[246] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 22 juin 1831.
»Monsieur le comte,
J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 20
et par laquelle vous faites observer que les nouvelles de Londres
vous manquaient depuis deux jours. Ce reproche n'est pas fondé, car je
ne suis jamais resté quarante-huit heures sans avoir l'honneur de vous
écrire, et s'il y a eu un jour où je ne vous ai pas envoyé de dépêche,
c'est que ce jour était celui d'une conférence qui avait été
extrêmement longue et que je n'avais plus le temps nécessaire. Vous
aurez, sans doute, reçu une lettre de moi peu de moments après le
départ de votre estafette.
»Les Belges n'apportent pas dans la négociation qui nous occupe un
esprit de conciliation d'après lequel on puisse penser qu'ils ont un
véritable désir de terminer, et vous pourrez en juger par ce fait. Il
y a quelques jours, ils ont remis une note sur leurs demandes; les
deux membres de la conférence qui suivent plus particulièrement avec
eux les détails de la négociation, ont fait des observations sur ces
demandes et ils devaient s'attendre à ce que leurs observations
seraient discutées. Les commissaires belges n'ont pas suivi cette
marche, et au lieu de répliquer, ils ont, dans une seconde note,
renouvelé toutes leurs demandes, sans le moindre changement et sans la
plus légère concession.
»Si les Belges persévèrent dans cette marche, s'ils ne cèdent sur
aucun point, s'ils s'affermissent, au contraire, dans un système
d'exigence et d'obstination, il sera impossible de négocier avec eux
et d'arriver à un arrangement. Après avoir épuisé tous les moyens de
persuasion et de condescendance, après avoir recueilli si peu de
fruits de tant de soins, je crois qu'il faudra peut-être en venir à
l'idée[247] d'opérer une division de la Belgique, dans laquelle la
France trouverait sans doute la part qui lui conviendrait le
mieux. Vous pouvez être persuadé que ce moyen ne conduirait pas plus à
la guerre que tout autre, si nous ne parvenons pas à finir, mais je ne
renonce pas encore à tout espoir d'arrangement.
[247] Variante: _qui est mon idée favorite...$1
»Je pense que les Belges se seraient montrés plus conciliants, s'ils
avaient moins de confiance dans l'appui que leur font espérer les
agitateurs de tous les pays, et s'ils n'étaient pas encouragés à
penser que c'est par la ténacité seule qu'ils parviendront à leur but.
Cet encouragement, ils le puisent aussi dans l'état général de
l'Europe, dans les échecs éprouvés par la Russie[248] et dans la
situation particulière de la France et de l'Angleterre.
[248] Dans la guerre de Pologne.
qu'il serait utile qu'un langage sévère apprît à M. Lehon que la
France a pu se prêter à l'espoir de voir les affaires de la
Belgique se terminer par des négociations à Londres, mais qu'elle a
dû penser que ce seraient des négociations franches et
conciliantes, et que le gouvernement du roi apprend avec le plus
juste mécontentement qu'au lieu de négocier, les députés belges ne
répondent pas aux observations qui leur sont adressées et se
renferment dans un cercle de demandes d'où ils ne paraissent
nullement disposés à sortir. Le temps s'écoule, et il semble que
les Belges aient quelque motif particulier pour ne pas en faire un
meilleur usage.
»Je vous remercie de m'avoir communiqué les informations que vous avez
reçues de Pétersbourg, sous la date du 4 de ce mois. Les détails
contenus dans la lettre de M. de Mortemart, que vous avez eu la bonté
de m'envoyer, fournissent une nouvelle preuve de la portion de
difficultés que nous avons ici à éprouver de la part de la
Russie.
»_P.-S._--Hier au soir, le prince Léopold et lord Melbourne croyaient
que tout allait finir; ce matin, il y a des difficultés, mais je les
vois de mon lit, car je suis malade...»
«Londres, le 24 juin 1831[249].
[249] Dépêche officielle déjà publiée.
»Quoique malade depuis six jours, je n'ai pas cessé un moment de voir le
prince Léopold, les membres de la conférence et ceux de la
députation belge; depuis quarante heures nous sommes en conférence,
mais les députés sont si peu accoutumés au genre d'affaires qu'ils
sont appelés à traiter maintenant, ils élèvent tant de difficultés,
que rien n'avance, rien ne se termine, et je vous avoue que je suis
au dernier degré de fatigue.
»Une conférence a eu lieu aujourd'hui chez le prince Léopold elle a
fini à huit heures; elle se continuera ce soir chez moi et se
prolongera probablement dans la nuit, dès qu'il y aura quelque chose
de décidé, j'aurai l'honneur de vous l'écrire.»
«Londres, le 26 juin 1831[250].
[250] Dépêche officielle déjà publiée.
Je crois que la direction qui vient d'être donnée aux affaires de Belgique
pourra maintenant nous conduire au but que nous nous sommes
proposés.
»J'ai l'honneur de vous envoyer les articles qui ont été convenus
entre la conférence et les députés belges[251]. Tous les points
qui sont à régler comme une conséquence de la séparation de la
Belgique et de la Hollande sont rappelés dans ces articles, de manière
à lever les difficultés qui seront présentées sans blesser tellement
les droits du roi de Hollande qu'il lui soit impossible d'y donner son
adhésion. La Belgique est sensiblement favorisée par ces stipulations,
et elle le doit à l'influence de la France. Vous verrez comme ses
intérêts sont ménagés et assurés par la rédaction qui a été donnée aux
articles de Maëstricht et du grand-duché de Luxembourg.
[251] C'est ce projet de traité qui, adopté par le
congrès le 9 juillet, est connu sous le nom de traité des
dix-huit articles.--Voir l'Annuaire de Lesur ou le Recueil de
traités de Martens.
»Le prince Léopold a reçu ce soir à dix heures la députation belge et a fait
au discours du président la réponse que j'ai l'honneur de vous
envoyer. Le prince lui a remis les articles qui ont été
précédemment arrêtés.
»Les députés partent cette nuit pour Bruxelles afin de soumettre ces
articles au congrès. Comme ils représentent les opinions et les
nuances d'opinion qui y existent, ils paraissent persuadés qu'ils
obtiendront l'assentiment de cette assemblée. Dès qu'il aura été
donné, les députés reviendront à Londres, offrir la couronne au prince
Léopold qui l'acceptera et qui se rendra sans délai à Bruxelles.
»Je pense que lorsque le congrès aura approuvé les articles, la France
pourra immédiatement reconnaître le prince Léopold comme roi de la
Belgique; les autres puissances le reconnaîtront un peu plus tard,
mais il ne résultera aucun inconvénient de ce délai.
»M. le baron de Wessenberg, l'un des plénipotentiaires d'Autriche à la
conférence et qui a longtemps résidé à la cour des Pays-Bas, part
mardi pour La Haye afin d'employer toute l'influence qu'il a acquise
sur le roi Guillaume et de le déterminer à accéder à nos articles. M.
de Wessenberg est la personne qui peut avoir le plus de chances
de succès en s'acquittant de cette mission. Si, malgré quelques
concessions qui sont encore demandées au roi des Pays-Bas, on obtient
son approbation, alors les affaires de la Belgique seront placées dans
une position qui permettra _aux puissances_[252] de reconnaître son
indépendance; et cette indépendance aura été fondée sans guerre, et
même sans préparatifs militaires.
[252] Supprimé dans le texte des archives.
»Vous jugerez peut-être convenable d'engager M. Lehon à écrire à Bruxelles
et même à s'y rendre, afin que par son influence il contribue à
l'adoption des articles par le congrès.
»_2 heures du matin._--Je joins ici le discours du prince Léopold; il
n'est pas tel que je l'aurais désiré et que je le lui avais suggéré.
Tout ce qui s'est passé à cet égard entre le prince et moi vous sera
expliqué en détail par la lettre que je viens d'écrire au prince, et
dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie...»