LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Neuilly, ce 15 septembre 1831.

»Il y a déjà quelques jours, mon cher prince, qu'en remettant des

dépêches à lire, le général Sébastiani me remit très exactement une

lettre de vous, mais elle se glissa dans la pile de papiers à lire et

à signer dont mon bureau n'est que trop souvent encombré et, malgré

mon impatience de la lire et de connaître votre opinion à laquelle

j'attache toujours un grand prix, ce n'est qu'hier que j'ai pu la

retrouver, et je ne perds pas un instant à vous en remercier. La scène

a déjà changé d'aspect. Vous nous voyez arrivés au point le plus

délicat de cette grande affaire de la Belgique, par la nécessité de

tout compromettre dans un sens ou dans l'autre, soit en laissant nos

troupes dans la Belgique par une avant-garde; soit en les retirant

totalement, et, jamais, comme vous le dites avec raison, il n'y eut

rien de plus délicat. Peut-être même m'est-il permis de dire qu'il a

fallu plus de loyauté et de résolution pour décider que nos troupes

évacueraient la Belgique le 30 septembre, qu'il n'en avait fallu, le 4

août, pour les y faire entrer à l'instant même; et, ce qui est encore

plus singulier et non moins vrai, c'est que ce sont les mêmes

motifs et le même objet qui ont déterminé ces deux mesures que la

présomptueuse superficialité de notre époque essaiera peut-être de

représenter comme contradictoires. La première mesure a obtenu

l'assentiment général et le succès l'a confirmée; et si la seconde

n'obtient pas d'abord autant d'approbation, cependant, j'ai la

confiance que ses résultats, dans l'une ou l'autre hypothèse de la

reprise ou de la non reprise des hostilités par les Hollandais, lui

assureront en définitive cette unanimité d'assentiment qui lui aura

peut-être manqué dans le début.

... et pour être approuvés,

De semblables desseins veulent être achevés.

»C'est donc pour vous demander moi-même, mon cher prince, toute

l'assistance que vous êtes si capable de me donner pour parvenir à cet

heureux achèvement, que je vous écris encore.

»Il me semble qu'il y a trois points principaux à négocier et à régler

par le traité définitif entre la Hollande et la Belgique; car je ne

parle pas de celui des dettes, dont la base, mal posée, selon moi, au

mois de janvier, me paraît avoir été convenablement et équitablement

rectifiée par les dix-huit articles[284].

[284] Sur la question du partage de la dette entre la Hollande et

la Belgique, la conférence avait eu à choisir entre deux

systèmes: ou bien «laisser subsister la communauté des charges,

confondre les dettes, et rendre chacun des États solidaire», ou

bien partager la dette eu égard à son origine, affranchir la

Belgique de ce qu'elle n'avait pas contracté et répartir entre

les deux pays, dans une juste proportion, les charges créées e n

commun depuis 1815. Le protocole du 27 janvier avait adopté le

premier système, se fondant sur un protocole du 21 juillet 1814

qui établissait la communauté des charges. Le traité des dix-huit

articles adopta le second que le congrès belge avait toujours

soutenu. Un protocole du 6 octobre suivant régla le partage de la

dette conformément à ce principe.]

»Ces trois points sont:

»1º L'attribution du pays de Luxembourg à la Belgique, moyennant un

prix équitable, et la conservation de la forteresse de Luxembourg et

de sa banlieue à la Confédération germanique.

»2º La conservation de Maëstricht à la Hollande, en compensant

ailleurs à la Belgique les droits de l'évêque de Liège, et en

arrangeant une contiguïté de territoire entre Maëstricht et la

Hollande, qui n'existait point en 1790.

»3º Une garantie contre les inondations de la Flandre belge, en

attribuant à la Belgique la possession des écluses de ses eaux et des

digues qui la protègent contre la mer, sans laquelle son indépendance

serait une chimère, puisque la possession des écluses et des digues en

est la clef et le boulevard.

»Je ne vois plus à craindre de difficulté sérieuse sur le premier

point, et je crois qu'il n'y en aura aucune de la part du roi des

Belges sur le second, si le troisième lui est accordé, mais il nous

témoigne une grande répugnance à dire qu'il concédera le second

jusqu'à ce qu'il ait acquis la certitude qu'on lui concédera le

troisième. Je dois avouer que je le trouve raisonnable, car je pense,

comme lui, qu'il ne peut pas se soutenir en Belgique, s'il ne

l'obtient pas.

»La possession de la forteresse de Maëstricht, est sans doute une

grande gêne et même un grand danger pour la Belgique, mais des

traités peuvent la protéger efficacement de ce côté, et pourvu que la

frontière soit bien établie et que le transit de la forteresse soit

bien assuré aux bateaux belges qui descendent et remontent la Meuse,

je crois que la chose serait bien arrangée; tandis que du côté de la

Flandre il ne peut y avoir de sûreté et d'indépendance pour la

Belgique, qu'en portant sa frontière aux eaux mortes, et en lui

attribuant ainsi la possession des écluses et des digues qui peuvent

seules préserver son territoire _actuel_ du danger des inondations. La

carte aux lignes rouges et jaunes a eu pour but de déterminer ce qui

était rigoureusement nécessaire pour atteindre ce but, et pour

démontrer que cette cession n'enlèverait à la Hollande que des moyens

d'attaque et ne porterait aucun préjudice réel à ses moyens de

défense. Elle ne lui coûterait que quatre petites villes, à la vérité

fortifiées, quelques villages, moins de six mille habitants, et douze

lieues et demie carrées d'un pays toujours désolé par la fièvre, ce

que les souvenirs de Walcheren doivent bien établir en

Angleterre[285].

[285] Expédition tentée en 1809 contre Anvers. Les troupes

anglaises furent entièrement décimées par les fièvres dans l'île

de Walcheren, située à l'embouchure de l'Escaut; leurs débris

assaillis par Bernadotte durent se rembarquer.

»Je sais, mon cher prince, que la première objection à cette

combinaison, c'est que, en 1790, la Hollande possédait ce territoire;

mais il est juste aussi de considérer qu'à cette époque la Flandre

belge faisait partie de cette grande monarchie autrichienne, dont la

politique était toujours unie à celle de la Hollande, et, dans l'appui

de laquelle la Hollande trouvait cette protection précieuse dont elle

ne pouvait se passer; et il ne faut pas oublier que de son côté,

l'Autriche sacrifiait le commerce et la richesse de la Belgique à

ceux de la Hollande en consentant à la fermeture de l'Escaut, et en

laissant ruiner Anvers, Gand et Bruges, au profit d'Amsterdam et de

Rotterdam.

»Un tel état de choses n'existant plus, et ne pouvant plus exister,

les rapports réciproques qui en résultaient ne peuvent pas exister

davantage; et la Belgique, devenue indépendante et neutre, ne peut

plus exister sous les mêmes conditions et restrictions que quand elle

était une ou plusieurs provinces autrichiennes.

»J'ai voulu vous communiquer ces réflexions, mon cher prince, telles

qu'elles se présentent à moi, pour vous convaincre que ce n'est pas en

haine de la Hollande, sentiment qui est bien loin de moi; car je

désire sa conservation autant que personne, ni de même, en

prédilection pour la Belgique, que nous insistons pour cette cession

des douze lieues carrées de la Flandre zélandaise à la Belgique; mais

que c'est uniquement pour établir la séparation des deux États sur la

seule base praticable, qui est la séparation des intérêts et

l'indépendance réciproque, et en faisant cesser ainsi toutes les

causes de collision entre eux. Je ne comprends pas de bon traité

définitif, qui n'aurait pas cette base, et c'est ce qui nous porte à

ne pas vouloir en admettre d'autre que celui où elle serait adoptée.

Mais mon papier, qui finit, m'avertit de finir aussi en vous

renouvelant de tout mon coeur, l'assurance de l'amitié que vous me

connaissez pour vous.

»_P.-S._--Veuillez aussi, mon cher prince, ne pas laisser perdre de

vue que, même sous le point de vue commercial, la cession des douze

lieues carrées ne porterait plus un préjudice matériel à la Hollande,

depuis qu'elle a nécessairement perdu la fermeture de l'Escaut,

et que l'ouverture de ce grand débouché rend à la ville d'Anvers le

commerce qu'elle avait perdu. N'oubliez pas non plus l'état de

désolation et de ruine où la Flandre belge a été précipitée pour

plusieurs années et qu'il est pourtant juste qu'on trouve des

compensations, tant pour ces inondations que rien ne justifiait[286]

que pour les dépenses et les autres maux occasionnés et produits par

l'invasion de l'armée hollandaise en Belgique que rien ne justifiait

davantage. Il ne me paraît ni équitable en soi-même, ni conforme à la

dignité des puissances, qu'il n'y ait aucune expiation pour la

violation de l'armistice à _trois jours_ de notification au lieu d'_un

mois_, et au mépris de la garantie de la conférence. Sans doute, il ne

faut rien exiger de la Hollande qui puisse compromettre son existence

future, mais il faut aussi ne pas compromettre celle de la Belgique,

et je suis persuadé, non seulement que cet équilibre peut se concilier

avec l'arrangement que nous proposons et que je vous recommande de

soutenir, mais que c'est à peu près le seul moyen de l'établir.»

[286] Les Hollandais avaient, dès l'ouverture des hostilités,

rompu plusieurs digues aux environs d'Anvers pour arrêter les

mouvements de l'armée belge.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 86 / 211 题