LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.

«Londres, le 2 septembre 1831.

»SIRE,

»Votre Majesté m'écrit elle-même; c'est me traiter avec une bonté dont

je sens tout le prix, et qui augmenterait encore mon attachement à sa

personne et mon zèle pour son service, s'il en était besoin. L'un et

l'autre m'ont dirigé vers la conservation honorable de la paix

que le roi m'avait donnée pour mot d'ordre quand j'ai quitté la

France. Les nombreux événements qui se sont succédé depuis sur tous

les points du globe n'ont pas rendu cette paix moins nécessaire, mais

ils ont contribué à la rendre plus difficile. Les dernières

circonstances surtout, en mettant les intérêts de la France et de

l'Angleterre en présence, nous ont fait arriver au point le plus

délicat de la question. J'ose espérer qu'elle se résoudra

pacifiquement et que, cette compétition éludée, nous arriverons enfin

à un état définitif qui assurerait pour quelque temps la tranquillité

de l'Europe. Cet état définitif ne sera cependant que relatif, car il

ne faut pas nous dissimuler que nous ne faisons que du provisoire;

mais, pour peu que ce provisoire se prolonge assez pour permettre à la

France de reprendre tranquillement son niveau, la solution effective

tournera nécessairement à son profit. C'est là l'esprit dans lequel

j'ai conduit ici tout ce dont j'ai été chargé. J'ai cru, je l'avoue,

avoir beaucoup avancé nos affaires par le trente-quatrième protocole

qui a excité à Paris un mécontentement dont j'ai peine à me rendre

compte. Il ne contient rien de plus qu'un armistice, et j'ai pensé que

moins nous disions, mieux nous faisions; y stipuler officiellement

quelque chose sur le séjour de nos troupes en Belgique, m'a paru

impossible.

»M. le général Baudrand que j'ai mené chez tous les membres du

cabinet, et que j'ai ensuite engagé à y aller seul, vous fera

connaître sûrement sa manière de voir à cet égard: et je m'en rapporte

parfaitement à ce que son bon esprit lui aura fait observer. On ne

pressera pas ostensiblement la rentrée de nos troupes. On fermera,

autant que possible, les yeux sur le plus ou moins de lenteur de

leur retraite; mais le cabinet anglais est dans l'impossibilité de

rien accorder par écrit sur leur séjour prolongé; et toutes les

démarches du roi Léopold, ainsi que toutes les miennes, resteront sans

effet devant la question d'_être_ ou de _ne pas être_ que le parlement

place chaque jour devant les ministres.

»Je dois supplier le roi de me permettre une réflexion que je crois

bien essentielle à son service. C'est que le plus grand danger, dans

les moments de crise, vient du zèle des personnes nouvelles dans les

affaires. Ce zèle-là empêche de distinguer les choses importantes de

celles qui ne sont que d'un intérêt secondaire; je vois avec peine que

Votre Majesté n'ait pas de ministre à La Haye. Ici, je ne suis occupé

qu'à écarter et qu'à aplanir les difficultés. Si j'avais voulu

attacher de l'importance aux récits officieux, aux inquiétudes

bienveillantes des petits nouvellistes, nous aurions dû nous croire

menacés par toute l'Europe, et toujours à la veille d'une guerre

générale, dont heureusement il n'a été question que dans les journaux.

Si Votre Majesté veut bien lire, avec l'attention qu'Elle porte à

tout, la dépêche de ce jour que j'adresse au département, Elle y verra

l'état réel des choses et des esprits. Je la supplie d'avoir confiance

dans ce qu'elle renferme. J'ai toujours cru que la question des places

fortes ne pourrait pas se traiter patemment par d'autres que par les

quatre puissances dont les représentants sont réunis ici et que la

mission trop évidente de M. de Latour-Maubourg se trouverait entravée

par la susceptibilité qu'elle créerait chez les ministres de Russie,

de Prusse et d'Autriche. Je crains que ma prévision ne soit juste,

mais cela ne me fait pas douter un moment que les puissances ne

tiennent les engagements qu'elles ont pris par le protocole du

mois d'avril, et qu'elles ont renouvelés plusieurs fois avec moi

depuis cette époque.

»Je remercie le roi de m'avoir envoyé le général Baudrand. Je désirais

qu'un homme de sa confiance particulière vît l'Angleterre dans ce

moment-ci...»

J'écrivis également à M. Casimir Périer.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 80 / 211 题