«Paris, le 14 août 1831.
»Mon prince,
»Ma dépêche officielle d'aujourd'hui vous fait connaître notre
situation. Les débats de la Chambre des députés vous montreront nos
embarras. La Belgique est une question délicate qui exige des
ménagements de tous les genres et de tous les instants. Notre
politique n'est ni changée ni modifiée; nous voulons conserver la paix
sans exigences déraisonnables qui pourraient blesser les puissances;
mais il faut ménager la susceptibilité d'un pays qui se croit offensé
par des places qui ont été construites contre nous. C'est toujours le
traité que vous avez repoussé en 1815 qui est notre grande difficulté.
»Nous ne voulons pas le déchirer, mais les puissances doivent prouver
à la France que le système de haine qui nous l'imposa n'est plus le
sentiment qui les dirige. Vous pouvez seul leur faire entendre
utilement cette vérité. Votre haute position en Europe et à Londres,
la confiance que vous inspirez achèveront une union sincère entre
les États dont le concert et l'accord peuvent préserver l'ordre social
des dangers qui le menacent. Aussitôt que le territoire belge sera
évacué par l'armée hollandaise, vingt mille hommes de l'armée
française rentreront en France. Le maréchal Gérard ne conservera que
trente mille hommes qui rétrograderont jusqu'à Nivelles, et en deçà.
Cette diminution de nos forces est une garantie que nous nous
empressons de donner à nos alliés de la loyauté de nos intentions.
Vous voyez que vos observations ont exercé une grande influence sur
nos résolutions. Nous désirons donner au cabinet anglais toutes les
preuves d'intérêt; mais notre position est plus embarrassante encore
que la sienne. Votre présence à Londres nous rassure sur la
conservation d'une paix qui est l'objet de tous nos voeux et que vous
avez désirée, comme nous, digne et honorable. La Chambre commence à se
rapprocher du ministère, et si nos affaires étrangères deviennent plus
faciles, une grande majorité nous est assurée. Ce n'est pas le cabinet
français que nous désirons conserver, mais la paix.»
C'étaient là de belles paroles, mais il était plus aisé de les écrire
que de satisfaire aux prétentions qu'elles dissimulaient. J'avais
obtenu de la conférence la sanction de l'entrée des troupes françaises
en Belgique, pour secourir le roi Léopold contre l'invasion
hollandaise; on reconnaissait que cette décision de la conférence
avait donné une grande force au gouvernement français devant les
Chambres. Maintenant, celui-ci demandait la démolition des forteresses
qui avait été accordée en principe dès le mois d'avril par les
puissances représentées dans la conférence de Londres, et il aurait
voulu que l'occupation française en Belgique se prolongeât
jusqu'à l'entière démolition des forteresses exécutée sur l'ordre des
puissances. Évidemment c'était impossible à obtenir, du moment surtout
où les troupes hollandaises s'étaient retirées dans leurs limites, sur
l'ordre de la conférence. La sécurité des Belges et de leur nouveau
roi étant assurée par cette mesure, la prolongation du séjour des
troupes françaises en Belgique ne pouvait plus qu'exciter la méfiance
de toutes les puissances et provoquer dans le parlement anglais des
attaques sans réponse contre le ministère qui aurait succombé[275].
Les tories qui lui auraient succédé, engagés par leurs attaques mêmes
contre l'occupation de la Belgique par l'armée française, auraient été
intraitables sur ce point, et la guerre devenait inévitable. Il
fallait donc aider le cabinet anglais à se soutenir et ne pas mettre
en avant des exigences mal fondées du côté de la France où une partie
du gouvernement cédait à de malfaisantes influences. On pourra en
juger par ce que m'écrivait à cet égard le duc de Dalberg.
[275] L'attitude que le cabinet anglais entendait
conserver sur la question de la retraite des troupes françaises
et de la démolition des forteresses ressort clairement de la
lettre suivante de lord Palmerston à lord Granville:
[_Particulière_]
«Foreign Office, 17 août 1831.
»Mon cher Granville,
»Je viens de causer avec Talleyrand, qui m'a donné à lire une
lettre particulière que Sébastiani lui a écrite le 14. Dans cette
lettre, Sébastiani annonçait le retour en France de vingt mille
Français, et le repliement du reste sur Nivelles, mais il y avait
un vilain passage relativement aux forteresses insinuant qu'il
fallait en venir à un arrangement avant que les Français
évacuassent entièrement la Belgique.
»Talleyrand m'a demandé ce que je pensais de cette lettre. J'ai
dit que son gouvernement se trompait s'il croyait que nous
puissions jamais mêler la question des forteresses avec celle de
l'évacuation de la Belgique; que le gouvernement français s'était
engagé à évacuer la Belgique, et que nous devions nous attendre à
le voir remplir son engagement; que quant aux forteresses, nous ne
pouvions même prendre en considération la question de leur
démolition avant que les troupes françaises soient hors de la
Belgique. Nous avons la ferme intention de démanteler plusieurs de
ces forteresses belges, mais nous ne souffrirons jamais que la
France nous fasse la loi à cet égard à la pointe de la
baïonnette.» (_Correspondance intime de lord Palmerston._)