LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.

«Londres, le 16 mai 1831.

»Monsieur le comte,

»... On n'a pas attaché ici plus d'importance qu'ils ne devaient en

avoir aux derniers mouvements de Paris; au contraire, on a remarqué la

hausse continue des fonds publics. Cependant, il est bien à désirer

que des scènes semblables ne viennent plus fixer sur nous l'attention

des puissances étrangères.

»Les journaux anglais annoncent aujourd'hui que le gouvernement de dom

Miguel a accédé à toutes les demandes que le commandant des forces

britanniques lui a adressées, et ils ajoutent que, probablement, il

réclamera les bons offices de l'Angleterre pour régler ses différends

avec nous. Il ne m'a encore été fait aucune communication qui puisse

justifier cette allégation.

»Lord Ponsonby est arrivé hier à Londres et m'a apporté une lettre du

général Belliard qui m'informe de l'espèce d'impossibilité où ils se

trouvaient tous deux de donner suite aux résolutions de la conférence,

vu que le gouvernement de Bruxelles n'osait rien mettre en

délibération à ce sujet. Cet état de choses devient de plus en

plus critique, et il exige des mesures fortes, car l'on peut remarquer

que plus on accorde de délais aux Belges, plus leur position

s'aggrave. La conférence va prendre connaissance de l'exposé qu'aura

fait lord Ponsonby à son gouvernement. De mon côté, je lui

communiquerai les informations que m'a transmises le général Belliard,

et nous chercherons quelles sont les mesures applicables à cet état de

choses.

»Les informations que l'on a, à Londres, sur les affaires de Bruxelles

annoncent que des Français ont pris une part très active aux derniers

troubles; que, sur dix-sept personnes arrêtées, douze se trouvaient

appartenir à la France et que, sur l'une d'elles, on a saisi des

valeurs pour une somme de vingt-deux mille francs. On ajoute que

l'association de Paris correspond activement avec l'association de

Bruxelles et lui fournit des armes et de l'argent. Je dois appeler

votre attention sur ces bruits qui se répandent assez généralement.

»J'ai vu hier, quelques heures avant leur départ, les trois députés

belges qui étaient encore à Londres. J'ai renouvelé auprès d'eux

toutes mes instances pour qu'ils emploient ce qu'ils ont d'influence à

Bruxelles, afin de bien faire apprécier aux Belges leur position. J'ai

discuté quelques objections qu'ils ont encore présentées sur les

considérations d'honneur national que ne leur permettent pas

d'abandonner le Luxembourg et de renoncer à la possession à venir de

Maëstricht. Je leur ai dit qu'il ne fallait pas appliquer les idées

d'honneur national à des territoires qui n'avaient jamais fait partie

de leur pays; qu'il fallait, avant tout, entrer dans la société

européenne et traiter ensuite les questions qui les occupaient, les

unes après les autres, en raison de leur degré d'importance. Enfin,

j'ai tout employé pour leur donner de bonnes impressions et des

idées sages qu'ils pussent transmettre à Bruxelles, mais je les ai

trouvés assez découragés et fort inquiets sur le sort à venir de leur

pays...»

«Londres, le 18 mai 1831.

»... Nous avons eu hier une conférence pour nous occuper de la

situation de la Belgique et pour entendre l'exposé que lord Ponsonby

avait à faire. Ayant reçu quelques heures auparavant votre dépêche du

15, je m'étais rendu à cette conférence avec un vif désir de faire

prévaloir les idées de conciliation que lord Ponsonby devait

présenter. Vous verrez par ma réponse au général Belliard, à qui je

donne beaucoup de détails sur les résultats de cette conférence, que

l'on promet aux Belges d'entamer relativement à la cession du

Luxembourg une négociation avec le roi de Hollande, mais qu'en même

temps on leur fait bien sentir que toute agression sur le territoire

de ce souverain serait repoussée par les moyens dont les puissances

peuvent disposer.

»Nous espérons qu'un langage aussi bienveillant et aussi positif

pourra produire un bon effet à Bruxelles. Les autres membres de la

conférence ont écrit dans le même sens.

»Lord Ponsonby partira probablement ce soir, après avoir vu M. de

Zuylen qui vient d'arriver ici; il est chargé par la cour de La Haye,

de représenter la nécessité de faire exécuter par les Belges les

conditions de la séparation de leur pays avec la Hollande. On

s'inquiète, à La Haye, des délais que les Belges ont obtenus; on

voudrait voir concerter les mesures qui seront la suite de leur refus;

enfin, le gouvernement hollandais se plaint de quelques agressions

partielles du côté d'Anvers, auprès de Luxembourg, etc.; vous

trouverez sans doute des informations plus détaillées dans une dépêche

que M. de Mareuil[205] vous adresse de La Haye et que j'ai l'honneur

de vous transmettre...

[205] Le baron Durant de Mareuil était ministre à La Haye depuis

1830. Il avait été précédemment accrédité une première fois à La

Haye en 1821, puis à Washington (1823) à Rio de Janeiro (1829).

En 1832 il devint ambassadeur à Naples.

»Les membres de la conférence pour les affaires de Grèce[206] ont

appris avec beaucoup de reconnaissance la mesure prise par le

gouvernement du roi pour que cinq cents hommes de la brigade du

général Schneider[207] portassent des secours au gouvernement du comte

Capo d'Istria. Ils m'ont chargé de vous exprimer leur gratitude pour

cette disposition...»

[206] Variante: _les membres de la conférence grecque_.

[207] Antoine Schneider, né en 1780 entra en 1799 dans l'arme du

génie. Il était colonel en 1815, fit en 1823 la campagne

d'Espagne. En 1828 il fut envoyé en Morée comme général de

brigade, et devint commandant en chef après le départ du maréchal

Maison. De retour en France, il devint lieutenant général (1831)

fut élu député en 1834, et siégea à la Chambre jusqu'à sa mort

(1847). Il fut un instant ministre de la guerre de 1839 à 1840.

«Londres, le 19 mai 1831.

»L'arrivée de M. de Zuylen, qui paraît avoir la confiance particulière

du roi de Hollande pour la question belge, retarde de deux jours le

départ de lord Ponsonby. J'aurai l'honneur de vous rendre compte, par

le premier courrier, du résultat des entretiens qu'ils doivent avoir

aujourd'hui et demain.»

«Londres, le 20 mai 1831.

»... L'exposé que lord Ponsonby nous a fait de la situation de la

Belgique, de la faiblesse de son gouvernement et de l'anarchie à

laquelle ce pays est livré, n'a pas besoin de vous être retracé, car

vous l'avez parfaitement jugé en me faisant l'honneur de me mander,

par votre dépêche du 15, que tout annonçait que la voix de la raison

ne serait pas écoutée à Bruxelles. Le gouvernement du roi a pensé que

cet état de choses exigeait encore de sa part des ménagements, et j'ai

reçu l'ordre de chercher à prévenir l'emploi de la force et le

renouvellement des hostilités. Je m'y suis conformé et vous avez vu,

par ma dépêche numéro 143[208], que la conférence avait fait une

concession marquée aux idées que vous désiriez faire prévaloir

puisqu'elle a promis aux Belges d'ouvrir une négociation avec le roi

de Hollande afin d'arriver, s'il se peut, à un arrangement pour le

Luxembourg. Cependant, je ne dois pas vous cacher que les membres de

la conférence pensent qu'une semblable concession, au lieu d'aplanir

les difficultés, les rendra peut-être plus grandes encore en

fournissant aux Belges et à leurs folles espérances un nouveau motif

d'encouragement. Mais ils ont voulu donner encore une preuve de

déférence pour le gouvernement de Sa Majesté et de leurs sentiments de

conciliation.

[208] Voir page 183, la dépêche du 18 mai.

»Si cette concession n'est pas convenablement appréciée par les

Belges, si elle ne les porte pas à accéder aux justes demandes qu'on

leur fait depuis plus de cinq mois; si, au contraire, elle les engage

à persister encore plus dans leur système de résistance aux

puissances, je vous avoue que, dans ce cas qu'elle a déjà prévu, la

conférence penserait[209] qu'elle a épuisé tous les moyens de

conciliation. Le gouvernement du roi aurait alors à me transmettre de

nouvelles instructions...

[209] Variante: _serait conduite à penser_.

»M. de Zuylen n'a pas de pouvoirs qui lui permettent d'avancer en

aucune manière les affaires qui nous occupent. Il déclare que son

souverain, ayant à craindre une agression de la part des Belges, s'est

mis en mesure de la repousser.

»Lord Ponsonby est toujours à Londres; il se rendra demain à

Claremont, afin de voir le prince Léopold. J'ai lieu de croire que le

gouvernement anglais a l'intention de faciliter à ce prince les moyens

d'accepter la couronne de Belgique; mais je ne pense pas qu'il

réussisse, parce que le prince Léopold n'est pas dans la disposition

d'accepter quelque chose d'incertain...»

«Londres, le 22 mai 1831.

»Monsieur le comte,

»Ma dépêche numéro 143 vous a fait connaître la concession que la

conférence était disposée à faire aux Belges, relativement au

grand-duché de Luxembourg. Depuis, on s'est occupé avec soin des

moyens à prendre pour faciliter au prince Léopold, l'acceptation du

trône de Belgique. Ce prince a vu plusieurs membres de la conférence,

et il leur a donné de nouvelles preuves de son désir d'accepter.

»Nous nous sommes réunis hier, et nous avons arrêté le protocole

numéro 24, dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie[210].

[210] Ce protocole signé le 21 mai, en suite d'un rapport de lord

Ponsonby sur la situation politique de la Belgique, traite deux

objets:

1º L'acquisition à titre onéreux par la Belgique du Luxembourg;

2º L'acceptation éventuelle de la couronne par le prince Léopold.

Sur le premier point, la conférence s'engage «à entamer avec le

roi des Pays-Bas une négociation, dont le but sera d'assurer s'il

est possible à la Belgique, moyennant de justes compensations, la

possession du Luxembourg qui conserverait ses rapports actuels

avec la Confédération germanique». Elle ajoute: «que son but en

agissant ainsi est d'aplanir les difficultés qui entraveraient

l'acceptation de la souveraineté de la Belgique par le prince

Léopold, dans le cas où comme, tout l'autorise à le croire, cette

souveraineté lui serait offerte.»

»Vous verrez que le nom du prince Léopold de Saxe-Cobourg est placé

dans ce protocole, de manière à montrer aux Belges que si, comme on a

lieu de le supposer, leur choix se porte sur ce prince, les puissances

y donneront leur assentiment. Je vous prie aussi de vouloir bien

remarquer que ce protocole est signé par les deux plénipotentiaires du

gouvernement russe qui, jusqu'ici, à cause de ses sentiments

d'affection pour la maison d'Orange, avait fait des objections au

choix du prince Léopold; et que, par conséquent, il se trouve

maintenant avoir donné son adhésion à ce choix.

»Il est aujourd'hui nécessaire que le gouvernement du roi emploie

toute l'influence qu'il peut avoir à Bruxelles, afin de déterminer les

Belges à accéder à des dispositions si bienveillantes.

»Vous verrez aussi que l'action de la Confédération germanique est

maintenant ajournée et subordonnée à la négociation avec la Hollande,

ce qui deviendra un motif de tranquillité pour tout le monde.

»Depuis quelque temps la question belge semblait ne présenter aucune

issue[211]; elle me paraît aujourd'hui en offrir une qui, j'espère,

pourra nous conduire[212] au but que nous nous sommes proposé. Je

m'en félicite d'autant plus que rarement j'ai eu à traiter une affaire

aussi difficile et qui ait exigé autant de soins. Je fais des voeux

sincères pour que les négociations auxquelles j'ai pris part

obtiennent tout le succès qu'on en peut espérer; je n'aurai, du moins,

rien négligé dans l'intérêt de la France et du maintien de la paix.

»Lord Ponsonby partira aujourd'hui pour Bruxelles...»

[211] Variante: _satisfaisante_.

[212] Variante: _aujourd'hui, nous en avons créé une qui pourra,

je l'espère, nous conduire..._

«Londres, le 24 mai 1831.

»... Vous m'avez fait l'honneur de me mander le 21 de ce mois, que le

gouvernement du roi avait appris avec satisfaction que la conférence

s'était attachée au projet d'entamer une négociation relativement à la

cession du Luxembourg à la Belgique. Vous aurez vu par le protocole

numéro 24, joint à ma dépêche du 22, la suite qui a été donnée à cette

idée qui devient un moyen d'avancer les affaires des Belges s'ils

savent l'apprécier et en profiter en temps convenable.

»Il ne serait pas entièrement exact, monsieur le comte, d'attribuer

seulement à lord Ponsonby et à l'impression qu'il a produite sur la

conférence l'adoption de la mesure à laquelle elle vient de s'arrêter:

la lettre que j'avais reçue de M. le général Belliard et que j'ai

communiquée à la conférence a produit beaucoup plus d'effet que

l'exposé de lord Ponsonby; j'en ai pour preuve l'attention avec

laquelle elle a été écoutée; et la demande que m'a faite lord

Palmerston d'en donner une seconde lecture. Quelles que soient au

surplus les circonstances qui ont agi sur l'esprit des

plénipotentiaires, et quels que soient les moyens qui ont été

employés, je crois que nous avons d'autant plus à nous féliciter de la

décision qui a été prise que je n'aurais peut-être pas espéré

l'obtenir la veille de la conférence, même quelques heures auparavant.

Je pense, au reste, que la lassitude, comme le besoin de finir, ont pu

y contribuer.

»Je n'ai jamais compris que les rapports qui pourront subsister encore

entre le grand-duché de Luxembourg et la Confédération germanique

s'appliquassent[213] à autre chose qu'à la forteresse, car il serait

impossible que la Belgique étant neutre, sa neutralité ne s'étendît

pas au territoire du grand-duché de Luxembourg, comme aux autres

acquisitions qu'elle pourrait faire par la suite.

[213] Variante: _jamais_.

»J'ai eu l'honneur de voir ce matin le prince Léopold. Il m'a annoncé

le départ de lord Ponsonby, dont je me suis assuré depuis. Ainsi,

l'affaire de Belgique marche maintenant vers une solution à laquelle

on pourrait facilement arriver, si on voulait sainement apprécier à

Bruxelles toute la condescendance que les puissances, dont la

conférence est l'organe, viennent de montrer aux Belges; car il est

impossible de ne pas reconnaître que leur gouvernement a maintenant de

justes motifs d'être satisfait, et des moyens de répondre aux

exigences des factieux qui l'entourent. Enfin, les points principaux

de difficultés sont aplanis et il ne reste plus que des conséquences à

régler. Néanmoins, le prince Léopold sent, comme moi, que nous ne

sommes pas encore sortis de la crise, et nous avons calculé qu'elle se

prolongerait probablement jusqu'à mardi de la semaine prochaine, 31

mai, veille du jour où expire le délai qui a été donné aux Belges pour

faire connaître leur décision définitive.

»L'entretien que j'ai eu avec le prince Léopold m'a encore fourni de

nouvelles preuves de sa résolution d'accepter la souveraineté de la

Belgique, résolution qui est toujours calculée sur le cas où les

Belges accepteraient les bases fixées par le protocole du 20 janvier;

dans l'hypothèse contraire, le prince ne se regarde pas comme

engagé...»

«Londres, le 25 mai 1831.

»Monsieur le comte,

»Il n'est pas douteux que le roi de Hollande espérait que, la

résistance des Belges ayant enfin lassé la patience des puissances, il

allait se présenter pour lui des chances de guerre qu'il aurait

avidement saisies. J'ai eu l'honneur de vous mander que M. de Zuylen

était arrivé ici afin de représenter au gouvernement anglais et à la

conférence les considérations qui pouvaient les déterminer à recourir

aux moyens de rigueur.

»Les idées de conciliation ayant, au contraire, prévalu, et le

protocole numéro 24 ayant été adopté, les espérances de guerre,

nourries par la Hollande, doivent être affaiblies; mais, d'un autre

côté, nous avons à craindre qu'elle n'admette pas, sans beaucoup de

difficultés, l'idée d'entrer en négociation pour la cession du

Luxembourg. C'est pour bien fixer son opinion sur la nécessité de

cette transaction, et afin de diminuer autant que possible, les

embarras de cette affaire que, depuis l'adoption du protocole numéro

24, et depuis le départ de lord Ponsonby, j'ai, ainsi que quelques

membres de la conférence, recherché plus particulièrement les

ministres hollandais qui sont à Londres. leur témoignons le

désir qu'ils expriment aussi, de voir le roi de Hollande, libre de

toute inquiétude extérieure, pouvant se livrer tout entier à

l'administration de ses États; nous ajoutons que l'intérêt général et

le sien, qui ne peut en être séparé, semblent exiger qu'il se prête à

la négociation qui s'ouvrira avec lui, dès que les Belges auront

acquiescé aux propositions qu'on vient de leur faire, et aussitôt

qu'ils auront fait choix d'un souverain.

»Nous leur représentons aussi que le Luxembourg est un pays éloigné

des autres États hollandais, mal disposé pour entrer sous l'autorité

du roi Guillaume; que moins ils auront de points de contact avec les

Belges, moins il s'élèvera entre eux de sujets de discussion; qu'un

capital considérable, ou un revenu bien calculé, peuvent présenter de

grands avantages pour un administrateur aussi éclairé que le roi de

Hollande. Enfin, nous ne négligeons aucun raisonnement, bon ou

mauvais, pour leur faire adopter notre opinion sur l'utilité d'une

transaction à laquelle nos gouvernements attachent la plus grande

importance, puisqu'elle devient le moyen, et peut-être le seul moyen

de faire les affaires de la Belgique.

»J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une note qu'un agent belge,

nommé Michiels[214], résidant à Francfort, où il a pris un

établissement, a remise au président de la Diète qui l'a communiquée à

des membres de la conférence. On sait ici, par Francfort, que cet

agent est en correspondance avec M. Lebeau[215], ministre des

affaires étrangères à Bruxelles. Vous verrez, par la lecture de cette

pièce, que l'on serait autorisé à croire que le gouvernement belge

désire s'unir intimement à la Confédération germanique, et qu'il met

ses rapports avec l'Allemagne, bien au-dessus de ses relations avec la

France. J'ai pensé que le gouvernement du roi, pourrait trouver dans

ce document des indices utiles à recueillir...»

[214] T. Michiels, qui résidait à Francfort depuis le mois de

décembre 1830, n'était que l'agent officieux du ministre et

n'était pas reconnu par la Diète.

[215] Jean-Louis-Joseph Lebeau, homme d'État belge, né en 1794,

avait été avocat et journaliste sous le gouvernement du roi

Guillaume à qui il avait fait une vive opposition. En 1830, il

fut nommé avocat général à Liège en même temps que cette ville

l'envoyait au congrès. Il y fut l'adversaire de la réunion à la

France, et pour tâcher d'éviter l'élection du duc de Nemours il

fut de ceux qui provoquèrent la candidature du duc de

Leuchtenberg. M. Lebeau devint ministre des affaires étrangères

en 1831, et comme tel appuya le prince Léopold. Il fit partie de

la députation chargée d'offrir la couronne à ce prince. Il fut en

1832 réélu député, fut nommé ministre de la justice, puis

gouverneur de la province de Namur (1834). En 1839 il fut

accrédité près de la Diète et en 1840 devint ministre des

affaires étrangères et président du conseil. Il se retira en

1841, mais conserva sa place à la Chambre où il siégeait dans le

parti libéral.

«Londres, le 26 mai 1831.

»Dans un moment où vous désirez sans doute recevoir de fréquentes

informations sur tout ce qui se rattache aux affaires de Belgique qui

approchent d'une décision, je ne veux pas rester un seul jour sans

avoir l'honneur de vous écrire, lors même que je n'aurais que très peu

de chose à vous mander...

»... M. Van Praet[216], qui faisait partie de la dernière députation

belge, et qui est resté ici, sort de chez moi. L'exposé qu'il m'a

fait de l'état de son pays est des plus inquiétants, et se réduit à

ceci:--c'est que le gouvernement est sans force, sans autorité et

n'est maître de rien. Il m'a dit qu'un grand nombre de Français se

trouvaient parmi les volontaires et qu'ils recevaient de l'argent

d'une maison de banque de Paris, qui dispose, à ce qu'il paraît, de

fonds considérables. Ce fait est consigné dans une lettre que M. Van

Praet a reçue de son gouvernement et que j'ai lue. Le banquier n'y est

pas nommé, mais M. le général Belliard pourrait se procurer des

éclaircissements à cet égard. Cette circonstance est grave et mérite

de fixer l'attention du gouvernement du roi.

[216] Jules Van Praet, né en 1806 à Bruges était secrétaire de

légation à Londres en 1831. Il devint peu après secrétaire du

cabinet du roi, puis en 1840, ministre de la maison du roi, poste

qu'il conserva jusque sous le règne du roi Léopold II.

«Londres, le 29 mai 1831.

»... J'ai reçu de M. le général Belliard plusieurs lettres relatives à

la situation des affaires de Belgique, dont il m'annonce qu'il a

l'honneur de vous envoyer des copies; celle qui a suivi l'arrivée de

lord Ponsonby à Bruxelles donnait beaucoup d'inquiétude sur l'accueil

qui serait fait aux propositions contenues dans le protocole du 20

mai. Cependant, une lettre du 27, qui m'est parvenue ce matin, fait

concevoir plus d'espérance; vous avez dû en recevoir une copie.

»La conférence s'est réunie aujourd'hui pour prendre connaissance de

ces informations, ainsi que d'une dépêche de lord Ponsonby, qui est

également arrivée ce matin. Elle a eu à examiner si, pour accélérer

l'arrangement des affaires de Belgique, il y avait lieu de faire

encore quelques concessions aux Belges, ainsi que ces rapports

cherchaient à en faire sentir la nécessité; ces concessions auraient

été relatives à des territoires que les Belges n'ont jamais

possédés à aucun titre, et qu'ils ne possèdent même pas encore.

»La conférence a décidé qu'elle ne pouvait rien ajouter aux

dispositions qu'elle avait arrêtées par le dernier protocole, et que,

dans le cas où les Belges n'auraient pas adhéré le 1er juin aux bases

du protocole du 20 janvier, lord Ponsonby aurait à quitter Bruxelles,

conformément aux instructions qui lui ont été données à ce sujet.

»Je me suis empressé de faire part du résultat de cette conférence au

général Belliard, en lui expédiant sur-le-champ M. le colonel

Repecaud, qui était arrivé hier ici en courrier. J'ai l'honneur de

vous envoyer copie de ma lettre, afin que vous puissiez juger des

considérations que la conférence désire faire valoir à Bruxelles. Vous

voudrez bien remarquer que j'engage M. le général Belliard à revoir

les instructions que vous lui avez données lorsqu'il se trouvait

encore à Paris, et qui s'appliquent au cas où les Belges refuseraient

d'accéder aux bases du protocole du 20 janvier.»

«Londres, le 31 mai 1831.

»On a reçu ici des nouvelles de La Haye, mais elles sont arrivées trop

tard pour que j'aie pu vous en donner connaissance par le courrier

d'hier.

»Le roi de Hollande, en apprenant les dernières résolutions de la

conférence et le projet de cession du grand-duché de Luxembourg,

moyennant des compensations, a montré un grand mécontentement et une

volonté assez prononcée de ne pas y souscrire.

»Il fait remarquer, qu'ayant témoigné une grande déférence pour

les décisions des puissances, en adhérant le premier, et il y a

plusieurs mois, aux bases de la séparation, les Belges devraient se

placer, sous ce rapport, dans une position analogue à la sienne; il se

croit donc fondé à demander que les protocoles, devenus obligatoires

pour lui, soient enfin exécutés par les Belges, et jusqu'à ce qu'ils

soient rentrés dans leurs limites et se soient soumis aux conditions

de la séparation, le roi ne pense pas qu'on puisse lui proposer[217]

aucun échange de territoire, ni aucun arrangement pour le Luxembourg.

Il ne voit même pas quels sont les moyens de compensation qu'on

pourrait lui offrir pour le grand-duché.

[217] Variante: _demander_.

»Ces informations sont de nature à nous faire penser que nous

éprouverons des obstacles à La Haye, mais je ne doute pas que nous ne

parvenions à les surmonter, si les Belges adhèrent aux bases de la

séparation. Il serait bon, je crois, que notre légation à La Haye

cherchât à vaincre l'opiniâtreté du roi de Hollande, disposition qui

est encore augmentée dans les circonstances actuelles par l'irritation

que lui cause la perte de quatre millions de sujets, par

l'affaiblissement de sa consistance politique en Europe, et enfin par

l'observation qu'il peut faire que, malgré les pertes qu'il a

éprouvées, il a adhéré aux bases de la séparation, tandis que ceux qui

recueillent tous les avantages font de continuelles difficultés pour

les accepter.

»Nous devons[218] mettre d'autant plus d'instance à nos démarches

auprès du roi de Hollande, que nous ne pouvons pas douter qu'il

ait la volonté de faire la guerre, si les Belges lui fournissent assez

de motifs pour que l'agression ne puisse pas lui être reprochée.

[218] Variante: _je crois_.

»Vous avez des données sur les forces militaires de la Hollande;

celles de terre montent à environ soixante mille hommes, _sans y

comprendre les milices_[219], et celles de mer sont très imposantes;

car, outre quatorze bâtiments de guerre qui composent la croisière

devant Anvers, il y a encore dans ces parages environ trois cents

bouches à feu. On connaît ici le courage et l'impétuosité des Belges,

mais on pense que leurs ressources militaires sont bien inférieures à

celles de la Hollande. A la vérité, l'état des finances de ce royaume

ne permettra pas de maintenir longtemps sur le pied de guerre des

forces aussi considérables; mais c'est un motif de plus pour que les

Hollandais souhaitent de voir s'engager promptement des hostilités...»

[219] Supprimé dans le texte des archives.

«Londres, le 3 juin 1831.

»Monsieur le comte,

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 31

mai, relativement à la lettre que lord Ponsonby, à son arrivée à

Bruxelles, a adressée au ministre des affaires étrangères de

Belgique[220].

[220] Lord Ponsonby, dès son retour de Londres, avait écrit à M.

Lebeau une lettre particulière où il exagérait et dénaturait les

idées de la conférence. Cette lettre lue au congrès le 28 mai par

M. Lebeau suscita une vive émotion en Belgique. Lord Ponsonby

exhortait le gouvernement belge à se soumettre sur la question

des limites aux décisions de la conférence et à ne pas se jeter

dans des difficultés qui pourraient amener jusqu'à l'extinction

du nom belge. Il ajoutait que l'acceptation par le congrès du

protocole du 20 janvier serait récompensée par l'abandon du

Luxembourg, «Il y a une semaine, disait-il, la conférence

considérait la conservation de ce duché à la maison de Nassau

sinon comme nécessaire, au moins comme extrêmement désirable, et

à présent elle est disposée à une médiation avec l'intention

avouée de faire obtenir ce duché pour le souverain de la

Belgique.»

Cette transaction était en effet venue à la pensée de la

conférence, mais lord Ponsonby n'avait jamais été autorisé à tenir

un langage aussi catégorique ni à mettre aux Belges le marché à la

main. (Voir la lettre de lord Ponsonby dans les _Débats_ du 31

mai.)

»Vous avez trop d'expérience des affaires, monsieur le comte, pour

avoir pensé un moment que cette lettre pût être attribuée à la

conférence, et je ne saurais croire que vous eussiez sérieusement

exprimé quelque doute sur la part que j'aurais pu prendre à sa

rédaction. Cette lettre n'a pas été préparée à Londres, et

certainement, elle n'est pas de la conférence; pour s'en convaincre,

il suffit d'une simple lecture; d'ailleurs, la conférence n'aurait pas

pu dire ce que lord Ponsonby a écrit à M. Lebeau sur les changements

qui, dans l'espace d'une seule semaine, se sont opérés dans ses

dispositions, relativement au grand-duché de Luxembourg. Au surplus,

lord Ponsonby annonce lui-même que sa lettre a été écrite avec

beaucoup de précipitation, ce qui prouve encore qu'elle ne lui a pas

été remise avant son départ de Londres.

»Il aurait été dans les formes que M. le général Belliard en prît

communication avant qu'elle fût adressée au gouvernement belge, et la

manière dont lord Ponsonby s'était exprimé ici sur le général Belliard

ne faisait pas prévoir qu'une telle omission pût avoir lieu; cependant

elle peut jusqu'à un certain point s'expliquer, parce que cette lettre

était une _lettre particulière_.

»Nous voyons, par les informations qui parviennent ici de Bruxelles

et que M. le général Belliard rend plus précises et plus intéressantes

par les lettres qu'il veut bien m'écrire, que le prince Léopold est au

moment d'être élu souverain de la Belgique, mais que le congrès mettra

à son élection les mêmes conditions qu'à celle de M. le duc de

Nemours; qu'en outre, s'il donne une sorte d'adhésion aux bases de la

séparation, ce ne sera que d'une manière très indirecte, et sans

prononcer le mot de protocole; enfin, que le congrès ne renonce pas à

ses prétentions sur Venloo, Maëstricht, et sur le Limbourg.

»Il est à craindre qu'en suivant cette marche, les Belges ne

s'écartent du but qu'ils veulent atteindre et qu'ils n'éprouvent de

grandes difficultés pour déterminer le prince Léopold à accepter la

couronne qu'ils ont l'intention de lui offrir; on peut avoir cette

opinion d'après les réponses qu'il a faites aux députés qui sont venus

à Londres.

»Au reste, il n'y a de difficultés sérieuses que pour Maëstricht et

Venloo; car si, comme les Belges l'annoncent, ils étaient possesseurs

avant 1790 des cinq sixièmes du Limbourg, et si cinquante-quatre

communes disséminées dans cette province seulement appartenaient à la

Hollande, ce sont des faits que pourront facilement vérifier les

commissaires démarcateurs. Il semble que des droits aussi bien établis

qu'ils paraissent l'être aux yeux des Belges, ne devraient pas arrêter

leur adhésion aux bases de la séparation, d'autant plus que le

protocole du 20 janvier pose un principe d'échange qui s'appliquera

nécessairement aux communes hollandaises qui forment des enclaves.

»Quant à l'idée de placer dans Maëstricht une garnison mixte ou une

garnison étrangère, je ne pense pas qu'elle soit jamais adoptée. La

prétention de souveraineté de la Belgique sur Maëstricht est bien

nouvelle; celle de la Hollande bien ancienne, car elle date du traité

de Munster[221]; et il y aurait d'ailleurs de graves inconvénients à

mettre des troupes hanovriennes dans cette place, comme M. le général

Belliard l'avait proposé.

[221] Maëstricht avait été prise en 1642 par le prince

Henri-Frédéric de Nassau, qui, en 1648, la céda à la Hollande.

Celle-ci la conserva toujours depuis, malgré une revendication

formulée en 1784 par l'empereur Joseph II.

»Ainsi, monsieur le comte, les affaires de la Belgique présentent

toujours des difficultés sérieuses. Cependant la majorité qui se

prononce dans le congrès en faveur du prince Léopold, annonce qu'on

sent en Belgique le besoin de faire cesser l'état pénible où se trouve

le pays; mais l'obstination des Belges à ne pas adhérer ouvertement

aux bases de la séparation et à ne céder sur aucune de leurs

prétentions peut amener les fâcheux résultats que nous avons depuis

longtemps cherché à prévenir. Je suis porté à croire que les mesures

indiquées à la fin de votre dépêche, combinées avec le départ de lord

Ponsonby et le rappel de M. le général Belliard, pourront être la

meilleure voie à suivre pour sortir d'une situation si fatigante et si

opposée aux vues conciliantes et pacifiques des principaux États de

l'Europe.

»Telle est l'opinion qu'expriment les membres de la conférence que

j'ai vus en particulier, en l'absence des ministres qui sont aux

courses d'Ascott...»

«Londres, le 4 juin 1831.

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2

de ce mois; elle montre combien le gouvernement du roi s'attache à

observer avec ponctualité les dispositions adoptées par la conférence

relativement aux affaires de Belgique. Je mettrai ici beaucoup de soin

à faire envisager la prolongation de délai accordée aux Belges, par le

général Belliard, comme une détermination qui lui est purement

personnelle. Je dois supposer qu'il se sera concerté sur ce point avec

lord Ponsonby, puisque ses instructions le lui prescrivaient.

Cependant, j'ai quelque inquiétude à cet égard parce que le général

Belliard, en m'annonçant qu'il prenait sur lui de retarder jusqu'au 10

de ce mois, le délai qui était fixé au 1er, ajoutait: «Je pense que

lord Ponsonby sera de mon avis.»

»Je suis fâché du retard qu'on a mis à l'exécution des ordres que vous

et la conférence aviez donnés, parce que cela nous prive de l'effet

probable qui aurait été produit par le départ des agents français et

anglais. Les réflexions que leur éloignement aurait fait faire aux

Belges auraient pu contribuer à les faire rentrer dans leurs vrais

intérêts au lieu qu'aujourd'hui ils croiront plus difficilement aux

menaces...

»On vient de recevoir ici des nouvelles de Lisbonne à la date du 26

mai; je vous les transmets parce qu'il serait possible que le bateau à

vapeur qui les a apportées à Portsmouth ne fût pas chargé de dépêches

pour votre département ou pour celui de la marine. »L'escadre

française a pris trois bâtiments portugais; le commandant a fait

prévenir le commerce par l'intermédiaire de M. Hoppner, consul

anglais, qu'il n'avait pas l'ordre de bloquer Lisbonne, mais qu'il

exercerait des représailles envers tous les bâtiments portugais qu'il

rencontrerait en mer. Un embargo a été mis par dom Miguel, sur les

navires portugais qui se trouvaient dans le port de Lisbonne; les

neutres n'éprouvent aucun obstacle pour en sortir. Ces nouvelles ne

viennent pas du gouvernement, mais du commerce anglais...»

Il faut que j'interrompe encore ici la série de mes dépêches pour

indiquer la nature et la cause des nouveaux embarras qui étaient venus

entraver les négociations de la conférence avec le congrès belge.

Lord Ponsonby, chargé des pouvoirs de la conférence, dans le but, sans

doute, d'effrayer les Belges, avait commis la faute d'annoncer dans

une _lettre particulière_ adressée par lui à M. Lebeau, ministre des

affaires étrangères à Bruxelles que si le congrès élisait le prince

Léopold, aux conditions imposées par la conférence, le grand-duché de

Luxembourg serait cédé à la Belgique; mais que, dans le cas contraire,

les puissances étaient décidées à partager la Belgique. Je n'ai pas

besoin de dire qu'il n'avait jamais été question dans le sein de la

conférence, d'une pareille alternative. Le général Belliard, de son

côté, dominé par les intrigues qui venaient de Paris, avait eu la

faiblesse d'accorder, de son chef, une prolongation du délai fixé au

congrès belge par la conférence, et de chercher avec les meneurs du

congrès, des moyens d'échapper aux décisions de la conférence; c'est

ainsi qu'il en était venu à l'étrange idée de proposer de laisser

la ville de Maëstricht aux Belges, en plaçant une garnison hanovrienne

dans cette forteresse qui était une possession hollandaise depuis la

paix de Westphalie. On a vu, par mes dépêches, l'effet que toutes ces

fausses démarches avaient produit sur la conférence.

Je ne me bornai donc pas à mes dépêches, et j'écrivis directement à M.

Casimir Périer qui me répondit à ce sujet.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 55 / 211 题