«Berlin, le 25 septembre 1831.
»J'ai reçu hier le protocole numéro 41 que vous avez eu la bonté de
m'envoyer; sans cette bonté, je ne saurais pas un mot de ce qui se
fait, car le ministère ne donne aucune information à son ministre à
Berlin. Je trouve que les termes (du protocole) en sont excellents et
réparent la position ridicule, embarrassante où nous avait placé le
discours du maréchal Soult[292]. Il eût fallu, pour agir
conformément à ses paroles, manquer aux engagements les plus clairs et
les plus solennels.
[292] Le maréchal Soult avait déclaré que l'armée française
resterait en Belgique jusqu'à ce que l'indépendance de ce pays
ait été solennellement proclamée et reconnue.
»Je compte quitter Berlin ce soir pour profiter du congé que le roi
m'a donné. Voilà trois semaines que je ne suis pas du tout bien et
j'ai besoin aussi d'aller à Paris pour mes affaires. Vous y verrai-je?
Il me semble que vous surtout avez le droit de vous reposer, si, le
10, votre tâche est finie. Vous avez bien raison de dire qu'il n'y a
de salut pour nous que dans la paix. La guerre nous livre soit aux
étrangers, soit à nos brouillons. Les Polonais servent ces derniers de
tout leur coeur et je commence à me détacher d'eux. Ils s'aliéneront,
par cette conduite, leurs meilleurs amis. Ils nous font aujourd'hui un
crime de nos bons sentiments pour eux. En attendant, leurs armées se
flattent d'obtenir de meilleurs termes par la résistance, et je crois
qu'ils ne font qu'un peu plus gâter leurs affaires, car, petit à
petit, les soldats quittent leurs régiments et retournent chez eux. Il
eût mieux valu profiter des bonnes dispositions de Paskiewicz[293];
mais si le courage est l'attribut de cette belliqueuse nation, on ne
peut pas dire qu'elle se distingue par la raison.
[293] Ivan Foderowitch Paskiewicz, feld-maréchal russe né en
1777, fit les campagnes de 1805, 1806, 1812 et 1813. En 1826, il
reçut le commandement de l'armée du Caucase. En 1831, il remplaça
le maréchal Diebitsch à la tête de l'armée de Pologne, et reçut
après la paix le grade de feld-maréchal et le titre de prince de
Varsovie. Il fut en même temps nommé vice-roi de Pologne. En
1849, il commanda les troupes russes envoyées en Hongrie. Enfin,
en 1854, mis à la tête de l'armée du Danube, il fut grièvement
blessé devant Silistrie. Il mourut en 1856.
»On dit que Romarino est entré en Gallicie avec dix mille hommes et
que l'armée de Modlin fait mine de vouloir se jeter en Prusse[294].
Vous connaissez...
[294] Après la paix de Varsovie, les débris de l'armée polonaise
sous la conduite des généraux Romarino et Rybinski se retirèrent
sur Modlin. Après une résistance désespérée ils se dispersèrent
et se réfugièrent en Prusse et en Autriche. Le général Romarino
passa en Gallicie le 16 septembre.