«Paris, ce samedi 3 septembre 1831.
»J'ai travaillé, mon cher prince, à une carte que vous envoie le
général Sébastiani, et quoiqu'il vous donne sûrement toutes les
explications nécessaires, je suis bien aise de vous faire part des
avantages que présente, selon moi, la démarcation que nous proposons.
»Un des points auxquels je tiens le plus, c'est que nos propositions
puissent non seulement obtenir l'assentiment cordial du gouvernement
anglais, mais qu'elles lui facilitent de repousser les attaques
intérieures auxquelles il est en butte, parce que nul ne désire plus
que moi que lord Grey et ses collègues restent au ministère. J'ai cru
qu'il fallait que la démarcation nouvelle conciliât les intérêts
anglais avec les exigences naturelles et équitables de la Belgique.
Ainsi, j'ai reconnu, que d'un côté, la Belgique avait le droit de
demander que les écluses de ses cours d'eau et que les digues qui la
protègent contre les inondations ne fussent pas au pouvoir des
Hollandais, parce qu'il ne peut pas y avoir sûreté ou indépendance
pour elle, tant qu'il dépend de son voisin d'inonder ses campagnes, de
la ruiner pour des années et de mettre Bruges et Gand dans la mer.
J'ai reconnu d'autre part que la Hollande avait droit de conserver de
ce côté une frontière bien défendue, et j'ai cru qu'un des meilleurs
moyens de satisfaire l'Angleterre et de mettre la responsabilité des
ministres anglais à l'abri de toute attaque fondée, était que la
Hollande continuât à posséder tout le cours du Hondt ou Escaut
principal, et qu'elle eût même sur la rive gauche une barrière
suffisante pour en garantir la possession.
»Je crois, mon cher prince, qu'en examinant notre carte, vous
trouverez ces divers avantages réunis par la nouvelle démarcation,
car, s'il est vrai que, pour que la Belgique soit indépendante, il
faille que la Hollande renonce au droit ou au pouvoir, que lui
donnait la démarcation de 1790, de l'inonder quand cela lui convenait,
il faut d'abord qu'elle abandonne: 1º l'écluse qui est littéralement
l'écluse de Bruges et la clef de toutes les eaux de la West-Flandre;
2º le sas de Gand (et sas veut dire écluse), qui est de même l'écluse
de Gand et de même aussi la clef des eaux de l'Ost-Flandre, et par
conséquent, que la frontière belge soit portée en avant de ces
écluses, c'est-à-dire, à la limite du premier canal qui se trouve en
avant des digues, à travers lesquelles on pourrait toujours faire des
coupures comme on vient de le pratiquer d'une manière si déplorable,
si ces digues n'appartenaient pas à la Belgique.
»Je crois donc qu'on ne peut pas garantir la sûreté et l'indépendance
de la Belgique, si on ne porte pas sa frontière à la ligne proposée;
et je crois aussi, qu'en l'y arrêtant, la Hollande n'abandonne que des
moyens d'attaque sur la Belgique, et qu'elle conserve tous les moyens
de défense qu'elle peut désirer pour elle-même. Elle perd le sas de
Gand, Philippine, Ardenbourg et l'Écluse et un territoire de douze à
treize lieues carrées; mais elle conserve le cours de l'Escaut intact,
tel qu'elle le possède aujourd'hui. Elle conserve toute l'île de
Cadsand où se trouve la forteresse de Breskens qui garde l'embouchure
de l'Escaut du côté du sud, comme Flessingue du côté du nord; elle
conserve Terneuse et les places fortes de l'Ysendyke, Axel et Hulst,
qui suffisaient pour lui constituer une barrière derrière la ligne des
canaux de séparation, qui en forment déjà une excellente par
eux-mêmes.
»Je crois donc qu'en adoptant cette démarcation, sauf les légères
modifications que les localités, mieux reconnues sur les lieux,
pourraient indiquer, on établirait une neutralité parfaite entre
les deux États depuis Anvers jusqu'à la mer; puisque tous les deux
étant à l'abri de leurs agressions réciproques, toute collision entre
eux deviendrait impossible.
»Mais je ne puis assez vous répéter, mon cher prince, que c'est la
situation actuelle des deux États qui m'inquiète plus que leur avenir.
Je ne conçois pas comment, dans le dernier protocole, les puissances,
qui, toutes, veulent et ont besoin de la paix, ne se sont pas occupées
de la réduction de l'armée hollandaise. Une armée hollandaise de plus
de cent mille combattants me paraît une monstruosité, dans l'ordre
politique de l'Europe, dont l'existence ne peut être prolongée sans
les plus grands dangers. Déjà, c'est à elle seule que doit être
attribuée la nécessité où nous avons été placés d'entrer en Belgique;
et c'est elle seule qui en retarde l'évacuation totale. Une fois cette
armée réduite au taux raisonnable que comportent la sûreté et les
ressources financières de la Hollande, il n'y aura plus de difficultés
sur rien, parce qu'il y aura sécurité pour tous, et c'est la mesure la
plus efficace pour parvenir à ce désarmement général que je désire
vivement pour tant de raisons, et surtout parce que je le regarde
comme le meilleur moyen d'assurer la paix de l'Europe. Dites bien à
lord Grey et à lord Palmerston que la réduction de cette armée est
aussi le meilleur moyen de rassurer en France et en Belgique, et que
c'est cela qui calmerait toutes les exigences et toutes les craintes,
aussi bien que _toutes les espérances de guerre_ pour ceux qui ont le
travers de la désirer. Malheureusement, mon cher prince, je dois vous
dire que tous les rapports que nous recevons, indiquent une marche
contraire, et qu'il paraît que le roi de Hollande continue à recruter
pour son armée tous les vagabonds qu'il peut ramasser en Europe,
en telle sorte que le dernier état de sa force effective présente un
total de cent quatorze mille hommes.
»De tels faits, mon cher prince, sont plus frappants, selon moi, que
tous les raisonnements que je pourrais présenter pour démontrer que ce
n'est pas dans des vues de paix et de défense que le roi de Hollande
s'est chargé d'un pareil fardeau, et qu'il n"y a pas un moment à
perdre pour le contraindre à en exonérer ses États et ses voisins. Je
suis convaincu que l'intérêt de l'Angleterre est bien d'accord avec le
nôtre à cet égard, et que c'est même également celui de toutes les
autres puissances.
»Je vous remets une note explicative relativement à la carte de
délimitation que le général Sébastiani vous envoie.
»Je veux encore vous dire que j'ai engagé dom Pedro à faire une course
à Londres, pour assister au couronnement du roi d'Angleterre, croyant,
d'après ce que vous avez mandé, faire en cela une chose qui serait
agréable au roi et à son gouvernement. Je ne sais pas encore ce qu'il
fera.
»Je vous renouvelle, de tout mon coeur, mon cher prince, l'assurance de
toute mon amitié, et de tous mes sentiments pour vous.
»Votre affectionné,
»LOUIS-PHILIPPE.»