MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, lundi, 19 septembre 1831.

»Je vous avais tellement accablé de mes lettres et de mon écriture,

depuis quelque temps, mon cher prince, que j'ai voulu vous en laisser

reposer, sachant surtout combien vous étiez occupé et tout ce que vous

aviez à écrire. Mais aujourd'hui, je suis sûre de vous faire

plaisir, en vous donnant de nos nouvelles et en vous disant ce qui se

passe ici et qui vous arrive certainement d'une manière fort exagérée.

Malheureusement depuis samedi soir les émeutes ont recommencé[287].

Les agitateurs de tous les partis ont espéré trouver une chance

favorable dans la triste nouvelle de la défaite des Polonais et de la

prise de Varsovie, d'après la sympathie très grande qui existe pour

eux ici. Ils ont donc lancé leur meute, car ce n'est véritablement que

cela, et malgré tous leurs efforts, la population n'y prend aucune

part. Il y a beaucoup de curieux, de badauds et des petits groupes

d'agitateurs qui excitent à l'anarchie, au désordre: les carlistes,

les bonapartistes, les soi-disant républicains sont parfaitement

d'accord sur ce point; leur langage est le même et leur seul but est

de renverser Louis-Philippe, c'est ce qui est certain. Heureusement

ils ne trouvent pas d'écho; la population, le pays, ne veut pas de

cela. Au milieu de la foule, vous ne voyez tout au plus qu'une

centaine d'hommes, d'enfants, de misérables qui crient:--_Vive la

Pologne! à bas les ministres!_

[287] Insurrection des 16-19 septembre.

»Hier soir, il y en a eu beaucoup d'arrêtés, et entre autres deux

chefs des _Amis du peuple_ qui avaient déjà figuré dans les autres

émeutes. Tout est fort tranquille en ce moment, dans ce quartier-ci;

la foule et les agitateurs se sont portés vers la Chambre des députés

où on s'attend qu'il y aura émeute dans l'espoir d'effrayer la

Chambre; et moi, j'ai celui que cela produira l'effet contraire sur la

majorité et que, joint aux explications, aux discours que comptent y

faire le président du conseil et le ministre des affaires

étrangères, cela fera sentir à la saine partie de la Chambre la

nécessité de se rallier et de soutenir fortement et franchement le

gouvernement du roi et le ministère, pour réprimer tous ces partis et

leur espoir qui est le renversement de tout. Dans ces derniers

troubles, le carlisme y est pour beaucoup. Il est évident que ce sont

des gens payés et que l'émeute se compose d'étrangers, de réfugiés et

de tous les repris de justice.»

«Mardi, 10 septembre 1831.

»Je reprends ma lettre que je n'ai pu finir hier. Ce que je prévoyais

s'est heureusement vérifié hier à la séance de la Chambre qui a été

excellente. Le discours du général Sébastiani a été parfait; il a

répondu victorieusement à l'attaque et aux absurdes accusations de M.

Mauguin qu'il a complètement battu. Le général a eu le plus grand

succès, ainsi que le président du conseil et M. Barthe[288]. Le

ministère a eu la victoire, et la Chambre a manifesté d'excellentes

dispositions dans cette séance. Il y a eu des groupes et de

l'agitation toute la journée, cette émeute est revenue le soir du côté

du Palais-Royal, il y a eu des cris d'à bas les ministres... La garde

nationale et la troupe de ligne les ont dissipés et la nuit a été très

tranquille. La garde nationale est dans la meilleure disposition,

furieuse contre les agitateurs; et voulant agir et en finir, ils

ne demandent qu'à tomber dessus; ils sont pour cela et en tout dans la

plus parfaite harmonie avec la ligne. Les journaux hostiles rendent

compte ce matin, de ce qui s'est passé hier au soir, de la manière la

plus mensongère: ils disent entre eux que les soldats étaient ivres:

ils n'avaient pas eu une goutte de vin et on ne leur avait donné que

de l'eau et du vinaigre, mais tout cela est toujours pour tâcher

d'exciter la population, mais cela manquera.

[288] Félix Barthe, né en 1795, avocat à Paris sous la

Restauration, procureur général près la cour de Paris en 1830,

député, puis ministre de l'instruction publique (déc. 1830),

garde des sceaux (1831), pair de France et premier président de

la Cour des comptes (1834), de nouveau ministre de la justice

dans le cabinet Molé (1837-1839). En 1852 il fut nommé sénateur

et mourut en 1863.

»Aujourd'hui il n'y a rien eu jusqu'à présent, mais il se forme encore

de nouveaux petits groupes; ils enragent de voir que la Chambre leur

échappe, et je crois bien qu'ils feront encore quelques tentatives de

désordre. Ils voyent qu'ils perdent la partie, ils font tous leurs

efforts, mais les mesures sont bien prises et cela sera réprimé. La

bonne disposition de la Chambre est une grande chose. Le maréchal

Soult doit parler aujourd'hui, et j'espère que demain ou après-demain,

au plus tard, nous serons hors de ces odieux cris; je suis persuadée

que s'il y a quelque chose encore, cela sera au moins fort peu de

chose.

»Chartres (le duc d'Orléans) est de retour de son petit voyage à

l'armée et en Belgique, depuis hier matin. Le roi des Belges a été

parfait pour lui: son armée s'organise et cela est bien nécessaire,

car il est dans une position bien difficile.

»Je veux encore vous dire, mon cher prince, que le roi n'est pas moins

pressé que vous de voir le traité définitif conclu entre la Hollande

et la Belgique, car c'est le gage de la paix. Il me dit qu'il n'a

d'inquiétude que sur la partie de la Flandre Zélandaise, sans laquelle

la Belgique ne peut pas exister. Il me disait tout à l'heure de vous

faire apercevoir ce que sera l'établissement d'une ligne de

douanes hollandaises entre Bruges et l'Écluse, et surtout entre Gand

et le Sas de Gand qui, depuis plus de trente ans, sont en libre

communication, mais il ajoutait: «Dites à mon ambassadeur que je

compte sur lui pour obtenir de la conférence, ce à quoi aucun autre ne

pourrait peut-être pas parvenir, c'est de bien reconnaître que Léopold

en Belgique est le gage de la paix et que par conséquent, la cession

par le roi de Hollande des douze lieues carrées doit être le _sine qua

non_ du traité, car la raison dit, et Léopold en est bien convaincu,

qu'il ne pourra pas se soutenir sans cela.»

»Ainsi, mon cher prince, vous qui êtes si persuasif, déployez votre

éloquence, et si vous réussissez, vous aurez rendu au roi, à la France

et à l'Europe le plus grand service qui ait peut-être jamais été

rendu.

»Le roi des Belges a les mêmes craintes pour Maëstricht et la rive

droite de la Meuse. On lui dit qu'il faut qu'il s'y résigne mais s'il

n'obtient pas l'autre partie, il est bien probable qu'il succombera et

ne pourra pas tenir. Si cela arrivait, il faut frémir, car, alors ne

serait-ce pas inévitablement la guerre? J'ai bien besoin de savoir ce

que vous en pensez.

»Adieu...»

Me faut-il encore répéter, après la lecture de pareilles lettres, ce

qu'était ma position dans la conférence, dont les membres étaient

aussi bien informés que moi de ce qui se passait à Paris? Représentant

d'un gouvernement chaque jour menacé d'être renversé, je devais

néanmoins me montrer exigeant pour obtenir des concessions et arracher

de nouveaux territoires du roi des Pays-Bas, déjà dépouillé de la

plus grande partie de ses États. Et on s'étonnait à Paris, quand je

n'y parvenais pas immédiatement; on accusait les gouvernements

représentés à Londres d'être méfiants envers la France, et moi d'être

leur dupe. Mais poursuivons.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 87 / 211 题