LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, ce samedi 27 août 1831.

»J'éprouve, mon cher prince, le besoin de m'ouvrir confidentiellement

à vous sur le protocole que vous venez de signer. Si de pareils

actes peuvent, comme je le conçois très bien, servir au maintien du

cabinet anglais, je ne peux pas vous cacher qu'ils sont de nature à

perdre mon gouvernement et à tout remettre en question parmi nous.

L'honneur de la France qui m'est confié et qui est le mien, sa sûreté

dont je suis le garant et qui fait la mienne, tout se réunit pour

m'interdire de me regarder comme étant lié par ce protocole, si

d'autres mesures ne viennent le modifier et le rendre acceptable à mes

ministres. J'ai voulu vous en prévenir moi-même et vous demander de

faire tous vos efforts pour les faire adopter. Ce sera un bien grand

service que vous me rendrez, et je trouve que la rédaction du second

paragraphe vous en laisse la latitude.

»Je vous avoue, mon cher prince, qu'il y a quelque chose d'étrange à

mes yeux dans la marche de la conférence. J'ai envoyé une armée en

Belgique pour défendre son ouvrage; sans la présence de cette armée,

la Belgique était conquise et Léopold était détrôné. J'ai promis de

rappeler mes troupes dès qu'il n'y aurait plus de danger de voir les

Belges et leur nouveau souverain à la merci des Hollandais, et la

chose a été entendue ainsi; mais que peut-il et que doit-il même

arriver si je me décidais à rappeler toute l'armée en France par suite

de votre dernier protocole? Nous nous retrouverions dans la même

position où il a fallu une décision instantanée et un miracle de

rapidité dans l'exécution pour sauver la Belgique et le trône de

Léopold. Nous ne devons pas nous exposer de nouveau à d'aussi grands

dangers. La Hollande tient aujourd'hui plus de cent mille hommes aux

portes de la Belgique, et les Belges n'ont rien, absolument rien à

leur opposer. Ainsi, si, dédaignant de nouveau la foi de l'armistice,

la Hollande envahissait une seconde fois le territoire belge, ou

si seulement la suspension d'armes expirait sans qu'il y ait eu de

traité de conclu, il est clair que le renversement du trône belge

serait encore plus facile et plus certain qu'il ne l'était cette

fois-ci; et on peut donc se demander si la conférence veut réellement

laisser détruire ce qu'elle avait presque conduit à terme avec tant de

soins et d'efforts, ou si elle veut que Léopold, livré à lui-même et

dénué de moyens, tombe détrôné, sans défense, et que la Belgique, en

proie à l'anarchie, désolée, ruinée par le double fléau de la guerre

et des inondations, ne voie plus de salut pour elle qu'en retournant

aux Nassau?

»En vérité, mon cher prince, je dois vous le dire avec toute la

franchise de l'amitié qui m'attache à vous, je ne comprends pas

comment cette situation de la Belgique, comment celle de mon

gouvernement et la mienne vous ont échappé à tel point que vous n'ayez

fait nulle difficulté de signer ce singulier protocole. Il faut, de

toute nécessité, que vous trouviez le moyen de nous tirer de cette

crise qui menace, au plus haut degré, la paix de l'Europe. Mon

ministère vous en indique un, qu'il me paraît facile de faire adopter;

car, le repousser serait justifier des soupçons dont, je vous l'ai

dit, je ne me défends pas sans peine[280].

[280] L'expédient proposé par le cabinet était que les troupes

françaises ne sortissent de Belgique qu'après avoir obtenu du

gouvernement belge l'engagement formel de procéder à la

démolition des forteresses. C'est dans ce but que M. de

Talleyrand obtint du gouvernement anglais qu'il ne presserait pas

outre mesure la retraite des troupes françaises, et qu'en même

temps le cabinet des Tuileries envoya à Bruxelles M. de

Latour-Maubourg, chargé de négocier sur la question des

forteresses un arrangement secret avec le roi Léopold.

»Enfin, mon cher prince, soyez convaincu et sachez convaincre vos

collègues de la conférence que tout ce qui m'était humainement

possible de faire, je l'ai fait; qu'après avoir donné à mes alliés des

garanties aussi fortes de la pureté de mes intentions, j'en dois à mon

pays de plus efficaces que celles qui résultent de votre dernier

protocole, et cela sous peine de me voir dans l'impuissance de

contenir la fureur et l'impétuosité de la nation. C'est la

connaissance parfaite que j'ai, mon cher prince, de cet état de choses

qui m'a fait désirer et presser aussi vivement la démolition des

places; car ce sont elles qui, considérées d'un côté et de l'autre

comme des objets de tentation qu'il ne faut pas laisser à portée ou en

vue des joueurs, sont aujourd'hui la cause de tous les embarras, la

source de toutes les alarmes. Pesez bien tout ce que je vous dis là,

et vous verrez que mon empressement à voir terminer cette affaire est

la preuve la plus positive de la loyauté de mes intentions envers la

Belgique et de la droiture de la politique de mon gouvernement envers

l'Angleterre et les autres puissances. Croyez aussi que c'est la même

droiture et la même loyauté qui nous portent à ne pas vouloir retirer

toutes nos troupes de la Belgique avant qu'il ait été pris des mesures

efficaces pour assurer la conservation de Léopold sur son trône. Vous

connaissez ce prince; l'amitié que je lui porte ne doit pas m'empêcher

de dire que son caractère est un sûr garant qu'il ne nous aurait pas

demandé de garder nos troupes, s'il n'avait pas eu la conviction qu'il

ne pouvait pas s'en passer.

»Une autre considération bien forte, c'est que le roi de Hollande a eu

bien de la peine à rassembler, à entretenir et à solder ses cent dix

mille hommes, mais qu'il ne peut pas payer longtemps cette force

_factice_; et que, par conséquent, il est évident qu'il ne la conserve

sur pied que pour envahir la Belgique, où les distances sont si

courtes qu'il est toujours probable que celui qui entre le premier

devance partout son adversaire. Loin de diminuer cette armée

disproportionnée, le roi de Hollande continue à l'augmenter et fait

recruter à tout prix dans toute l'Allemagne. Or, je le demande, quelle

confiance peut-on mettre dans un armistice avec lui, quand le

licenciement de cette armée n'y serait pas stipulé?

»Mais je m'aperçois, mon cher prince, que ma lettre est déjà plus

longue que je ne l'aurais voulu. Ne l'attribuez qu'à mon désir de vous

parler à coeur ouvert, et j'aime à croire que vous ne verrez dans ma

franchise qu'une preuve de plus de mon amitié et de tous mes

sentiments pour vous.

»Votre affectionné,

»LOUIS-PHILIPPE.»

Le roi ajoutait dans une autre petite lettre de la même date du 27

août, à quatre heures:

«Après vous avoir écrit cette longue lettre, mon cher prince, je me

suis décidé à vous l'envoyer par le lieutenant général Baudrand, aide

de camp de mon fils aîné, qui est revenu hier de la Belgique avec lui.

Il connaît parfaitement l'état de ce pays et la position pénible, même

précaire, du roi Léopold qui n'a ni troupes ni administration, en

sorte que ce serait le vouer à l'anéantissement que de lui refuser la

force morale et réelle que la présence de notre corps de troupes peut

seule lui assurer après la secousse terrible qu'il vient d'éprouver.

»J'ai une grande confiance dans le général Baudrand, et je sais que

les rapports qu'il a eus avec l'armée anglaise en 1816 l'ont fait

connaître avantageusement en Angleterre, où il pourra, si vous le

croyez utile, présenter un tableau vrai de l'état des choses tant en

France qu'en Belgique...»

Le général Baudrand m'apportait aussi des lettres de Mademoiselle et

du général Sébastiani, écrites dans le même sens que celle du roi. Je

ne donnerai que la lettre du général Sébastiani, plus alarmé peut-être

encore que le roi.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 77 / 211 题