«Paris, le 2 juin 1831.
»Mon prince,
»Je n'ai que le temps de répondre deux mots à la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30 mai, ayant hâte de les joindre
aux dépêches dont est chargé le courrier que vous expédie le ministre
des affaires étrangères.
»Vous verrez par ces dépêches, mon prince, que le gouvernement n'a
modifié en rien ses principes sur les affaires belges, ni sa manière
d'envisager les questions graves qui font l'objet de votre lettre, et
que les instructions qui avaient été données au général Belliard sont,
en tout, identiques avec l'esprit dans lequel vous avez concouru aux
délibérations de la conférence.
»Le général Belliard, ainsi que vous l'avez pressenti, aurait dépassé
la mesure de ses instructions dans ses rapports à ce sujet avec le
gouvernement belge. Le ministre des affaires étrangères lui adresse le
juste blâme qu'il avait encouru par une telle imprudence[222].
C'est une preuve de plus de la difficulté de fonder un pouvoir, qu'il
s'agisse des hommes élevés ou des petits.
[222] _Le général Sébastiani au général Belliard._
... J'apprends avec la plus vive surprise que vous avez cru
pouvoir prendre sur vous de prolonger de dix jours le délai que la
conférence avait accordé aux Belges pour adhérer à ses résolutions
et qu'elle avait fixé au 1er de ce mois. Cette démarche m'a paru
d'autant plus extraordinaire que vos instructions souvent
renouvelées vous prescrivent d'appuyer les démarches du
représentant de la conférence. Ma lettre du 31 mai vous prescrit
de quitter Bruxelles en même temps que lord Ponsonby si le refus
des Belges d'adhérer aux décisions de la conférence lui en
imposait la nécessité. Je m'empresse de vous renouveler cet ordre
de la manière la plus positive, et si, lorsque cette dépêche vous
parviendra, l'obstination des Belges avait obligé lord Ponsonby à
se retirer, vous devrez quitter aussi Bruxelles immédiatement et
sans adresser au gouvernement belge aucune espèce de communication
écrite.»
Le général Belliard quitta Bruxelles le jour même de la réception
de cette dépêche, c'est-à-dire le 11 juin; le ministre belge, sur
l'injonction du congrès, venait en effet, au lieu d'adhérer au
protocole de la conférence, d'ouvrir de nouvelles négociations.
»Je répondrai demain à la partie de votre lettre relative aux moyens
d'amener absolument le gouvernement belge à souscrire aux actes de la
conférence, moyens sur lesquels vous avez besoin, me dites-vous, de
connaître toute ma pensée...»
«Paris, le 5 juin 1831.
»Mon prince,
»Les dépêches que vous adresse le ministre des affaires étrangères,
par le courrier porteur de ma lettre, satisfont entièrement, et de la
manière la plus explicite, aux différentes questions sur lesquelles
vous désiriez être fixé.
»Vous y verrez, mon prince, que la pensée qui a présidé à notre
approbation du protocole numéro 22 est toujours et entièrement la
même; que notre détermination sur la nécessité de l'emploi des moyens
qui y sont précisés, pour amener le gouvernement belge à souscrire aux
délibérations de la conférence contenues dans ce protocole, n'a
éprouvé aucun changement, et qu'enfin les instructions données au
général Belliard d'après lesquelles, dans un cas donné, il devrait se
retirer ainsi que lord Ponsonby, sont dans le même sens et tout à fait
identiques.
»Vous sentez toutefois que, si malheureusement l'emploi du dernier des
moyens arrêtés par le protocole, l'entrée des troupes de la
Confédération germanique dans le Luxembourg, pouvait devenir
nécessaire, nous attendrons de votre prudence si éclairée, ainsi que
vous le mandent les dépêches, qu'à raison de l'influence d'une telle
mesure sur l'opinion publique en France, vous vouliez bien diriger
votre concours aux délibérations de la conférence sur l'emploi des
forces militaires, de manière à nous donner les moyens de juger,
suivant les circonstances, ce qui serait le plus propre à atteindre un
but que nous voulons entièrement d'ailleurs. Cette observation ne
répond nullement, mon prince, à une modification que nos
déterminations auraient subie, mais a pour objet seulement de prévenir
des difficultés qui pourraient nous empêcher d'arriver plus sûrement
au but.
»Les choses sont graves, il ne faut pas se le dissimuler, mais on peut
espérer que l'élection du prince de Saxe-Cobourg, dont les dépêches
vous portent la nouvelle, aidera à améliorer la situation
embarrassante où nous nous trouvons. Nous ne pouvons toutefois rien
dire encore à ce sujet, puisque, n'ayant jusqu'à ce moment, qu'une
dépêche télégraphique, nous ignorons quelles conditions ont pu être
mises à l'élection du prince.
»Le roi part demain pour un assez long voyage, ainsi que vous l'aurez
appris par les journaux. Ce voyage politique servira, comme le
premier, à resserrer les liens qui unissent la France au souverain
qu'elle s'est donné; mais il place cependant le gouvernement dans une
situation plus difficile relativement aux événements de l'extérieur,
puisqu'il nous prive, pendant son absence, du haut appui et des
lumières de Sa Majesté. C'est encore cette circonstance qui motive le
désir dont je vous entretiens précédemment.
»Dans ma première lettre, je prendrai, mon prince, la liberté de vous
entretenir de notre situation intérieure qui semble s'améliorer sous
beaucoup de rapports, mais qui laisse entrevoir à ceux qui sont à la
tête des affaires des difficultés innombrables encore. Depuis
cinquante ans, nous avons cherché à faire de la liberté; le problème à
résoudre aujourd'hui, c'est de découvrir les moyens de fonder un
pouvoir qui puisse se concilier avec les exigences de ceux qui veulent
la liberté et qui la comprennent si peu...»
Ces lettres de M. Casimir Périer me donnaient des motifs assez
rassurants de pouvoir compter sur son ferme concours, mais je n'avais
pas affaire qu'à lui seul; je sentais toujours à Paris un foyer
d'intrigues, d'où, à l'aide de perfides insinuations, on cherchait à
entraver ma marche. Ainsi, un journal, _le Courrier français_,
patronné par le général Sébastiani, osait avancer que c'était moi qui
avais inspiré la lettre inconvenante de lord Ponsonby à M. Lebeau,
tandis que c'était par Paris que j'en avais eu connaissance et qu'elle
avait été sévèrement blâmée par la conférence. Je ne sais jusqu'à quel
point le général Sébastiani autorisait tout cela, et je suis porté à
croire qu'il était au moins autant dupe que meneur de l'intrigue
bonapartiste qui avait ses représentants autour du roi et de ses
ministres.
Le duc de Dalberg m'écrivait encore à cette époque: