MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 7 août 1831.

»Je suis bien sûre, mon cher prince, que vous n'aurez pas été moins

surpris que nous de l'inconcevable levée de boucliers du roi de

Hollande, qui, certes, justifie bien entièrement et fait bien sentir

l'immense avantage que nous donne la sage, noble et belle conduite de

notre bien-aimé roi et de son gouvernement envers la Belgique; et

combien il est heureux que vous ayez conduit et terminé, avec autant

de zèle, de prudence et d'habileté, cette si importante et difficile

négociation qui, par l'accord fait entre les cinq puissances, nous

autorise à voler au secours de ce malheureux pays, son roi le

réclamant, contre l'infâme agression qui lui est faite par le roi de

Hollande, sans s'inquiéter des traités convenus et qui viennent d'être

conclus entre les cinq puissances, ni sans même les consulter sur

cette coupable et inconcevable démarche, que je ne puis m'expliquer

qu'en le considérant comme fou.

»Il me paraît impossible qu'à la demande de secours et d'assistance

que le roi des Belges a demandée à l'Angleterre, elle n'envoie pas

sur-le-champ son escadre dans l'Escaut, comme notre roi a envoyé ses

deux fils et son armée en Belgique[268]; mais vous jugez avec quelle

impatience nous attendons de le savoir par vous! Je suis bien

convaincue que pour terminer par une paix stable cette lutte

inconcevable et si inattendue, le meilleur moyen, c'est que

l'Angleterre s'unisse franchement à nous, ce que je vous avoue que

j'ai la confiance qu'elle fera. Il me paraît de toute impossibilité

que la Prusse, malgré ses liens de parenté et son affection pour la

maison de Nassau, l'appuie dans cette tentative, entreprise contre les

traités qu'elle vient elle-même de signer et contre tout droit des

gens[269]. Le mal est que, dans l'origine, les puissances ne lui ont

pas parlé le langage franc et ferme qui l'eût persuadé; mais, au

contraire, il a vu le désir de le ramener, de le maintenir en

Belgique, et c'est ce qui lui donne la confiance de faire cette

inconcevable entreprise; il se flatte d'entraîner ainsi une guerre

générale.

[268] Le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Le premier

commandait une brigade de cavalerie, et le second, un régiment de

lanciers. L'armée était sous le commandement du maréchal Gérard.

[269] Madame Adélaïde se trompe ici. Le roi des Pays-Bas

n'avait encore signé aucun traité avec personne; le tort qu'il

avait, était d'avoir rompu un armistice qu'il avait conclu huit

mois auparavant sous la médiation des cinq puissances. (_Note de

M. de Bacourt._)] notre roi désire particulièrement savoir de

vous, et qu'il me charge de vous demander directement et en

confiance, c'est ce que vous croyez qu'il y a à faire pour

terminer ceci par un arrangement définitif qui ne laisse plus dans

cette incertitude de la paix ou de la guerre, et qui nous permette

de faire revenir nos troupes de Belgique, le plus tôt possible, ce

que mon frère désire, sans que cela compromette nos intérêts et

ceux du roi des Belges, et l'indépendance de ce pays. Vous aurez

été content de l'admirable lettre que notre cher roi a écrite au

roi des Belges... De grâce, écrivez-moi le plus tôt possible...»

«Paris, le 9 août 1831.

»J'étais loin de m'attendre, mon cher prince, quand je vous ai écrit

avant-hier, à l'inconcevable conduite du roi Léopold envers notre roi,

la France et notre armée! Comment, pour toute réponse à l'admirable

lettre que notre roi lui écrit le 4, en réponse à la sienne du 3, dans

laquelle il demande secours, nous ne voyons que le pauvre prétexte,

pour ne pas dire plus, d'un article de la constitution belge, que le

moindre raisonnement ne peut pas soutenir, mis en avant et appuyé par

les inconvenants et sots articles de quelques gazettes belges! et, à

l'heure qu'il est, pas encore une ligne de lui à notre roi! cela me

passe[270]. En attendant, j'espère qu'en ce moment, notre armée entre

en Belgique, en évitant les places fortes, mais en marchant droit

contre les Hollandais qui dévastent et désolent ce malheureux pays.

L'ordre de notre roi est de voler à son secours et d'en chasser les

Hollandais. Je suis fière, je vous l'avoue, de la grandeur, de la

générosité de notre roi et de sa conduite. Je suis certaine que vous

le serez aussi et que vous la ferez bien valoir, que vous en tirerez

bon parti pour nous amener une paix honorable et stable et avantageuse

pour l'humanité et l'Europe.

[270] Il y avait en Belgique un parti qui supportait

impatiemment l'idée de devoir son salut à la France et qui

voulait garder pour soi l'honneur de repousser les Hollandais. M.

de Muelnaere, ministre des affaires étrangères, qui partageait

ces idées, déclara que la constitution interdisait à toute armée

étrangère d'occuper le territoire belge si ce n'est en vertu

d'une loi, et il supplia le roi Léopold de ne pas permettre que

l'armée française passât la frontière. Le roi céda et écrivit en

ce sens à Paris. Mais après la dispersion de l'armée de la Meuse,

il se ravisa et pria le maréchal Gérard de hâter sa marche.

Je suis indignée du discours de lord Aberdeen à la Chambre des pairs,

ce que, me connaissant bien, vous comprendrez et sentirez mieux qu'un

autre. Mais je suis enchantée de la réponse que lui a faite lord Grey;

notre roi en est très touché; vous ferez bien de le lui dire[271]. Il

paraît, d'après les gazettes anglaises, que l'escadre a l'ordre

d'entrer dans l'Escaut, et que le gouvernement anglais et la

conférence jugent le coup de tête du roi de Hollande, comme il mérite

de l'être, ce qui me fait un extrême plaisir; mais je ne serai bien

satisfaite que quand je saurai tout cela par vous, et que vous m'aurez

donné votre manière de voir, votre opinion sur tout cela; aussi,

est-ce avec une indicible impatience que j'attends vos premières

lettres. Je suis bien fâchée que le pauvre roi Léopold n'ait pas

franchement suivi son premier mouvement, et qu'il n'ait pas eu un bon

conseil auprès de lui pour lui faire sentir la maladresse et la faute

qu'il faisait en se laissant aller au second, où je crois qu'il a été

entraîné par de mauvaises insinuations.

[271] Chambre des pairs, séance du 6 août:

_Lord Aberdeen_ s'élève avec violence contre l'intervention française à

Lisbonne et l'inaction de l'Angleterre. Il somme le cabinet de

protéger l'indépendance de dom Miguel] «Le gouvernement, dit-il,

n'a pas à s'inquiéter du caractère du roi de Portugal, mais bien à

voir quel est de fait le souverain de ce pays. Notre position

vis-à-vis de dom Miguel est la même que vis-à-vis du roi des

Français après qu'il eût saisi l'héritage de son jeune neveu, en

faveur duquel Charles X avait abdiqué. Je dis plus: si au lieu du

duc d'Orléans actuel, on eût choisi ce monstre d'Égalité, notre

politique ne devrait-elle pas toujours être la même?...

_Lord Grey._--Je ne parlerai pas des expressions du noble comte

lorsqu'il a dit que le roi des Français a _saisi_ l'héritage de

son neveu...

_Lord Aberdeen._--Je n'ai pas dit _saisi_ mais _occupé_.

_Lord Grey._--Cela ne mérite pas de réponse. J'aime bien mieux

féliciter lord Aberdeen lui-même et ses anciens collègues de la

promptitude qu'ils ont mise à reconnaître le souverain actuel de

la France. La conduite de la France dans les affaires de Portugal

a été pleine de franchise et de loyauté...»] Je crains que le

retard de l'arrivée de nos troupes en Belgique n'ait exposé son

armée, car on dit que, malgré le sage conseil de notre roi, il

veut s'exposer à une bataille dont les conséquences seraient bien

funestes pour lui, s'il la perdait, ce qui est assez probable,

d'après ce que l'on dit de l'état de son armée. »Adieu, mon cher

prince...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 71 / 211 题