«Londres, le 3 septembre 1831.
»Il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire,
mais je vous savais si occupé de toutes nos grandes questions
politiques que je n'ai pas voulu vous donner une lettre de plus à
lire, et j'ai laissé M. votre fils, vous mander tout ce qui se passe
ici; je suis sûr qu'il le fait bien et je m'en rapporte à ce qu'il
vous écrit; je le mets en mesure de bien juger, je suis parfaitement
content du travail dont je le charge. J'arrête son zèle, parce que
dans notre carrière, le zèle n'est que nuisible. La réserve que je
prescris n'est pas trop populaire, mais je la crois utile.
»Nous sommes arrivés à un moment si important et si délicat que je ne
saurais assez appeler votre attention sur la direction que j'ai à
recevoir de Paris. Il est évident que si l'on est calme, si on laisse
le temps agir, nous arriverons d'ici à six semaines, et en vérité,
cela n'est pas long, à la signature d'un traité définitif qui nous
assurera la paix que nous avons voulu avoir, sans avoir froissé les
vanités anglaise et française qui sont aussi susceptibles l'une que
l'autre. Si l'on n'était pas en France aussi ignorant des intérêts du
dehors qu'on l'est, on serait bien persuadé que nous avons obtenu
depuis un an une position que jamais on n'a pu espérer d'avoir dans la
première année d'une révolution. Mais ne brusquons rien: nous serons
refusés si nous demandons officiellement des choses que l'on est
décidé à nous accorder. Les places fortes seront abattues, c'est sûr;
une convention qui le dirait aujourd'hui nuirait au gouvernement
anglais, assez pour menacer son existence. Ce que je demande, c'est
que nous n'effarouchions pas trop par trop de mouvement. Votre
présence au ministère est de tous les arguments, celui qui me sert le
plus pour calmer les inquiétudes que les brouillons donnent et
renouvellent sous toutes les formes depuis un an. Il est positif que
tant que vous serez au ministère, personne ne croira que l'Europe
puisse être troublée. Laissez-moi vous répéter que vous êtes
essentiel, non seulement pour les destinées de la France, mais pour la
conservation de l'ordre en Europe; vous rendez les gouvernements plus
forts; c'est là ce qui m'est dit de tous côtés.
»Adieu, monsieur, je vous renouvelle l'assurance...»
Après avoir apaisé ainsi, au moins pour quelque temps les perpétuelles
agitations qui se mêlaient toujours à Paris, dans la direction des
affaires extérieures, je ne songeai plus qu'à la négociation d'un
traité définitif entre la Hollande et la Belgique, sous la médiation
des cinq puissances. Les circonstances étaient plus favorables pour
cette oeuvre. Les grands cabinets avaient été mécontents de
l'échauffourée hollandaise en Belgique, qui, un moment, avait menacé
d'amener la guerre générale: ils seraient donc mieux disposés à
imposer une solution au roi de Hollande; la Belgique, un peu honteuse
de sa défaite et de la nécessité dans laquelle elle s'était
trouvée de recourir à la protection de la France, devait, de son côté,
être portée à en finir et à sortir de son pénible état d'incertitude.
Aussi s'était-on décidé, à Bruxelles, à nommer un envoyé, chargé de
pleins pouvoirs, pour conclure le traité définitif: c'était M. Van de
Weyer qui arriva à Londres dans les premiers jours du mois de
septembre. Ce mois était un peu trop rempli pour mon âge et mes
forces, car, pendant qu'il fallait suivre notre fatigante négociation,
le couronnement du roi d'Angleterre eut lieu le 8 septembre. La
cérémonie, du reste fort belle, fut très fatigante. Il fallait être à
Westminster à huit heures et demie du matin et y rester jusqu'à quatre
heures et demie du soir, puis, dans la soirée, assister à un grand
dîner au Foreign Office. Vers la fin du même mois, le bill de _Reform_
devait être porté devant la Chambre des pairs, circonstance qui ne
rendait pas les ministres anglais très maniables à traiter.
Sous ce dernier rapport, un incident frivole en apparence, mais, pour
moi sérieux dans ses résultats, était venu, depuis quelque temps,
compliquer mes relations avec lord Palmerston et les rendre parfois
assez difficiles. Je me vois obligé d'en faire mention, quelque
ridicule qu'il puisse paraître, parce qu'il a eu réellement des
conséquences très incommodes pour moi.
Il existe en Angleterre une collection de caricatures politiques dont
l'origine remonte, m'a-t-on dit, au ministère de lord Chatham. Un
dessinateur habile de cette époque fit des caricatures sur les
principaux personnages du temps à l'occasion des divers événements
politiques qui se produisaient. Ces caricatures étaient signées _H.
B._, ce qui a fait donner ce nom à cette collection. Une
caricature qui en faisait partie, avait été publiée dans le courant de
l'année 1831. Elle était intitulée: _The lame leading the blind_ (le
boiteux dirigeant l'aveugle), et représentait la parfaite ressemblance
de lord Palmerston et la mienne. Il n'y avait rien là qui sortît des
bornes ordinaires du libelle et de la caricature, mais il paraît que
lord Palmerston en fut profondément blessé, et je ne tardai pas à
m'apercevoir qu'il était disposé, volontairement ou involontairement,
à me le témoigner. Depuis lors, jusqu'à ce que je quittasse
l'Angleterre en 1834, j'ai retrouvé bien des fois les traces de ce
ressentiment. Je n'y pouvais rien changer; il n'y avait pas d'autre
ressource que de n'y pas faire attention, si je ne voulais pas
compromettre le succès des affaires que j'avais à traiter avec lui;
c'est le parti que je pris et auquel je me tins scrupuleusement, mais
je dois dire que cela était parfois assez incommode.
Cette disposition de lord Palmerston, heureusement n'entrava pas mes
efforts pour arriver à la conclusion du traité que je considérais
comme le seul moyen d'assurer solidement le maintien de la paix. Le
cabinet dont il faisait partie n'avait pas moins d'intérêt que nous à
mettre fin à l'affaire belge. Les lettres qu'on va lire montreront
que, pour le moment, c'était de Paris principalement que venaient les
difficultés qui menaçaient de compromettre mon oeuvre.