«Londres, le 10 août 1831.
»Je reçois la lettre de Mademoiselle du 7, et je m'empresse d'y
répondre.
»Mademoiselle me fait une question à laquelle le protocole porté par
Neukomm répond en grande partie, car il indique la route à suivre pour
arriver à un arrangement définitif. Ce protocole a été longuement et
vivement discuté; les plénipotentiaires russes surtout ont été très
difficiles à amener au système que nous avons adopté; nous y avons
passé huit heures un jour et six le lendemain; je crois avoir obtenu
tout le possible dans un moment où les esprits de tous les partis
étaient fort agités. Si le roi de Hollande cède, nous n'aurons plus
que des stipulations de détail, qui éprouveront, je l'espère, de moins
grandes difficultés que celles qu'il a fallu surmonter dans cette
épineuse affaire. Nos troupes pourront alors se retirer; et peut-être,
finir elles-mêmes, en rentrant en France, la question des forteresses.
Mon opinion est que cela déplaira, mais ne donnera que de l'humeur. Je
ne parle que des forteresses élevées par la Sainte-Alliance contre
nous. La marche de nos troupes a fort effrayé les esprits; mais
c'était surtout la marche en avant qui inquiétait tout le monde; ce
qu'elles feraient du côté de Maëstricht peut amener des complications
graves; mais ce qu'elles feront en se retirant sera supporté, parce
qu'on sera surtout bien aise qu'elles se retirent. On se paye par là
des frais de la guerre; et il doit être plus commode au roi des Belges
qu'une opération de cette nature, qui tôt ou tard doit se faire, soit
faite par nous, dont il est obligé de demander les armées, tant les
moyens militaires qu'il a à sa disposition sont faibles. Il me semble
aussi que la destruction des forteresses par la main même des armées
françaises plairait à tous les Français et satisferait les exigences
les plus susceptibles...»
«Londres, le 11 août 1831.
»J'ai fait ce matin à lord Grey la commission de Mademoiselle. Il en a
été extrêmement touché, et m'a dit avec émotion: «Vous ne pouvez pas
trop dire au roi combien je suis sensible à ce qu'il a la bonté de me
faire dire.» Après quelques moments de silence, lord Grey m'a demandé
si je connaissais les dépêches que lord Palmerston venait de recevoir
de Hollande. Je lui ai dit que d'abord j'avais dû venir chez lui et
que j'allais, en le quittant, chez lord Palmerston qui avait indiqué
une conférence pour deux heures. «Vous allez, m'a-t-il dit, y lire une
lettre de La Haye qui annonce que les ordres ont été donnés pour que
les troupes hollandaises rentrent immédiatement en Hollande. Vous
connaissez tous les embarras que nous avons ici; vous avez dû voir
toute l'agitation produite par l'entrée de vos troupes en Belgique. Je
vous conjure d'engager le roi à les rappeler en France, au moment
où il aura connaissance officielle des ordres donnés par le roi de
Hollande. Nous avons besoin de cette preuve de modération de votre
part. Cela est essentiel pour nous et pour vous. Dites-le de ma part
au roi. Deux gouvernements qui veulent être franchement d'accord se
doivent des égards de circonstance; et je vous répète que nos embarras
seraient extrêmes ici, si vous ne retiriez pas vos troupes.»
»Je suis monté chez lord Palmerston, qui m'a lu la lettre de M.
Verstolk[272]; elle est explicite sur le rappel des troupes
hollandaises. Il me semblerait bien grave de refuser à l'Angleterre ce
qu'elle demande aujourd'hui, car les dernières vingt-quatre heures ont
changé la question. La retraite des troupes hollandaises, d'une part,
et la demande du roi Léopold qu'il a fait connaître ici sont deux
incidents considérables. Il est certain que le ministère anglais ne
saurait affronter le récri général qui s'élèverait contre lui si, les
Hollandais se retirant, nous restions en Belgique. Les tories ne sont
pas les seuls qui blâment la conduite du cabinet anglais dans la
question hollandaise; et le _leading article_ du _Times_ d'aujourd'hui
(journal ministériel) en est un symptôme très remarqué. Mais, comme il
ne faut pas cependant que notre mouvement militaire reste sans
résultat pour la France, il faudrait, ce me semble, obtenir ou
arracher de la Belgique et de son roi le consentement pur et simple,
mais officiel, de la démolition des forteresses. Le maréchal
Gérard[273] pourrait aisément faire ce traité en s'en allant. Le roi
Léopold, avant de quitter Londres, m'avait écrit à ce sujet une lettre
que j'ai envoyée à cette époque au gouvernement. Ce prince, arrivé à
Bruxelles, n'a plus tenu le même langage; mais aujourd'hui, il faut
que son langage soit positif.
[272] Jean Gilbert Verstolk van Soelen, homme d'État
hollandais, né en 1777, était juge à Rotterdam en 1801, puis
directeur de la Gueldre. Sous la domination française, il fut
nommé préfet de la Frise. En 1815 il devint administrateur du
grand-duché de Luxembourg, puis ministre à Pétersbourg. En 1825
il entra au ministère des affaires étrangères et y demeura
jusqu'en 1840. Il mourut en 1845.
[273] Maurice-Étienne comte Gérard né en 1773, engagé
volontaire en 1791, général de division en 1812; il se signala
particulièrement en 1814 et en 1815. Il quitta le service sous la
Restauration et fut élu député. En 1830, il devint maréchal de
France et ministre de la guerre, et fut mis en 1831 à la tête de
l'armée du Nord. Il fut en 1835 nommé grand chancelier de la
Légion d'honneur et il mourut en 1855.
Quand une fois nous n'aurons plus à traiter la question des
forteresses qu'avec les quatre puissances, les choses seront fort
avancées, parce qu'elles sont fortement engagées dans le protocole du
17 avril.
»L'Angleterre devrait bien trouver, dans tout ce qui vient de se
passer en Belgique, des motifs pour croire qu'il n'y a pas de Belgique
possible, et que c'est par des idées de partage que l'Europe
trouverait la garantie positive d'une paix générale. Mais l'Angleterre
est bien éloignée de cette idée. On avait partout aussi d'autres
idées; les ambitions avaient pris d'autres routes. Où en est-on à cet
égard en France?
»Voilà une lettre bien longue; les vieux serviteurs ne sont jamais
courts, mais ils sont tendrement et sincèrement attachés...»
Quels autres conseils pouvais-je donner au gouvernement français, dans
des circonstances qui révélaient de pareilles complications? C'était
le roi Léopold qui ne voulait plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier,
et les fanfaronnades des Belges qui aboutissaient à une fuite
honteuse devant les Hollandais[274]. On pouvait bien certes être tenté
de croire qu'il n'y avait point de Belgique, et point de roi des
Belges. Mais cela était fort peu commode quand on n'avait voulu le
partage d'aucun côté. En Angleterre, on craignait d'augmenter la
puissance française; en France, on voulait M. le duc de Nemours; les
Russes et les Prussiens voulaient le prince d'Orange; l'Autriche
aurait assez aimé que le désordre se prolongeât afin de tenir la
France gênée de ce côté. Tout cela avait conduit où l'on était. Mon
affaire était que cela y conduisît sans guerre, et il n'y en avait
point encore. Cela nous avait, en tout cas, donné le temps de faire
une armée. L'essentiel était que M. Périer restât au pouvoir, parce
que l'opinion du dehors était tout entière à lui; les gens tranquilles
et le commerce en France lui appartenaient; il ne fallait donc pas se
laisser faire la loi par une poignée de factieux. J'y étais bien
résolu, ainsi qu'à tirer tout le parti possible de cette crise un peu
vive, pour en finir avec cette fastidieuse affaire. Comme toujours, on
ne m'y aidait guère du côté de la France où se manifestaient de
nouvelles exigences, à mesure que j'obtenais des concessions à
Londres. Les lettres suivantes le constateront suffisamment.
[274] Les Belges avaient été battus le 8 août à Hasselt
et le 12 à Louvain.