«Paris, le 7 juillet 1831.
»Mon prince,
»Je profite, pour m'entretenir quelques moments avec vous du départ de
mon fils qui vous porte une dépêche importante sur les affaires de
Pologne, délibérée d'un commun accord en conseil des ministres.
»Peut être trouverez-vous, mon prince, notre démarche un peu vive;
mais la situation des Polonais, notre correspondance de
Saint-Pétersbourg, la disposition des esprits en France, toujours de
plus en plus sympathique pour la cause polonaise, et enfin l'attitude
prise vis-à-vis de la France par notre article du _Messager_, ainsi
que l'approche de la session, ne permettaient pas de ne pas donner
suite, dans tous les cas, aux premières démarches que nous avons
faites près le gouvernement russe, et le conseil a cru d'une bonne
politique de faire une tentative près le cabinet de Londres, quel
qu'en doive être le résultat. Nous attachons d'ailleurs un grand prix
à recevoir une réponse prompte; et nous ne pouvons que nous en
remettre, à cet égard, à vos soins et à votre sagesse[262].
[262] Une démarche toute platonique en faveur des
Polonais avait déjà été faite par la France auprès du czar dans
le courant de juin. Elle n'avait pas eu de résultat. C'est alors
que sous la pression de plus en plus violente de l'opinion
publique, le cabinet français proposa à l'Angleterre et à la
Prusse d'unir leurs efforts aux siens pour faire adopter une
médiation commune. La dépêche dont parle ici M. Casimir Périer
développait sur ce point le plan du gouvernement du roi. A Berlin
comme à Londres on refusa d'intervenir.
Une dépêche télégraphique de M. de Sainte-Aulaire, arrivée à l'instant,
nous annonce que d'un accord commun et par un engagement pris en
présence de tous les ambassadeurs, les troupes autrichiennes auront
évacué entièrement les États romains avant le 15 juillet[263].
[263] On se rappelle qu'à la suite des insurrections
survenues dans les États de l'Église, les Autrichiens étaient
entrés dans Bologne (21 mars). Le cabinet des Tuileries demanda
l'évacuation. L'Autriche répondit en exigeant que les puissances
garantissent le pouvoir temporel du pape. De son côté, la France
déclara ne vouloir souscrire un pareil engagement que si le pape
accordait les réformes libérales demandées par les insurgés.
L'Autriche finit par céder et retira ses troupes le 15 juillet.
Restent les affaires de Belgique. Les nouvelles qui nous en
parviennent aujourd'hui sont meilleures: on nous annonce pour demain
ou après-demain une solution favorable, à une majorité de cent vingt
voix sur cent quatre-vingts. Je l'espère, je le désire plus encore,
mais je n'y croirai positivement qu'après l'événement. Si, toutefois,
les choses se dénouent ainsi, il serait urgent que le prince Léopold
prît la résolution de se rendre de suite en Belgique. L'esprit
révolutionnaire anime les hommes du mouvement; et ceux de l'ordre et
de la résistance manquent d'un chef et d'un point d'appui.
»Le général Sébastiani vous entretient des places fortes; il nous
tarde, mon prince, d'être fixés à cet égard.
»Notre mouvement électoral touche à sa fin; mon fils vous porte la
liste des députés nommés jusqu'à six heures du soir aujourd'hui. La
première impression du public est favorable aux résultats connus; ce
ne sera point encore la convention que nous promettait M. Odilon
Barrot; j'espère que ce ne sera pas non plus l'assemblée législative.
Les hommes modérés paraissent jusqu'à présent faire le plus grand
nombre; nous espérons que les élections à connaître conserveront la
même physionomie. Si ces hommes joignent à l'esprit de modération
politique un patriotisme courageux, nous pourrons peut-être résister;
mais la cause de tous les maux que l'on peut craindre tient surtout à
l'audace de nos adversaires, fortifiée par l'attitude faible, et, l'on
pourrait dire, peureuse de nos partisans. Tout dépendra, au surplus,
du premier moment. Je crains bien d'ailleurs que le pays ne sente pas
assez la gravité de la maladie dont il est atteint, et qu'il ne tienne
les yeux fermés à la lumière, jusqu'à ce qu'il se réveille au bruit
d'une catastrophe. Sans doute, elle est encore éloignée, mais je la
regarderais comme inévitable, si, dès le début de la session qui
va s'ouvrir, le gouvernement n'était soutenu par la Chambre dans
l'attitude vigoureuse et ferme qu'il doit prendre.
»Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je m'exprime sur la
situation, à mon avis, de nos affaires. N'allez pas croire cependant
que je désespère de nos efforts; je suis loin de cette pensée; et je
dirai même que le remède serait encore assez facile peut-être, si la
question intérieure n'était pas dominée, sans cesse, par la question
étrangère et réciproquement; mais cette réaction de deux questions si
vives, l'une sur l'autre, et l'appui que la question étrangère trouve
dans le parti militaire, ainsi que dans la disposition un peu
fanfaronne de notre nation, rendent évidemment la gravité de notre
position très difficile à surmonter. On s'imagine que nous avons
encore à notre disposition les armées de l'empereur et les finances de
la restauration, et que nous pouvons payer tout à la fois la solde et
la rente; en faisant une guerre partielle, les armées ne nous
manqueraient pas, sans doute, mais on ne songe pas qu'il est
impossible que le premier coup de canon n'entraîne une guerre
générale. Espérons que le bon sens du pays, aidé du souvenir des maux
passés, prévaudra pour le sauver de l'esprit de vertige qui ne s'est
emparé que de trop des têtes.
»Agréez...»
Je comprenais fort bien l'intérêt que le gouvernement du roi
témoignait pour la cause polonaise que M. Périer me recommandait si
fortement dans cette lettre. Je n'avais pas besoin d'être stimulé dans
ce sens. Les efforts que j'avais faits près de l'empereur Napoléon en
1807 et au congrès de Vienne en 1815 en faveur de la Pologne, j'étais
tout prêt à les faire encore près du gouvernement anglais, mais
je rencontrai là froideur et résistance. Les tories étaient nettement
opposés à la Pologne et lord Grey, retenu par madame de Lieven,
cherchait des prétextes pour éviter toute intervention de l'Angleterre
dans une cause que l'on regardait comme perdue. Les motifs d'humanité
n'ont guère qu'un poids relatif dans la politique anglaise; et
personne n'aurait osé soutenir alors publiquement qu'il fallait
entreprendre la guerre contre la Russie pour sauver la Pologne. A mon
grand regret, je ne parvins pas à arracher une démarche un peu
efficace pour cette belle cause de la part du cabinet anglais. Après
en avoir informé M. Périer et le gouvernement, j'écrivis à Madame
Adélaïde d'Orléans une lettre qui peint assez bien la situation du
moment.