MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 30 juillet 1831.

»Il y a un an qu'à pareil jour, mon cher prince, nous étions dans une

grande et juste agitation; et certes, nous ne pouvons que nous

féliciter de la généreuse et courageuse résolution prise alors

par mon frère, et du résultat qu'a sa loyale et noble conduite. Il

vient d'en recevoir une douce récompense dans ce moment par la

manifestation la plus franche et la plus vraie de l'amour que toute

notre population ressent pour lui, pendant les trois jours de fête qui

viennent de se passer.

»Je n'ai jamais rien vu de pareil à l'enthousiasme raisonné, à

l'affection, à la confiance qui lui ont été témoignés, qui étaient sur

toutes les physionomies; c'est un véritable triomphe! Il est bien

remarquable et bien consolant pour l'avenir, qu'au bout d'un an,

malgré des souffrances réelles et les travaux faits pour induire cette

bonne et brave population dans l'erreur, on retrouve chez elle encore

plus d'enthousiasme et de volonté pour maintenir celui en qui elle a

confiance et qu'elle a choisi. Cela prouve bien pour son bon sens et

son bon jugement qui méritent vraiment toute confiance aussi. Je suis

bien heureuse de ces trois jours qui ont été excellents. Je suis bien

sûre que vous partagerez de tout votre coeur ma satisfaction; aussi

est-ce avec bien de l'empressement que je viens m'en entretenir avec

vous et vous remercier en même temps de vos deux bonnes lettres des 20

et 25 juillet, ce qu'à mon grand regret je n'ai pu faire jusqu'à ce

jour. Je suis enchantée que vous soyez assez content du discours de

notre bien-aimé roi; à la Chambre, il a produit un excellent effet, et

celui de l'annonce de la destruction des places fortes de la Belgique

n'est pas moins bon et était bien nécessaire pour notre pays.

»Je suis fâchée de la manière fausse dont les Belges ont pris cela

dans le premier moment; c'est une fausse susceptibilité, dont à la

réflexion ils reviendront sûrement, car c'est une vérité que

c'est autant dans leur intérêt que dans le nôtre, et ils le sentiront.

J'avoue que cela ne m'inquiète pas et je suis persuadée qu'ils seront

bientôt d'accord et avec nous, sur cela.

»Le prince Léopold m'a écrit une bonne et excellente lettre de Calais,

en réponse à celle où je lui reprochais de n'avoir rien dit pour la

France dans son premier discours à la députation belge. Cette fois-ci,

il a dit un mot à la France; mais comment, en répondant au beau et

juste discours de M. Surlet de Chokier, n'a-t-il pas parlé de notre

roi dont le régent de la Belgique lui faisait un si bel et juste

éloge? C'est une grande maladresse dont, je vous avoue, j'ai été

étonnée, et j'en dirai certainement un petit mot au prince Léopold, en

répondant à une petite lettre très aimable qu'il vient encore de

m'écrire. Je connais depuis longtemps son désir d'appartenir à notre

roi par les liens les plus directs; mais vous comprendrez que je ne

puis rien dire à cet égard.

»Dom Pedro est arrivé ici le 26, au moment où nous allions nous mettre

à table; nous avions un grand dîner ce jour-là qui a été un peu

retardé pour lui, et de la musique le soir, à laquelle il a aussi

assisté, ainsi qu'aux trois jours de fête suivants: cela a été un beau

et bon spectacle à lui donner; il a dû être très satisfait de la

réception que lui a faite notre roi. J'aurais voulu qu'il nous laissât

ici sa femme et la petite reine sa fille, et s'il entendait bien son

véritable intérêt, après avoir fait sa visite en Angleterre, il

reviendrait avec elle ici; mais je crains qu'il n'ait pas d'idée bien

arrêtée.

»Vous me demandez ce que je pense de la Chambre. La manifestation

qu'elle a faite au roi, lors de son discours, me donne l'espoir

qu'elle sera bonne. Je suis dans l'impatience d'avoir des

nouvelles de ces si intéressants et braves Polonais; c'est sur cela

que l'opinion est surtout bien vive dans ce moment, et je suis désolée

de voir l'Angleterre si froide à leur égard.

»Adieu, mon cher prince...»

J'ai voulu donner dans toute son étendue cette lettre qui témoigne si

bien des illusions de plus d'un genre, qu'une personne même aussi

sensée que Madame Adélaïde pouvait partager. Mais laissons là les

illusions: les faits ne vinrent que trop promptement nous rappeler à

la réalité. Le roi des Pays-Bas, irrité de voir l'indépendance de la

Belgique se consolider par l'élection et l'acceptation du prince

Léopold, blessé de n'être appuyé par aucune puissance dans ses

résistances, et se flattant sans doute de l'espoir d'amener une guerre

générale en Europe, prit tout à coup la résolution désespérée de faire

attaquer la Belgique par l'armée que commandait son fils le prince

d'Orange. Le 4 août, il faisait annoncer à la conférence la rupture de

l'armistice, et le 5, ses troupes entraient sur le territoire belge.

D'un autre côté, le roi Léopold, à peine entré en possession de la

couronne, se trouvait aux prises avec d'inextricables difficultés. Il

avait été convenu avant son départ de Londres, qu'aussitôt installé à

Bruxelles, il enverrait deux commissaires belges, chargés des pouvoirs

nécessaires pour négocier, sous la médiation de la conférence, un

traité définitif de séparation entre la Hollande et la Belgique,

d'après les bases des dix-huit articles. Le cabinet qu'il avait formé

se refusait nettement à l'envoi des commissaires et prétendait que les

Belges pouvaient traiter avec les Hollandais, sans se rencontrer. Le

roi Léopold avait immédiatement fait connaître cette difficulté à

la conférence, en lui rendant compte des hostilités des Hollandais et

du secours qu'il avait réclamé de la France. Il fallait pourvoir avant

tout aux effets de ces nouvelles et fâcheuses complications. Et, chose

assez singulière dans un pareil moment, j'étais depuis douze jours

sans aucune communication de mon gouvernement. Il n'y avait cependant

pas de temps à perdre pour prendre une résolution. La conférence

dressa un protocole, dans lequel, en blâmant sévèrement la rupture de

l'armistice de la part des Hollandais, elle approuvait l'emploi pour

un temps limité d'une armée française, dont l'entrée en Belgique avait

été sollicitée par le roi Léopold, et décidait qu'une escadre anglaise

irait défendre les côtes belges et repousser de ce côté les attaques

des Hollandais[267]. Ce protocole était essentiel pour empêcher qu'une

conflagration générale ne résultât de l'intervention armée de la

France en Belgique.

[267] Protocole, numéro 31 (6 août 1831).

La conférence décidait en outre que les troupes françaises devaient se

borner à refouler les Hollandais hors du territoire belge sans

entrer en Hollande. De plus, elles ne devaient investir ni

Maëstricht, ni Venloo pour ne pas s'approcher de la frontière

allemande. Enfin le gouvernement français devait s'engager à

rappeler ses troupes aussitôt après la cessation des hostilités.

Ce protocole n'avait pas été aisé à obtenir de la conférence car

l'entrée des troupes françaises en Belgique causait une indicible

émotion au cabinet anglais. Lord Palmerston allait jusqu'à accuser

la France de s'entendre secrètement avec la Hollande. «Voilà,

écrivait-il le 5 août à lord Granville, une jolie escapade du roi

des Pays-Bas. Je ne puis deviner ce qui l'a mordu; nous

soupçonnons un peu la France... Talleyrand, si vous vous le

rappelez, m'a proposé il y a quelque temps d'exciter les

Hollandais à rompre l'armistice afin de soulever un cri de

réprobation contre eux, de couvrir la Belgique de troupes et

ensuite de tout arranger selon notre bon plaisir. Serait-ce la

réalisation du premier acte du complot?» (_Correspondance intime

de lord Palmerston._)

Je ne puis mieux faire connaître les péripéties de cette grave

affaire qu'en donnant la correspondance qu'elle amena entre Madame

Adélaïde et moi.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 70 / 211 题