«Londres, le 6 juin 1831.
»Monsieur le comte,
»Un courrier anglais, expédié de Bruxelles, a apporté cette nuit une
lettre par laquelle M. le général Belliard m'annonce que, dans la
séance du 4, le congrès a élu le prince Léopold de Saxe-Cobourg roi de
la Belgique, à la majorité de cent cinquante-cinq voix contre
quarante-quatre, et qu'une députation de dix membres, présidée par M.
de Gerlache, allait se rendre à Londres pour porter au prince le
résultat de cette délibération.
»Si, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le mander dans ma lettre du
4, les agents français et anglais avaient quitté Bruxelles le 1er
juin, ainsi que le leur prescrivaient les instructions de leurs
gouvernements et celles de la conférence, cette détermination aurait
probablement produit sur les Belges un effet moral tel qu'il aurait pu
dispenser de l'emploi de la force; mais nous sommes entrés maintenant
dans un autre ordre de faits qui exige l'examen d'autres questions.
»Les nouvelles de Belgique qui avaient été reçues depuis quelques
jours et l'arrivée du courrier de cette nuit ont donné lieu à une
conférence. La conduite de lord Ponsonby dont, au surplus, les bonnes
intentions ne sont pas mises en doute, a été unanimement blâmée, comme
étant en opposition avec ses instructions, et son rappel immédiat a
été décidé[224]. Je joins ici copie de la lettre qui lui est envoyée
par un courrier qui partira dans quelques heures; elle n'indique pas
les motifs de son rappel, parce que la conférence a pensé qu'en les
laissant dans le vague, ils produiraient plus d'effet et que chaque
parti pourrait leur donner une interprétation particulière[225].
[224] Lord Ponsonby avait refusé de présenter au gouvernement
belge le protocole du 10 mai (nº 23) qui fixait au 1er juin le
dernier délai accordé aux Belges pour accepter les limites
imposées par la conférence. On se rappelle en outre la lettre
singulière qu'il avait écrite à M. Lebeau.
[225] Variante: _lui attribuer une cause particulière_.
»Les vues qui unissent si intimement la France aux résolutions des
autres puissances, et les instructions qui, récemment encore, viennent
d'être transmises au général Belliard, ne permettent pas de douter
qu'il quittera Bruxelles en même temps que lord Ponsonby. Quant à M.
Lehon[226], qui se trouve probablement à Paris en ce moment, je
crois devoir vous faire observer que son gouvernement ayant donné à
celui du roi de justes motifs de mécontentement, il ne paraît pas
possible qu'il reste en France après le départ du général Belliard.
J'ajouterai, au surplus, que le protocole numéro 22, qui avait eu à
prévoir une partie des événements qui se réalisent aujourd'hui[227], a
déclaré que dans le cas où lord Ponsonby serait forcé, par la conduite
des Belges, à quitter Bruxelles, leur envoyé qui se trouve à
Londres[228] serait engagé à partir sans nul retard. Lord Palmerston
en a fait la demande ce matin[229].
[226] Charles, comte Lehon, né en 1792, fut d'abord avocat à
Liège, puis député de cette ville aux États généraux des
Pays-Bas. En 1831, il fit partie de la députation chargée d'aller
offrir la couronne au duc de Nemours, et fut peu après nommé
ministre à Paris. Il conserva ce poste jusqu'en 1852, revint
alors en Belgique et fut nommé député. Il mourut en 1868.
[227] Voir ce protocole, page 149.
[228] Variante: _Paris_.
[229] Variante: _Je dois vous faire connaître au reste que lord
Palmerston_.
»La conférence a passé ensuite à l'examen des mesures que la position
prise par les puissances vis-à-vis de la Belgique pourrait les mettre
dans la nécessité d'adopter; mais les plénipotentiaires ont jugé
d'abord qu'il était indispensable de connaître les intentions du
gouvernement du roi sur différents points que je vais avoir l'honneur
de vous indiquer, et sur lesquels je vous prie de vouloir bien me
donner des réponses dans le plus court délai possible.
»Le premier de ces points, ou la première question, a pour objet de
savoir quelles sont les mesures coercitives que le gouvernement de Sa
Majesté peut adopter à l'égard des Belges, sans qu'elles offrent pour
lui des inconvénients.
»_Deuxième question._--Ces mesures consisteront-elles à faire sortir
des troupes hors du territoire français, ou à réunir des forces sur la
frontière de la France?
»A cet égard, je crois devoir faire observer que dans mon opinion, il
suffirait de rassembler des forces sur notre frontière: d'abord, parce
que des troupes ainsi réunies peuvent toujours entrer, s'il est
nécessaire, sur le territoire voisin, et parce qu'ensuite leur seule
présence peut produire l'effet qu'on chercherait à obtenir.
J'ajouterai que ces troupes devraient être des troupes de choix
placées sous le commandement d'un chef ferme et prudent.
»_Troisième question._--Une escadre française prendra-t-elle part au
blocus des côtes et ports de la Belgique?
»Il me semble que si les puissances se décident pour ce blocus, il est
convenable que la France y prenne part, et que ses forces agissent de
concert avec celles de l'Angleterre. Je crois pouvoir vous rappeler
que vous aviez eu l'idée de faire concourir ainsi les forces maritimes
des deux nations, à l'époque où il s'agissait de faire lever le blocus
d'Anvers à l'escadre hollandaise.
»Les réponses que vous voudrez bien faire à ces différentes questions
me mettront à portée de satisfaire aux demandes que la conférence
pourra m'adresser. Il existe entre les puissances un parfait accord de
vues et de dispositions, parce qu'elles veulent toutes se maintenir
dans la même position et remplir des engagements qui leur sont
communs, parce que la France, l'Angleterre et la Prusse, plus
spécialement appelées par leur situation à exécuter ces engagements
réciproquement obligatoires, tiennent à mettre en parfaite harmonie
leurs déterminations.
»Il y a ici un agent de dom Miguel, qui est venu prier le gouvernement
anglais de s'interposer dans ses différends avec la France. Il lui a
été répondu que le gouvernement ne voulait pas intervenir dans cette
discussion, mais que s'il avait un conseil à donner au
gouvernement du Portugal, c'était de céder aux demandes de la France.
Les choses en sont restées là...»
«Londres, le 7 juin 1831.
»Les ministres de Hollande à Londres ont adressé à lord Palmerston
deux notes: l'une, pour demander quelle était la résolution prise par
les Belges à l'expiration du délai qui leur avait été accordé pour se
prononcer sur les bases de la séparation; l'autre, pour se plaindre de
la lettre adressée par lord Ponsonby à M. Lebeau, ministre des
affaires étrangères à Bruxelles. Ces deux notes ayant été communiquées
à la conférence, il a été résolu qu'il y serait répondu. J'ai
l'honneur de vous envoyer des copies de ces différentes pièces
auxquelles j'en joins une du protocole numéro 25 relatif au rappel de
lord Ponsonby.
»Vous verrez par les réponses de la conférence aux notes des ministres
de Hollande, qu'elles ont pour but de maintenir le roi Guillaume dans
la ligne de modération dont il ne s'est pas encore écarté, de calmer
l'irritation que lui causent la conduite et les prétentions des
Belges, et de lui donner sur le projet de cession, à titre onéreux, du
Luxembourg, des explications satisfaisantes. Nous avons lieu d'espérer
que ces notes produiront à La Haye l'effet qu'on s'en promet ici et
qu'elles empêcheront, de la part des Hollandais, toute espèce
d'agression.
»Il a été convenu en même temps que les ministres des cinq puissances
écriraient aux représentants de leurs cours à La Haye une lettre dont
j'ai l'honneur de vous transmettre les bases, et qui a pour but de
faire arriver au roi de Hollande, avec ensemble et d'une manière
uniforme, les observations et les considérations qui paraissent de
nature à le rassurer sur les dispositions des puissances et sur le
maintien de ses droits. Je pense que le gouvernement du roi jugera
utile d'envoyer à M. le baron de Mareuil des instructions puisées dans
ces documents.
»Je viens de recevoir la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 5. J'ai lieu de croire que, lors de l'expédition de cette
dépêche, vous n'aviez pas une connaissance entière de l'acte qui nomme
le prince Léopold, roi de la Belgique. Comme on veut l'astreindre à
jurer l'intégrité d'un territoire qui n'est pas encore déterminé et
auquel les Belges ajoutent même des villes qu'ils ne possèdent
pas[230], j'ai peu de doute sur la détermination que prendra le prince
Léopold, et je pense qu'elle sera conforme à ce qu'il a toujours
répondu aux députés belges qui sont venus ici s'assurer de ses
dispositions.
[230] Variante: On veut l'astreindre à juger l'intégrité d'un
territoire qui n'est pas encore _régulièrement_ déterminé, _et
qui dans les idées des Belges doit s'étendre à_ des villes qu'ils
ne possèdent _même_ pas. _J'ai peu de doute..._
»Les Belges auraient dû comprendre que la première chose qu'ils
avaient à faire était d'accéder aux bases de leur séparation avec la
Hollande; et je remarque dans la lettre du chargé d'affaires de France
à Berlin, _dont vous m'avez envoyé copie_[231], que ma manière de voir
sur ce point est aussi celle du cabinet prussien, car M. de Bernstorff
lui a dit que pour atteindre le but que se proposaient les puissances,
il était nécessaire qu'elles fissent reconnaître préalablement aux
Belges l'obligation de se conformer au protocole qui a fixé les
limites de leur territoire. Tous les cabinets envisagent cette
question sous le même point de vue.
[231] Supprimé dans le texte des archives.
»Quant aux arrangements pour le Limbourg, ils peuvent suivre, mais ils
ne peuvent précéder la reconnaissance des limites. Les projets que M.
le général Belliard vous a communiqués, et sur lesquels il m'a écrit
aussi, ont été présentés ici dès longtemps par les Belges, mais sans
succès[232].
[232] Variante: _et n'ont obtenu_ aucun succès.
Vous aurez vu par ma lettre d'hier que les dispositions que le
gouvernement du roi pourra prendre, doivent être calculées d'après ses
convenances intérieures; j'ai la certitude qu'il lui sera offert, sur
ce point, toutes les facilités qu'il pourra désirer.
»Vous verrez, par les pièces dont j'ai l'honneur de vous envoyer des
copies, que personne ici ne doute du rappel du général Belliard que
vous m'avez autorisé à annoncer comme une conséquence du rappel de
lord Ponsonby...»
«Londres, le 9 juin 1831.
»Monsieur le comte,
»Vous m'avez fait l'honneur de me mander, par votre dépêche du 5, que
le gouvernement du roi désirerait que la place de Luxembourg cessât
d'être place fédérale et fût démantelée; et vous ajoutez que les soins
de cette négociation me sont confiés.
»Je sens toute l'importance de cette affaire, mais je ne pense pas
qu'elle puisse se traiter à Londres, parce qu'elle tient aux intérêts
particuliers de la Confédération germanique et qu'elle est étrangère
aux questions que la conférence est appelée à examiner; elle n'a pas
d'ailleurs de pouvoirs spéciaux de la Confédération germanique: à
la vérité, deux de ses membres entretiennent avec elle des relations
suivies et exercent quelque influence sur ses déterminations, mais ils
n'ont pas de pouvoirs.
»Je pense que cette négociation doit se suivre à Berlin ou à Paris, et
je vois, par la lettre du chargé d'affaires de France dont une copie
était jointe à votre dépêche, que le cabinet prussien paraît déjà
disposé à donner son assentiment à la demande du gouvernement de Sa
Majesté: c'est un motif de plus pour continuer de la traiter
directement avec lui. M. de Bülow, avec qui je me suis entretenu en
particulier de cette affaire, partage mon opinion et pense que c'est à
Berlin qu'il convient d'en laisser la négociation.
»Vous remarquerez sans doute, dans les pièces que j'ai eu l'honneur de
vous transmettre avant hier, la manière dont la conférence repousse
les allégations de quelques feuilles publiques qui ont cherché à faire
penser qu'elle n'était pas étrangère à la lettre écrite par lord
Ponsonby à M. Lebeau. La note adressée aux ministres de Hollande
détruit toute espèce de doute à cet égard, s'il avait pu en exister.
»Je n'ai pas dû faire connaître à M. le général Belliard les
résolutions qui viennent d'être prises, parce que les explications
donnent lieu à des interprétations et que, d'ailleurs, ce n'était que
de vous qu'il pouvait recevoir des ordres.
»La députation belge qui est chargée d'offrir la couronne au prince
Léopold est arrivée hier soir à Londres[233]: deux commissaires,
MM. Devaux et Nothomb[234], sont arrivés en même temps; ils ont vu le
prince Léopold et lui ont annoncé qu'ils avaient des pouvoirs, mais
ils n'en ont pas fait connaître l'objet spécial. Si ces pouvoirs
avaient de l'étendue, il serait possible qu'il y eût plus de facilité
pour régler[235] les affaires de Belgique.
[233] Cette députation belge était composée de M. de Gerlache,
président, de MM. F. de Mérode, Van de Weyer, l'abbé de Foere,
d'Arschot, H. Villain XIV, Osy, Destauvelles, Duval de Beaulieu
et Thorn.
[234] Jean-Baptiste Nothomb, né en 1805, d'abord avocat à
Luxembourg et rédacteur politique au _Courrier des Pays-Bas_,
membre du comité de constitution en 1830, député au congrès où il
était l'un des chefs du parti français. Il devint secrétaire
général du ministère des affaires étrangères (février 1831), se
rendit à Londres après l'élection du roi Léopold et négocia le
traité des dix-huit articles. Il conserva ses fonctions aux
affaires étrangères jusqu'en 1836, fut alors nommé ministre des
travaux publics (1837-1840), ministre plénipotentiaire à
Francfort (1840), ministre de l'intérieur (1841), ministre des
affaires étrangères et président du conseil en 1843. Il quitta le
pouvoir en 1845 et fut plus tard chargé de diverses missions
diplomatiques en Allemagne.
[235] Variante: ... _ils pourraient donner de la facilité à
l'arrangement des_ affaires de Belgique.
»La conduite du prince Léopold est simple et convenable; il acceptera
probablement les offres des Belges, si les pouvoirs des deux
commissaires belges sont de nature à amener des résultats
satisfaisants. Ces pouvoirs n'ont pas été communiqués aux membres de
la députation[236]. Dans une conversation que j'ai eue hier avec le
prince Léopold, il a annoncé le désir, si les choses s'arrangeaient,
que le général Belliard fût envoyé auprès de lui.
[236] Variante: _Les commissaires n'ont pas communiqué ces
pouvoirs aux membres..._
»On a appris ici, par un bâtiment de commerce venant du Brésil, que
l'empereur dom Pedro, n'ayant pu comprimer les efforts d'un parti qui
se donne le nom de parti national, s'était vu dans la nécessité de
quitter Rio de Janeiro avec l'impératrice et presque toute sa
famille. On ajoute qu'il a abdiqué en faveur de son fils, mais on ne
sait pas dans quelles mains il l'a confié. Il paraît que l'empereur
s'est embarqué pour l'Angleterre.
»Cette révolution peut avoir de l'influence sur les affaires de
Portugal: elle donne ici de l'inquiétude au commerce anglais qui a des
intérêts considérables au Brésil, et les fonds publics en ont éprouvé
quelque baisse.
»On a reçu à Londres des nouvelles de Portugal en date du 29 mai;
elles annoncent que le commandant de l'escadre française avait établi,
devant le port de Lisbonne, un blocus, mais seulement pour les
bâtiments portugais. Il paraît que le gouvernement de dom Miguel,
devant renoncer à l'espoir d'obtenir la médiation de l'Angleterre dans
ses différends avec la France, a maintenant l'intention de réclamer la
médiation de l'Espagne.
»Il y a des mouvements populaires assez sérieux dans le Yorkshire et
le Northumberland. Le ministère prend des mesures pour les
réprimer[237].
[237] C'étaient des émeutes locales dues à la surexcitation
produite par les élections.
»_P. S._--Depuis que cette lettre est écrite, j'apprends que la
révolution de Rio de Janeiro a éclaté le 7 avril, par suite du refus
formel de l'empereur de renvoyer son ministère. Le 8, il s'est rendu à
bord de la frégate anglaise _Warspite_, d'où il a signé un acte
d'abdication en faveur de son fils et nommé un conseil de régence. Cet
acte a été publié à Rio de Janeiro le 9, et le même jour, dom Pedro,
accompagné de l'impératrice, de sa fille et de quelques autres
personnes, s'est rendu à bord de la frégate anglaise _Volage_,
devant faire route pour Portsmouth. On assure qu'on s'attendait à ce
que le conseil de régence ne pourrait pas se maintenir, et qu'une
union fédérale ou une république serait proclamée quelques jours
après...»
«Londres, le 12 juin 1831.
»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 9
de ce mois, et je me suis pénétré des instructions qu'elle contient...
»Ici, il n'y a encore rien de décidé. Le prince Léopold[238] met une
sage lenteur avant de donner une réponse qui doit, en effet, avoir un
caractère de mûre réflexion. Les députés belges paraissent toujours
satisfaits de ses manières, de sa franchise, et ils placent beaucoup
d'espérance dans leur futur souverain; mais jusqu'ici ils n'ont fait
aucune concession sur les points qui sont l'objet des difficultés.
[238] Variante: _Enfin, monsieur le comte_, il n'y a encore rien
de décidé _et vous voyez que le prince Léopold..._
»En réfléchissant aux intérêts généraux que cette époque-ci peut faire
naître, n'est-on pas amené à penser qu'il pourrait être utile que la
France et l'Angleterre garantissent, par un traité spécial,
l'existence de la Belgique, lorsqu'elle sera constituée et placée dans
des limites certaines et reconnues? J'ai plusieurs fois examiné cette
question, et il m'a semblé qu'on pourrait trouver dans les motifs de
ce traité les moyens d'étendre ses stipulations à de plus hauts
intérêts qui contribueraient à la grandeur de la France en assurant la
tranquillité de l'Europe.»
«Londres, le 13 juin 1831.
»J'ai reçu ce matin votre dépêche télégraphique du 11, qui confirme
celles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 5 et le 9.
»Vous pensez que la conférence a trop précipité l'application des
mesures qu'elle a prises, et qu'elle a trop perdu de vue les
modifications que des circonstances récentes devaient apporter à sa
marche.
»Ces observations ne me paraissent pas fondées et je crois pouvoir y
répondre en vous priant de remarquer que la conférence, chargée
essentiellement de veiller au maintien de la paix, n'a pas dû
concentrer son attention sur la Belgique seulement; la Hollande
exigeait aussi une grande surveillance, surtout quand il règne dans ce
pays une irritation telle que la plus légère circonstance peut donner
lieu aux plus fâcheuses résolutions. Il était donc nécessaire de
chercher à calmer et l'irritation belge et l'irritation hollandaise;
car il fallait empêcher que la collision que nous nous attachons à
prévenir vînt d'un de ces deux côtés.
»Ce sont ces considérations qui m'ont dirigé depuis que la conférence
a été informée du refus opiniâtre des Belges d'adhérer aux bases de la
séparation, refus qui animait si vivement les Hollandais et leur
gouvernement. Je pense que les réponses qu'ont reçues leurs
plénipotentiaires ici auront produit à La Haye l'effet qu'on s'en
promettait, et, par conséquent, on aura encore retardé de quelques
moments les motifs de trouble et d'hostilité.
»Les difficultés que nous rencontrons ici, en Belgique et en Hollande
proviennent, d'un côté, du cabinet de La Haye, qui veut engager les
puissances à la guerre, et, de l'autre, du cabinet russe, qui a pour
but de détourner l'attention des puissances en la portant forcément
sur les affaires de l'ouest de l'Europe. Mon langage à la conférence
est toujours celui-ci: «Nous ne voulons pas la guerre, mais nous
sommes prêts à la faire et nous ne la craignons pas.» Je crois, du
reste, que le gouvernement belge n'a pas de projet arrêté, et qu'il
cherche à nous susciter des embarras pour voir s'il ne pourra pas en
résulter pour lui quelque chose de favorable.
»Dans cette situation des choses, je vois chaque jour le prince
Léopold ainsi que les ministres anglais, parce que je suis convaincu
que c'est là que nous pourrons trouver analogie de vues et d'intérêts.
»En définitive, mon opinion est qu'il n'y aura pas nécessité de
recourir aux mesures militaires pour lesquelles je vous ai invité à
vous préparer. Il faut être prêt; mais je pense que par des moyens
d'adoucissement et de conciliation nous parviendrons, sans qu'il y ait
un coup de fusil tiré, à sortir de l'embarras où nous sommes en ce
moment. Ceci est mon opinion positive...»
«Londres, le 14 juin 1831.
»Avant son départ de Bruxelles, M. le général Belliard m'a mandé
qu'une proposition allait être faite au congrès, tendant à ce qu'un
commissaire belge et un commissaire hollandais se rendissent à Londres
pour y traiter les questions de limites. Il paraissait croire que
cette proposition serait admise.
»Elle pourrait avoir un heureux résultat si les commissaires avaient
des pleins pouvoirs et si les arrangements qu'ils régleraient ne
devaient pas être soumis au congrès; mais vous sentez que, dans le cas
contraire, ce ne pourraient être que des stipulations provisoires
contre lesquelles le congrès pourrait protester.
»Le prince Léopold a vu aujourd'hui les députés belges; chaque jour
ils font quelques pas.
»Le ministère anglais, en m'entretenant du désir qu'il aurait de
reprendre bientôt les affaires de la Grèce, m'a donné à entendre qu'il
pourrait être convenable de placer le prince Frédéric de Nassau,
second fils du roi des Pays-Bas, sur le trône de Grèce, au lieu d'y
appeler le prince Othon de Bavière. J'ai dû décliner cette proposition
en faisant observer que, dans mon opinion, ce serait nommer un prince
russe et que j'étais autorisé à le penser, d'après l'intérêt que
depuis six mois la cour de Pétersbourg témoignait à la maison de
Nassau...»
«Londres, le 15 juin 1831.
»... Vous aurez vu par mes lettres d'hier et d'avant-hier que les
affaires de Belgique faisaient quelques progrès, quoiqu'aucun
arrangement définitif ne puisse encore être regardé comme certain. Les
plénipotentiaires du roi des Pays-Bas opposent de la résistance et
augmentent les difficultés que nous avons à surmonter. Dans cette
situation et malgré l'espérance que je conserve d'obtenir un bon
résultat, je pense, monsieur le comte, que le gouvernement du roi doit
se tenir prêt; mais _mon opinion_ est qu'il ne sera pas dans la
nécessité d'agir.
»J'ai eu l'honneur de vous mander que l'on se prononçait ici dans
un sens tout à fait favorable aux Polonais et que l'on blâmait
généralement la conduite tenue à leur égard en Gallicie. Le
gouvernement anglais s'appuyant sur l'opinion des jurisconsultes de la
couronne qui ont déclaré qu'il y avait eu, de la part de la cour
d'Autriche, violation du droit des gens, a fait et fera encore des
représentations à Vienne. Mais il agira particulièrement, et il n'y
aura pas lieu de former à ce sujet aucun concert, puisque l'Angleterre
est la seule puissance avec laquelle nous pourrions agir d'accord.
Tout le monde ici apprendra avec satisfaction que le gouvernement du
roi a employé ses bons offices, le premier, en faveur du général
Dwernicki et des Polonais qu'il commandait[239], mais il ne faut pas
s'attendre à de grands efforts, parce que le gouvernement anglais ne
s'occupe jamais fortement que d'une affaire et que, dans ce moment, il
est surchargé parce qu'il en a deux: la réforme et la Belgique.
[239] Joseph Dwernicki, général polonais, né en 1779, fit la
plupart des campagnes de l'empire dans les armées françaises, et
devint colonel en 1814. Il rentra en Pologne en 1815. Général en
1830, il reçut le commandement d'un corps de l'armée
insurrectionnelle. D'abord vainqueur et chargé de diriger le
soulèvement de la Volhynie, il finit par être cerné et accablé
sous le nombre et se retira en Gallicie. Le gouvernement
autrichien le fit arrêter et traiter en prisonnier de guerre
ainsi que ses soldats. Il recouvra la liberté après la fin de la
guerre, se retira en France puis se fixa à Lemberg où il mourut
en 1859. C'est la conduite du gouvernement autrichien à cette
occasion qui avait provoqué l'intervention de la France et de
l'Angleterre.
»Par cette raison, l'arrivée de l'empereur dom Pedro et de sa famille
en Europe n'a produit que très peu de sensation, et je puis vous
assurer que l'on ne forme sur cet événement aucune combinaison
politique, mais on y reviendra et l'on s'en occupera plus tard...»
«Londres, le 16 juin 1831.
»Nous continuons de négocier avec les députés et les commissaires
belges. Le prince Léopold les voit; ils viennent habituellement chez
moi et vont aussi chez les autres membres de la conférence, sur la
bienveillance desquels ils ont des motifs pour compter; enfin, on se
rapproche et on peut espérer qu'il résultera de ces dispositions
conciliantes quelque arrangement; mais les nouvelles de Belgique,
reçues aujourd'hui par le commerce, viennent augmenter nos embarras.
Il se répand que les Belges ont, à Anvers, attaqué les Hollandais et
que, maîtres du fort Saint-Laurent, ils ont engagé un feu très vif
avec les bâtiments qui sont devant le port. Le général Chassé[240] a
eu heureusement assez de modération pour ne pas faire tirer de la
citadelle, mais les habitants d'Anvers, justement alarmés, ont envoyé
en toute hâte une députation à Bruxelles. Le régent a expédié des
ordres; le ministre de la guerre s'est rendu à Anvers; mais leur
autorité méconnue n'a pu arrêter les Belges; et tout tendrait à
prouver que le parti anarchiste, le parti de la guerre a pris le
dessus.
[240] Le baron Chassé, général hollandais, né en 1765, avait
d'abord servi dans les armées françaises jusqu'en 1814. Il ne
revint en Hollande qu'en 1815. Il était gouverneur d'Anvers pour
le roi Guillaume en 1830. C'est lui qui, en 1832, défendit cette
ville contre les Français. Il mourut en 1849.
»Vous concevez à combien d'observations très fondées cet incident va
donner lieu de la part des plénipotentiaires hollandais qui
m'assuraient encore hier au soir, de la manière la plus positive,
qu'il n'y aurait aucune attaque de leur côté. En effet, si les
nouvelles sont exactes, ce sont positivement les Belges qui sont
agresseurs.
»Cet événement rendra sans doute plus difficiles les arrangements
auxquels nous travaillions depuis plusieurs jours, et on objectera
avec avantage que, pendant que les Belges ont à Londres une députation
chargée d'une mission toute pacifique, ils attaquent et ne tiennent
aucun compte d'un armistice qui est cependant rigoureusement exigé par
les puissances qui s'occupent d'assurer leur indépendance. Cette
conduite est évidemment le résultat de tous les mouvements que se
donnent les ennemis de l'ordre et de la paix qui, n'ayant pu embraser
la France, cherchent à porter l'incendie en Belgique...»
«Londres, le 18 juin 1831.
»J'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le
13 et le 16 juin, ainsi qu'une dépêche télégraphique du 14 au soir.
»Lorsque j'ai pensé qu'on pourrait faire avec l'Angleterre quelques
arrangements d'elle à nous, relatifs à la Belgique, ce n'était en
quelque sorte qu'à bout de voie, et pour le cas seulement où les
arrangements auxquels nous travaillons maintenant n'auraient pu se
réaliser; c'était enfin pour faire avec l'Angleterre ce que nous
n'aurions pas pu faire avec les autres puissances; mais la marche que
suit aujourd'hui la négociation nous dispense de recourir à cette
combinaison, et il n'y a pas lieu de s'occuper davantage de l'idée que
j'avais indiquée dans ma lettre du 12 de ce mois.
»Les membres de la conférence se concertent avec le prince Léopold et
avec les deux commissaires belges pour aplanir les obstacles
qu'éprouve encore l'arrangement des affaires de Belgique,--obstacles
qui tiennent toujours à la possession de Maëstricht et aux enclaves
appartenant à la Hollande. Si les commissaires et les députés belges
étaient, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander déjà, des hommes
moins nouveaux dans les négociations, et plus familiarisés avec la
manière dont on les suit dans les gouvernements anciennement
constitués, ces difficultés seraient plus facilement surmontées;
cependant, j'espère que nous parviendrons à un résultat passablement
bon.
»J'ai annoncé à lord Palmerston, d'après ce que vous m'avez fait
l'honneur de me mander le 13, qu'à son arrivée à Lisbonne, M. le
contre-amiral Roussin[241] se mettra en rapport avec le consul
d'Angleterre afin de concerter des mesures pour protéger les personnes
et les intérêts des sujets de Sa Majesté britannique. Lord Palmerston
a paru très satisfait de cette disposition de notre gouvernement, qui
répond d'avance aux observations que je vous ai adressées, le 16, sur
les inquiétudes que concevait le commerce anglais...»
[241] Le baron Roussin, né en 1781, à Dijon, engagé dans la
flotte à douze ans, capitaine de vaisseau en 1815, contre-amiral
en 1822, commanda en 1828 l'expédition dirigée contre Rio et, en
1831 fut mis à la tête de la flotte envoyée dans le Tage. Promu
vice-amiral, il devint en 1834 ambassadeur à Constantinople,
amiral en 1840, puis ministre de la marine en 1840 et 1843. Il
mourut en 1854.
«Londres, le 21 juin 1831[242].
[242] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
Pallain.
»J'ai été invité hier par lord Palmerston à me rendre au Foreign
Office pour y tenir, avec le plénipotentiaire russe, une conférence
sur les affaires de la Grèce; j'y étais préparé par la dépêche que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 de ce mois.
»Lord Palmerston nous a entretenus des derniers troubles qui ont agité
la Grèce, et des embarras qu'ils avaient apportés à l'administration
du comte Capo d'Istria. Il a exprimé le désir que devaient éprouver
les puissances de rétablir l'ordre dans ce malheureux pays, et a
particulièrement insisté, ainsi que le fait le comte Capo d'Istria
dans sa lettre au prince Soutzo[243], sur la nécessité, soit de
garantir un emprunt en faveur de la Grèce, soit de lui donner de
prompts secours en argent. J'ai décliné la première de ces
propositions, en me servant des indications de votre lettre du 10
juin, et en rappelant que la garantie, consentie par les puissances,
ne l'avait été qu'à cause de l'acceptation du prince Léopold avec
lequel seul les puissances avaient été engagées.
[243] Agent du gouvernement grec en France. Il fut l'année
suivante accrédité officiellement à Paris.
»Quant à la question de secours en argent, j'ai cherché à faire
comprendre qu'elle s'appliquait également à la renonciation du prince
Léopold, et j'ai éludé d'y répondre, quoique le cas ne soit pas le
même, puisque de pareils secours ont été accordés depuis cette
renonciation.
»La conférence n'a, du reste, rien résolu dans cette séance, mais lord
Palmerston n'a pas négligé de me faire sentir que la garantie d'un
emprunt étant subordonnée au choix d'un souverain pour la Grèce, et ce
choix à une nouvelle délimitation, on devait craindre que le départ de
l'ambassadeur de France de Constantinople ne retardât
indéfiniment la négociation qu'il était chargé de suivre à ce sujet en
commun avec les plénipotentiaires russes et anglais. Je vous engage
donc à me faire connaître le parti qui vous semblera le plus
convenable pour arriver à une solution définitive des affaires de la
Grèce...»
«Londres, le 21 juin 1831[244].
[244] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai l'honneur de vous envoyer le discours que le roi d'Angleterre a
prononcé ce matin à la séance d'ouverture du Parlement[245].
[245] Ce discours est reproduit dans le _Journal des Débats_ du
23 juin.
»Ce discours est, comme vous le remarquerez, conçu dans un esprit très
modéré et entièrement pacifique. Le roi a dit relativement aux
affaires de Belgique, qu'elles n'étaient pas encore arrivées à une
conclusion; mais que la meilleure intelligence continuait de subsister
entre les puissances dont les plénipotentiaires formaient les
conférences de Londres; que ces conférences avaient été conduites
d'après le principe de non intervention dans les affaires intérieures
de la Belgique, mais sous la condition que, dans l'exercice des droits
du peuple belge, la sécurité des États voisins ne serait pas
compromise.
»Ce discours a été approuvé par tous les bons esprits...
»Les conférences entre le prince Léopold, deux plénipotentiaires des
puissances et les députés belges continuent toujours. Il n'y a plus de
difficultés réelles, mais de pures chicanes, qui, sans tenir au fond,
prolongent cependant des discussions qui devraient être terminées
depuis plusieurs jours. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour
arriver à une conclusion...»
Et, en effet, je faisais tout ce qui dépendait de moi, tellement que
je finis en ce moment-là même par tomber assez sérieusement malade,
soit par suite des fatigues et des veilles que m'imposait cette
pénible négociation, soit peut-être aussi par l'impatience que les
tergiversations des commissaires belges me causèrent. Je fus obligé de
garder le lit pendant plusieurs jours; mais je ne continuai pas moins
à prendre part aux délibérations de la conférence qui se réunissait
autour de mon lit. Je traitais aussi avec les commissaires belges,
auxquels j'avoue que je n'épargnai pas les témoignages de mon
mécontentement; j'allai même jusqu'à les menacer, s'ils persistaient
dans leur résistance opiniâtre, de provoquer le partage de leur pays,
qui pourrait se faire sans causer la guerre, tandis que leurs absurdes
procédés devaient y conduire infailliblement. Comme je n'interrompis
pas un seul jour ma correspondance avec Paris, on trouvera les reflets
de ces diverses impressions dans les lettres qui suivent.