CHAMBRE DES LORDS

_Séance du jeudi 29 septembre 1831._

Après l'attaque de lord Londonderry

contre M. de Talleyrand, Lord Goderich

dit dans la suite de son discours:

Il y a un autre point du discours de

mon noble ami auquel je désire m'arrêter:

c'est celui qui concerne le prince de

Talleyrand qu'il suppose exercer une

grande influence sur les ministres de ce

pays; se fondant sur cette supposition et

sur certains faits de la vie passée de

cet illustre personnage, mon noble ami

a pensé qu'il pouvait l'accabler des plus

âpres censures quoiqu'il soit ambassadeur

d'une puissance amie. (_Cris,

écoutez._) Pour être juste, je dois reconnaître

que mon noble ami n'a pas aujourd'hui

trempé ses flèches aussi

profondément dans le fiel qu'il l'avait

fait à une autre occasion; cependant je

dois dire que dans cette occasion-ci

même, il s'est permis le langage le plus

imprudent et le plus inconvenant auquel

un homme public puisse se laisser

aller à l'égard de l'ambassadeur d'une

puissance amie. (_Applaudissements._) Je

me serais volontiers abstenu de toucher

à cette partie du discours de mon noble

ami, parce que je pense qu'il vaut mieux

qu'elle soit oubliée le plus tôt possible;

mais alors si je gardais le silence sur

ces attaques, on pourrait supposer que

le gouvernement croit quelles ne sont

pas mal fondées; et, si cela était le cas,

la conséquence naturelle serait qu'on

ne devrait pas supporter ici le prince

de Talleyrand. Car si le gouvernement

avait de lui la même opinion que mon

noble ami, son devoir serait de représenter

au roi des Français qu'il ne peut

pas traiter les affaires avec une telle

personne. J'ai donc jugé qu'il était nécessaire

de parler comme je l'ai fait,

au sujet d'attaques contre le caractère

d'un individu dont la position aurait dû

le mettre à l'abri. (_Applaudissements._)

Je sais que mon noble ami dira que

le gouvernement est soumis à la France,

parce que je proteste contre son inconvenant,

imprudent et injustifiable langage.

Mais je lui rappellerai que le prince

de Talleyrand a été le ministre des deux

derniers rois de France et qu'il a eu

aussi une grande et importante part

dans les délibérations du congrès de

Vienne, dont le résultat est considéré

comme si bon et si sage par le noble

marquis. (_Applaudissements._) Le noble

marquis aurait certainement pu penser

à ces faits; mais s'il y avait songé, il

ne se serait pas livré à des recherches

aussi injustes que haineuses sur toutes

les époques de la vie du prince de Talleyrand,

et il n'aurait pas été prendre

pour base de son jugement, sur les faits

actuels et les actes d'aujourd'hui, des

faits qui avaient eu lieu lorsque les circonstances

étaient si différentes en

France, et lorsqu'aucun homme ne

pouvait agir comme sa raison ou son

inclination l'y aurait porté; mais comme

le puissant et irrésistible courant des

affaires le forçait a régler sa conduite.

LE DUC DE WELLINGTON.--Avant que

j'expose ma manière de voir sur le sujet

en question (l'emploi d'officiers français

dans l'armée belge), il doit m'être permis

de dire quelques mots au sujet d'un

illustre individu qui a été si fortement

attaqué par mon noble ami qui siège

près de moi. Il est vrai que cet illustre

individu a joui à un très haut degré de

la confiance du parent décédé, lord

Castlereagh, de mon noble ami; et il est

également vrai qu'aucune des grandes

mesures qui ont été adoptées à vienne

et à Paris, n'a été concertée ou exécutée

sans l'intervention de cet illustre personnage.

Je n'ai aucune hésitation à

déclarer que, soit à cette époque, dans

les grandes négociations qui ont eu lieu,

soit dans celles que j'ai traitées depuis

lors avec le prince de Talleyrand, et

dont les dernières se sont passées durant

la courte période pendant laquelle

j'étais dans les conseils de Sa Majesté,

après la dernière révolution de France,--je

n'ai aucune hésitation, dis-je, à

déclarer que dans toutes ces négociations,

de la première à la dernière,

aucun homme ne pouvait se conduire

avec plus de fermeté et d'habileté dans

l'intérêt de son propre pays, ou avec

plus de droiture et d'honneur dans toutes

ses communications avec les ministres

des autres pays, que le prince de Talleyrand.

(_Applaudissements._) Vous avez

entendu dire beaucoup de choses sur le

prince de Talleyrand, et de bien des

côtés différents; mais je me sens obligé

de déclarer que ma conviction sincère

et consciencieuse est que jamais le caractère

public et privé d'un homme n'a

été autant travesti que l'a été le caractère

privé et public de cet illustre

individu. (_Grands applaudissements._)

J'ai pensé qu'il était nécessaire, équitablement,

de dire tout ceci d'une personne

sur la conduite et le caractère de

laquelle j'ai eu de nombreux moyens de

former mon jugement.

LORD HOLLAND.--Il y a une partie du

discours du noble duc qui m'a causé le

plus grand plaisir et qui lui fait le plus

grand honneur. J'ai à peine besoin de

dire que je veux parler de l'esprit, de la

fermeté et de la générosité avec lesquels

le noble duc avait repoussé ce qui a été

dit du prince de Talleyrand, par le noble

marquis. Dans l'intérêt public aussi bien

que comme homme privé, je remercie

le noble duc pour cette partie de son discours.

Il ne peut y avoir une opinion

différente sur l'injustice et le manque

de générosité qu'il y a à parler dans des

termes âpres et insultants de l'ambassadeur

d'une puissance amie résidant

parmi nous. D'un autre côté, je sens

qu'il ne serait pas de bon goût de m'étendre

sur les qualités et les mérites d'un

homme de ma connaissance, dans une

assemblée comme celle de vos seigneuries;

cependant j'espère qu'il me sera permis

de dire que quarante années de relation

avec le noble individu auquel il a

été fait allusion, m'ont mis en état de

rendre témoignage à ce fait, que, quoique

ces quarante années se soient écoulées

à une époque particulièrement fertile

en calomnies de toute espèce, il n'a

pas existé d'homme dont le caractère

privé ait été plus honteusement diffamé

et le caractère public plus méconnu et

plus faussement représenté que le caractère

privé et public du prince de Talleyrand.

Si on se rend compte de la droiture et de la véracité bien connues

du duc de Wellington et de l'amitié qui a existé pendant quarante

ans entre lord Holland et le prince de Talleyrand, l'esprit le

plus prévenu devra apprécier ce que cette séance de la Chambre des

pairs d'Angleterre a de particulièrement honorable pour M. de

Talleyrand. Il ne faut pas perdre de vue que le duc de Wellington

était le chef de l'opposition dont faisait partie l'attaquant, le

marquis de Londonderry, et que les lords Goderich et Holland

étaient membres du ministère. (_Note de M. de Bacourt._)

»A Paris pour lequel je me tue, personne n'imagine d'en faire autant.

On se croit quitte de tout quand vous m'avez écrit quelques paroles

douces et je suis porté à croire que l'on a raison.--Le sort du bill

de _réforme_ est encore incertain: mais ce qu'il y a de sûr, c'est

que, le bill adopté ou rejeté, les ministres resteront.--A présent,

nous avons des conférences de cinq à six heures chaque jour; nous

voulons finir et nous finirons.--Le roi de Hollande n'attaquera pas,

quoi qu'en disent tous les journaux et tous les messieurs de Celles et

Cie. Si même il était nécessaire de prolonger de quelques jours

l'armistice, je crois qu'il s'y prêterait.--Qu'on nous laisse faire et

l'on finira suffisamment bien.

»Adieu...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 95 / 211 题