«Paris, le 5 juillet 1831.
»Mon prince,
»Vous avez obtenu un succès dont je vous félicite et vous remercie au
nom du roi qui en sent toute l'importance. Si, comme je l'espère, vous
pouvez y ajouter celui de la démolition des places élevées contre nous
depuis 1815, la France entière applaudira à un arrangement qui lui
assure une paix longue et honorable. Le prince Léopold doit sentir que
ce n'est qu'à ce prix qu'il peut compter sur l'amitié d'un voisin
puissant et qui désire sincèrement s'unir avec lui par des liens
indissolubles. Il faut calmer l'irritation d'un pays qui ne pourrait
supporter plus longtemps les affronts de la Sainte Alliance, votre
ennemie personnelle, et qui préluda par votre éloignement des affaires
au système d'abaissement de notre patrie qu'elle a suivi depuis cette
funeste époque. Le nouveau roi belge sera populaire en France, le jour
où on y apprendra qu'il ne partage pas les passions haineuses de nos
ennemis et que nous lui inspirons une confiance méritée. Il faut
d'ailleurs qu'on nous aide à vaincre les ennemis de l'ordre social en
Europe, et ce triomphe ne peut être obtenu que le jour où les
défiances injustes auront fait place à des sentiments qui nous sont
dus. C'est au nom de votre gloire, mon prince, que je vous recommande
cette affaire, la plus délicate et la plus importante de toutes. Notre
repos intérieur en dépend.
»Le roi est enchanté de son voyage, qui a produit un excellent effet.
Nous espérons que nos élections seront très bonnes; nous aurons
toutefois beaucoup de nouveaux députés peu accoutumés aux affaires. On
parle d'un mouvement pour le 14 juillet qui probablement n'aura pas
lieu ou qu'il sera facile de réprimer. La présence de la Chambre et
les précautions que prend le gouvernement, nous rassurent sur les
journées des 27, 28 et 29.
»Il paraît que le général russe veut tenter le passage de la Vistule
près de la frontière prussienne. Le général polonais a trop disséminé
ses forces. L'insurrection lithuanienne prend un caractère sérieux; la
Volhynie, la Podolie exigent la présence de forces assez
considérables, et l'Ukraine elle-même montre peu d'affection pour la
Russie. Votre lettre m'a fait un plaisir que vous concevrez
facilement...»
Cette lettre du général Sébastiani offre cela de curieux qu'à
travers l'encens dont il essayait assez maladroitement de m'enivrer,
on retrouve les idées que les factions bonapartiste et républicaine
travaillaient alors à faire prévaloir en France pour enflammer
l'opinion publique, en réveillant d'anciennes passions au lieu de
chercher à les apaiser. La question des forteresses belges qu'il
recommandait si spécialement à mes soins avait été déjà réglée par un
protocole secret de la conférence, du mois d'avril précédent[259],
protocole auquel je n'avais bien entendu, pris aucune part, si ce
n'est de le provoquer. Les plénipotentiaires des quatre cours
d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, avaient
reconnu qu'à la suite de la déclaration d'indépendance et de
neutralité de la Belgique, un certain nombre de forteresses belges
devraient être démolies. Cela devait nous suffire pour le moment;
l'exécution du fait admis ne pouvait manquer de s'effectuer plus tard.
Mais à Paris, on insistait pour qu'elle fût immédiate, afin de la
publier pompeusement devant les Chambres et de s'en faire un moyen de
popularité. Il fallait bien trouver une façon de satisfaire à cette
exigence et j'obtins de la conférence que le roi pourrait dans
son discours faire mention de la décision prise à l'égard de la
démolition des forteresses.
[259] Protocole du 17 avril:
Les plénipotentiaires des quatre cours ont été unanimement d'avis que
la nouvelle situation de la Belgique, sa neutralité reconnue par
la France, doit changer son système de défense militaire; que les
forteresses sont trop nombreuses pour être efficacement défendues;
que l'inviolabilité du territoire belge offre une sécurité qui
n'existait pas auparavant, et qu'enfin une partie de ces
forteresses, élevées sous des circonstances différentes, pourront
être démolies.
En conséquence, les plénipotentiaires ont décidé qu'une
négociation aurait lieu entre la Belgique et les quatre grandes
puissances pour déterminer le nombre et le choix des forteresses
qui doivent être démolies.
ESTERHAZY, WESSENBERG, PALMERSTON,
BÜLOW, LIEVEN, MATUSIEWICZ.
Ensuite de ce protocole une convention fut signée le 16 décembre
1831 entre les représentants des quatre cours et la Belgique, qui
ordonnait la démolition des forteresses de Menin, Ath, Mons,
Philippeville et Marienbourg. Les autres forteresses devaient être
entretenues en bon état par la Belgique.
En général, et c'était là ma plus grande difficulté, à Paris on ne
jugeait les affaires qu'à un point de vue exclusivement français, sans
faire aux autres la part qui leur était due. S'agissait-il des
affaires de la Belgique, on ne pensait qu'aux Belges, sans songer
qu'il y avait un roi des Pays-Bas, des intérêts duquel les autres
cabinets étaient obligés de tenir compte. On oubliait, ou on feignait
d'oublier qu'il y avait un parlement anglais devant lequel le cabinet
anglais devait répondre des mesures qu'il adoptait, et on ne
s'occupait que de ce qu'on aurait à répondre à la Chambre des députés
de France[260]. Dans la situation compliquée de l'Europe, une pareille
disposition me créait constamment des embarras infinis; mon devoir
était d'en sortir le mieux possible: ce n'était pas aisé. Dans la
circonstance dont il s'agit ici, je pressai le prince Léopold de
donner au gouvernement français des assurances qui pussent le
tranquilliser, et je tirai de lui la lettre suivante:
«Marlborough-House, 11 juillet 1831.
»Mon cher prince,
»Je ne perds pas de temps pour répondre aux observations que vous
m'avez communiquées relativement à la destination future des
places fortes construites en conséquence des traités de 1815. Mon
opinion est que les relations entre la France et la Belgique doivent
être basées _sur la confiance et l'amitié_.
»Ne voyant aucune raison pourquoi la nation belge n'approuverait point
les vues conciliatrices des cinq puissances, vous pouvez compter sur
ma coopération sincère pour l'adoption de toute mesure qui aura pour
objet l'adoption de ces bases.
»Agréez...
»LÉOPOLD.»
[260] «... Le gouvernement français nous répète sans
cesse qu'il faut faire ou ne pas faire de certaines choses, afin
de satisfaire l'opinion publique en France, mais il devrait se
rappeler qu'il existe un sentiment public en Angleterre aussi
bien qu'en France; et que, quoi que ce sentiment ne soit pas
aussi facilement excité par les petites choses que l'esprit
public en France, il y a cependant des points (et la Belgique en
est un) sur lesquels ce sentiment est extrêmement susceptible et
où une fois réveillé, il ne serait pas facile à apaiser.» (_Lord
Palmerston à lord Granville, 11 août 1831.--Correspondance intime
de lord Palmerston._)] e prince Léopold m'écrivait cette lettre
aussi prudente et réservée que lui-même, il était déjà roi des
Belges. Il avait été élu la veille par le congrès de
Bruxelles[261], qui avait préalablement adopté les dix-huit
articles préliminaires proposés par la conférence à la majorité
de cinquante-six voix; cent vingt-six voix contre soixante-dix.
C'était une grande victoire remportée sur ce point; on ne me
laissa pas beaucoup de temps pour en jouir: la lettre suivante,
fort remarquable, de M. Casimir Périer, appelait déjà mon
attention sur un autre point, où il n'y avait malheureusement pas
moyen d'espérer un succès.
[261] Voir à l'Appendice, p. 493, une lettre de lord
Palmerston à M. de Talleyrand, à ce sujet.