LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

«Londres, le 17 août 1831.

»Je ne songe qu'à une seule chose, c'est au service du roi, c'est au

bien réel de la France que tant de passions compromettent étrangement.

Les hasards aussi, il faut en convenir, trompent sans cesse nos

calculs et nos efforts; et la complication actuelle me paraît sans

contredit la plus fâcheuse de cette longue et pénible négociation. En

effet, l'entrée de nos troupes en Belgique était forcée, et leur

sortie présente des difficultés qui, à ce qu'il paraît, sont de nature

à compromettre l'existence du ministère sage, ferme, pacifique et

éclairé dont le roi s'est entouré. Il faut à notre esprit français

excité par les démonstrations militaires, soit des victoires, soit des

conquêtes. La retraite des Hollandais rend les victoires impossibles;

et l'intérêt, bien ou mal entendu des puissances, s'oppose aux

conquêtes. Pendant que ce dilemme occupe les conseils du roi, il se

passe ici des choses qui ont aussi leur importance.

»Le jour où nos troupes ont passé la frontière, ce jour-là même,

a commencé une réaction dans l'esprit anglais, dont le _Times_, qu'il

est bon que vous lisiez, offre des symptômes frappants[277].

[277] «... Vous aurez vu le langage violent du _Times_ contre la

France: nous ne pouvons l'empêcher. Le _Times_ éclate de temps en

temps et va son train, mais le ton qu'il a adopté dernièrement ne

peut pas avoir fait grand mal, car cela a dû servir à convaincre

les Français que le langage du gouvernement anglais dans la

question belge aurait pu être plus vif encore sans aller au delà

du sentiment général.» (Lord Palmerston à lord Granville, 26

août. _Correspondance intime de lord Palmerston._)

»Cette réaction s'est visiblement étendue; elle menace essentiellement

le cabinet actuel; elle devient nationale; elle place _la réforme_

même sur le second plan. Les vieilles jalousies se réveillent, les

susceptibilités se montrent partout, car il y a une fibre anglaise

qui, depuis deux cents ans, appartient si complètement à la question

de la Hollande et des Pays-Bas qu'on ne saurait la faire vibrer

impunément. Lord Grey et le cabinet tout entier ne se dissimulent pas

et ne me cachent pas qu'il y va non seulement de leur existence mais

de la conservation de la paix. S'ils consentaient à la présence

prolongée de nos troupes en Belgique, les tories, qui comprennent que

la guerre seule peut éloigner la réforme, pousseraient à la guerre de

tous leurs efforts, et trouveraient dans l'amour-propre national un

écho qui leur a manqué jusqu'à présent dans le pays. Si le ministère

de lord Grey quittait, il serait remplacé par des hommes qui seront

hostiles à tout ce qui s'est fait pour maintenir la paix. Pour que

lord Grey reste, il faut qu'il puisse dire que nos troupes rentrent en

France, ou qu'il se décide à faire contre nous ce que voudra son pays.

»Dans cette situation, quel est le moyen de tout concilier? Il ne se

présente pas à mon esprit; je vois des inconvénients partout.

Cependant, le parti qui me paraîtrait en avoir le moins serait

celui-ci: c'est sur la demande du roi Léopold que les troupes du roi

sont entrées en Belgique; c'est à son secours que nous nous sommes

portés avec un empressement et avec des dépenses qu'il doit

reconnaître. Il n'est pas moins certain que nous lui avons rendu des

services signalés ainsi qu'à tout son pays qui devenait la proie de la

guerre en peu d'heures. Une marque de reconnaissance nous est due,

quelques dédommagements nous sont acquis. Les demander à la

conférence, ce serait faire une démarche illusoire; les Anglais nous

diraient: nous n'en demandons pas, et les autres membres de la

conférence s'inquiéteraient. Il me semble que c'est au roi Léopold

lui-même qu'il faut s'adresser. Une convention directe de souverain

indépendant à souverain indépendant me paraîtrait propre à nous faire

sortir de l'embarras dans lequel nous sommes. Si donc le maréchal

Gérard et le général Belliard allaient droit au prince Léopold avec la

force et la promptitude que l'on met à une convention militaire, et

s'ils lui disaient: «La retraite de nos troupes dépend de telle chose;

prenez l'avis de votre conseil; faites jurer le secret, nous le

garderons avec Paris et signez dans deux heures», ce qui serait fait

là serait fait; et il faudrait bien que, sans guerre, les puissances

s'en accommodassent, car le traité aurait été fait entre princes

reconnus et qui ont le droit de faire, en observant les formes fixées

dans leur propre pays, tout ce qui leur convient. Le prince Léopold

n'a pas consulté le congrès pour appeler les forces de la France à son

secours; il n'aurait pas plus besoin de l'appeler pour les faire

retirer. C'est l'urgence qui doit régler toute cette question.

»Personne ici n'a été sensible à la retraite de vingt mille hommes de

nos troupes, parce que trente mille suffisent pour conquérir toute la

Belgique quand en Belgique, il n'y a que des Belges.

»Je n'ai pas parlé, dans ma dépêche d'aujourd'hui, de l'idée que

renferme cette lettre-ci parce que, avec le roi, il est de mon devoir

de tout hasarder, et qu'avec un cabinet il faut rester dans les bornes

de la prudence. Le roi verra si ce que j'ai aujourd'hui dans l'esprit

vaut quelque chose. Je passe ma vie à chercher des expédients; si cela

ne vaut rien, il vaudra peut-être mieux rester dans la ligne que

demande lord Grey qui, encore ce matin, s'est engagé à la démolition

des places fortes, lorsque le moment en sera venu. Il veut que cela

soit fait, mais il ne veut pas que cela le soit par nous.

»J'ai remis au chargé d'affaires de dom Pedro la lettre du roi; il

doit l'envoyer aujourd'hui. Dom Pedro est parti hier avec toute sa

famille; il est peu content de son dernier séjour en Angleterre...»

»Londres, le 19 août 1831.

»J'avais, à la fin de ma dernière lettre, parlé à Mademoiselle de

l'idée que l'on pouvait avoir de traiter avec le prince Léopold, mais

ce que je proposais devait être parfaitement _secret_. Du moment que

l'on veut faire quelque chose de patent, on échouera et l'on déplaira

à toutes les puissances. Au point où en sont les choses, on ne peut

plus, sans danger, s'occuper que de rendre officielle la lettre qui

m'a été écrite par le prince Léopold au moment de son départ; la

copie en est à Paris; soyez sûre que les places seront abattues: lord

Granville en répétera l'assurance au roi; moi, personnellement, je

n'en doute pas. Je crois, en vérité, qu'il n'y aurait aujourd'hui

qu'un moyen de l'empêcher, ce serait de vouloir le faire soi-même.

Cela deviendrait une question d'amour-propre et, entre grandes

nations, on ne peut calculer ce que ce genre de blessure peut amener.

»Le roi aura une bonne nouvelle à apprendre à dom Pedro: le comte de

Villaflor est débarqué à Saint-Michel[278] avec quinze cents hommes et

il est le maître de l'île, dans laquelle il y avait beaucoup

d'artillerie et deux mille hommes de troupes réglées. Ainsi, voilà

cinq mille hommes, y compris ce qui était à Terceira, qui sont à la

disposition de la jeune reine dont la vie aventureuse exigeait qu'elle

fût plus jolie.

[278] L'île de Saint-Michel est la plus importante de l'archipel

des Açores. Le comte de Villaflor s'en empara le 1er août, au nom

de la régence de Terceira. Le comte de Villaflor, général en chef

des troupes de dom Pedro, était né en 1790. Engagé à dix-huit

ans, il était général de brigade en 1826, au début de la guerre

civile. Il prit parti pour dom Pedro. En 1829 il se rendit à

Terceira, d'où il partit en 1831 à la tête de l'expédition qui

détermina la chute de dom Miguel et l'avènement de dona Maria. En

1836, il devint premier ministre pendant quelques mois. Durant

toute la durée des troubles qui agitèrent si longtemps le

Portugal, il demeura constamment le défenseur de la reine dona

Maria et de la charte libérale. Il mourut en 1860. Le comte de

Villaflor avait été créé duc de Terceira en 1833.

»Le ministère anglais vient d'avoir un échec parlementaire; il faut

espérer qu'il s'en relèvera, nous en avons besoin[279]...»

[279] A la séance de la Chambre des communes du 19 août, le

marquis de Chandos avait présenté un amendement qui tendait à

accorder le droit de suffrage à tous les cultivateurs qui

possédaient à bail, depuis un an, une terre de la valeur de

cinquante livres sterling. Cet amendement, bien que combattu par

le ministère, avait passé à la majorité de deux cent

quarante-deux voix contre cent quarante-huit.

Après de longues discussions dans la conférence, pendant lesquelles

je soutins avec vigueur que la prolongation du séjour des troupes

françaises était nécessaire à la sécurité de la Belgique, nous

convînmes cependant d'imposer au roi de Hollande un nouvel armistice

de six semaines, durant lequel un traité définitif serait conclu entre

la Hollande et la Belgique sous la garantie des cinq puissances. Le

protocole numéro 34, qui contenait ces stipulations, déclarait en même

temps que, moyennant de pareilles garanties, la présence des troupes

françaises en Belgique cessait d'être indispensable et qu'elles

devraient se retirer sans cependant fixer un terme précis à leur

retraite. Les ministres anglais avaient insisté pour obtenir cette

déclaration comme vitale pour l'existence du cabinet. On va voir qu'à

Paris on se considérait également comme perdu si les troupes

françaises devaient se retirer de Belgique avant qu'on ait obtenu soit

la démolition immédiate des forteresses, soit de nouvelles garanties

de leur démolition future. Le roi Louis-Philippe lui-même,

ordinairement plus calme et plus habile que son entourage, se laissa

aller à des soupçons et à des inquiétudes qui se peignent très bien

dans les lettres de lui que je vais donner, et qui, à mon sens, font

plus d'honneur à son patriotisme et à sa loyauté qu'à sa prévoyance

politique. Il m'expédia en toute hâte le général Baudrand, aide de

camp de son fils, que je vis arriver à Londres porteur des lettres

suivantes:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 76 / 211 题