint premier chambellan du

prince Jérôme Napoléon et mourut en 1864.

[301] M. de Rumigny était le frère du général de ce nom, aide de

camp du roi.

»Louis de Rohan est de retour à Vienne. Il dit qu'on y est furieux

contre tout ce qui est Français, et qu'on est prêt à la plus

vigoureuse défense. Un de mes amis en Suisse, chef d'un des cantons,

m'écrit en date du 20 septembre:

«Les troubles qui nous agitent ont tous une origine qui part de vos

clubs. Mauguin, qui a fait cet été un voyage en Suisse, a excité les

esprits. Plusieurs de nos chefs qui sont allés à Paris, se vantent

d'être encouragés par La Fayette, Lamarque, et poussent nos

démagogues. Tout cela est odieux et vous préparera de grands malheurs.

L'Europe ne peut pas vivre ainsi.»

»Quant à la Pologne, mon cher prince, vous devez avoir de meilleures

informations que je ne puis vous en offrir. Voici, au reste, ce que

j'en pense et ce que je sais. La révolution de la Pologne était toute

dans l'armée; la guerre, toute sur la Vistule. Les cabinets

connaissent les noms de vingt-sept individus partis de Paris pour

opérer le mouvement à Varsovie. Les premiers succès étaient dus à une

brillante armée polonaise, fournie de tout, prête à entrer en

campagne, et qui tenait vingt à trente millions en caisse. Des noms

respectables furent entraînés; on croyait à des secours d'ici. Ils

étaient promis!!! Le maréchal Diebitsch a attaqué avec des forces

incomplètes. L'hiver a été l'allié des Polonais. Quand les Russes ont

eu leur armée réunie et que la Vistule était passée, la victoire a

fait ce qu'elle fait pour l'ordinaire: elle s'est décidée pour les

gros bataillons. Les Polonais ont été malmenés; Varsovie s'est rendue;

l'armée polonaise, que l'empereur Nicolas ne veut plus laisser

subsister, s'est retirée; elle a négocié, mais en attendant les

réponses de Saint-Pétersbourg, elle s'est presque dissoute. Il n'y a

plus dix mille hommes sous les armes. En un seul jour six cents

officiers ont fait leur soumission. La défection est générale. Cette

révolution avait commencé par des assassinats et des crimes; elle a

fini de même.

»Voici, je crois, le système que le cabinet russe va suivre. 11

n'admettra l'intervention d'aucun autre cabinet. Il laissera subsister

_limite_ et _nom_ du royaume de Pologne; mais il ne consentira plus ni

à l'existence d'une diète, ni à celle d'une armée polonaise. Et, à mon

avis, il a raison. Dans le moment présent, il n'y a d'habileté qu'en

organisant une autorité forte et en la maintenant. Le Palais-Royal a

tellement ébranlé tous les liens de la société politique, qu'il est

temps d'y regarder de près. Je conseille à notre ministère de se

pénétrer de cette vérité. C'est dans ce même besoin que j'applaudis à

toutes les dispositions favorables aux Hollandais. De plus, permettez

que je vous soumette une observation fondée sur des faits historiques.

La Hollande, forte et puissante, comme État qui a une marine, importe

beaucoup plus à la France que la Belgique bavarde et turbulente comme

elle l'est et le sera encore longtemps. Il y a quelques jours que j'ai

fait cette observation à M. Casimir Périer. Cette sollicitude pour la

révolution belge me paraît absurde. Tout ce qui sera rendu à la

Hollande sera bien donné. Voilà, au moins, mon avis.

»J'en étais là, mon cher prince, lorsqu'on m'a apporté les journaux

anglais qui rendent compte des folies de lord Londonderry. Il est ce

qu'il a toujours été, mais je vous fais mon compliment du résultat de

ce débat parlementaire, aussi honorable que possible pour votre

position et dont je me réjouis pour vous.

»Tâchez, mon cher prince, que l'affaire batave finisse. Si le roi de

Hollande insiste sur du territoire au lieu d'argent, il faut le lui

donner. Le Luxembourg a deux cent quarante mille habitants. La

forteresse reste avec un rayon; cela peut compter pour quarante mille

habitants. Eh bien! les deux cent mille restant peuvent être donnés

autour de Venloo et de Maëstricht. Quelle importance y a-t-il que les

Belges aient quelques villages de plus ou de moins? L'essentiel est

qu'on conserve la paix. Il y a eu avant-hier une assez vive discussion

à ce sujet entre M. Sébastiani, Werther[302] (ministre de Prusse)

et Pozzo. Une personne présente m'en a fait le récit. Le premier se

soulevait contre le résultat de _l'arbitrage_. Il prétendait qu'il ne

pouvait pas le défendre à la tribune; il disait même que plutôt que

d'y adhérer, la France retirerait ses pouvoirs et verrait sans regret

la fin de la conférence; M. de Werther le combattit; Pozzo dit peu;

mais en sortant du salon, il dit à Werther: «Pourquoi vous

disputiez-vous avec lui? vous savez bien que ce n'est pas avec lui

qu'on fait les affaires.»

[302] Ministre de Prusse à Paris. Son fils fut plus tard

ambassadeur de Prusse à Paris. Il était encore accrédité en 1870,

au moment de la guerre.

»Je pense donc, mon prince, que M. Périer ne vous laissera pas dans

l'embarras. Il faut finir, comme vous l'observez très bien. Plus tard

on reconnaîtra l'immense service que vous avez rendu à la France.

»Je ne vous parle pas de nos Chambres. Celle des députés est stupide,

et le ministère et le roi ont abandonné celle des des pairs. C'est une

des plus grosses inconséquences dans le nombre de celles qui se

commettent tous les jours.

»Agréez...»

Je n'acceptai pas comme complètement exact _tout_ ce que contenait

cette lettre de M. de Dalberg; mais je dois reconnaître qu'il y avait

beaucoup de vrai.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 97 / 211 题