[174] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 28 avril 1831.
»Monsieur le comte,
»La convocation d'un nouveau Parlement a donné lieu hier soir à de
nombreuses illuminations dans la ville de Londres et à quelques
désordres: le peuple a brisé les vitres chez plusieurs membres
du Parlement, connus pour leur opposition au bill de réforme; ce
tumulte n'a eu, du reste, aucune conséquence et aucun caractère
sérieux. Ce sont, vous le savez, les paroisses qui supportent, les
frais de ces mouvements populaires qui sont assez fréquents à Londres;
les derniers ont eu lieu lors du procès de la reine Caroline et lors
du bill pour l'émancipation des catholiques. Ce qui prouve que cet
événement a peu de gravité, c'est qu'il n'a eu sur les fonds publics
aucune espèce d'influence[175].--Les élections commencent demain dans
la Cité...»
[175] Variante : _ils sont aujourd'hui à 79. Aujourd'hui tout est
rentré dans l'ordre_.
«Londres, le 29 avril 1831.
»Monsieur le comte[176],
[176] Dépêche officielle déjà publiée.
»Je viens d'avoir avec les députés belges qui sont restés à Londres
une longue conférence dont je dois vous rendre compte.
»J'ai commencé par témoigner à ces messieurs l'intérêt que la France
prenait au bien-être de la Belgique. J'ai ajouté que cet intérêt ne se
démentirait pas et que, pénétré sur ce point des intentions de mon
gouvernement, je serai toujours prêt à faire valoir leurs droits et à
leur donner, en ce qui dépendrait de moi, des preuves de l'amitié
sincère et désintéressée de la France.
»M. de Mérode m'a exprimé alors que ses compatriotes et lui
regardaient comme une affaire de conscience de ne pas abandonner les
habitants du grand-duché de Luxembourg qui s'étaient associés si
franchement à leur cause et en avaient partagé les chances.
»J'ai cherché à le rassurer sur ce point en lui disant que la
conférence avait pris dans la plus sérieuse attention la position
particulière dans laquelle allait se trouver le Luxembourg, et que les
droits des habitants de ce pays à une représentation nationale me
paraissaient assurés, non seulement par le dernier protocole numéro
21, mais encore par les actes fondamentaux de la Confédération
germanique dont le grand-duché fait partie intégrante.
»MM. les députés ayant passé ensuite à la question des échanges, je
les ai priés de remarquer à cet égard, avec quel soin le protocole du
20 janvier avait posé le principe de ces échanges et de la contiguïté
qui devrait être procurée aux possessions de chaque État. Si, ai-je
ajouté, l'exécution de cette clause a depuis été ajournée, c'est
uniquement pour laisser aux commissaires démarcateurs le temps
nécessaire pour rassembler sur ces questions d'échange les notions qui
pourraient le mieux éclairer les cinq puissances, lorsqu'elles seront
appelées à régler les points sur lesquels la Belgique et la Hollande
n'auraient pu s'accorder.
»J'ai terminé cette explication en déclarant aux députés belges que,
lorsque la conférence aurait à s'occuper de cet important travail, ils
pouvaient être certains que celles de leurs demandes qui seraient
fondées sur la raison et l'équité seraient convenablement
appréciées...
»Enfin,les députés se sont étendus sur les difficultés dont le
gouvernement actuel de la Belgique était environné, et ils ont
hautement exprimé le désir d'avoir à leur tête un souverain qui pût
faire valoir leurs droits. Je leur ai dit qu'en effet le choix
d'un souverain devait être l'objet de leurs voeux, mais qu'ils devaient
sentir que probablement le prince sur lequel ils porteraient leur
choix, ne consentirait à accepter la couronne que lorsque la Belgique
aurait adhéré au protocole du 20 janvier, parce qu'il reconnaîtrait
que cette adhésion le placerait, dès le début de son règne, dans des
rapports convenables envers les grandes puissances et utiles pour la
Belgique. Tout cela s'est dit avec beaucoup de développements et en
répétant tous les raisonnements que nous employons depuis un mois.
»Telle est, monsieur le comte, la substance de mon entretien avec les
députés belges. Je pense qu'ils auront dû y trouver la franche
expression du désir que j'ai toujours éprouvé de seconder les
intentions du gouvernement du roi, en servant ici leurs intérêts.
L'impression qui m'est restée de cette conférence est, sans aucun
doute, entièrement favorable au caractère d'honnêteté de ces députés;
mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer qu'ils m'ont paru bien
nouveaux dans les affaires...»
«Londres, 1er mai 1831.
«Monsieur le comte[177],
[177] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
Pallain.
»Les élections marchent dans un sens entièrement favorable à la
réforme. Il ne faut pas induire de là que cette mesure sera combinée
comme celle qui avait été présentée au dernier Parlement, mais on peut
en conclure que la majorité des Communes désirera une réforme et que,
bien certainement, il y en aura une.
»Lord Palmerston étant retourné aux élections de Cambridge où sa
nomination n'est pas du tout assurée, et M. de Wessenberg étant assez
sérieusement malade, les réunions de la conférence n'ont pas eu lieu
depuis quelques jours et ne pourront être reprises que la semaine
prochaine. Je chercherai, en attendant, à faire l'usage le plus
convenable des observations contenues dans votre dépêche du 28 avril,
sur les démarches attribuées au général Guilleminot.
»Les députés belges ont dîné avant-hier chez moi; je n'en ai pas tiré
grand'chose, parce qu'ils attendent des réponses de l'abbé de
Foëre...»
«Londres, le 3 mai 1831.
»Monsieur le comte[178],
[178] Dépêche officielle déjà publiée.
»... Le prince Léopold est venu chez moi ce matin et j'ai eu avec lui
une très longue conversation.
»Le prince paraît décidé à accepter le trône de Belgique, mais il sait
parfaitement que pour faire admettre ce pays au nombre des États
européens, il est nécessaire de le placer dans de bons rapports avec
les grandes puissances et de le mettre d'abord dans une position
analogue à celle du roi de Hollande, position qui peut seule faire
cesser les difficultés qui subsistent depuis six mois.
»Son Altesse Royale voit souvent les députés qui sont à Londres, et
c'est toujours dans le sens que je viens d'indiquer qu'elle s'exprime
avec eux. Le prince leur a rappelé les difficultés qui avaient eu lieu
lors du blocus d'Anvers; les soins et les efforts qu'il avait été
nécessaire d'employer auprès du roi de Hollande pour les faire
cesser; que, par conséquent, il fallait éviter de faire naître avec ce
souverain de nouvelles causes de discussions, parce qu'on ne pouvait
pas prévoir quel en serait le terme[179], et que le moyen de les
prévenir était d'adhérer, comme il l'avait fait, au protocole du 20
janvier. Le prince a déclaré, en outre, aux députés qu'aussitôt[180]
qu'ils auraient rétabli des rapports convenables avec les puissances,
il s'occuperait personnellement, avec le plus vif intérêt, des
échanges et des autres arrangements qui sont l'objet de leurs voeux.
[179] Variante: _dont on ne pourrait pas calculer le terme_.
[180] _Il leur a annoncé en outre_ qu'aussitôt _que par cette
adhésion_...
»Il leur a fait remarquer que le principe de ces échanges avait été
posé dans le protocole du 20 janvier, puisqu'une de ses dispositions a
pour but d'assurer aux Belges et au roi de Hollande la contiguïté de
leurs possessions. Il leur a dit qu'il avait des raisons de croire
que, sous ce rapport, ils auraient des marques de bienveillance de la
part des puissances; qu'enfin il userait de toute l'influence qu'il
pourrait avoir pour travailler sans relâche au bonheur de la Belgique,
pour lui faire acquérir le rang qu'elle doit avoir en Europe et pour
développer toutes les sources de prospérité de ce beau pays.
»Quant au grand-duché de Luxembourg, il ne serait peut-être pas
impossible, monsieur le comte, qu'en laissant à la Confédération
germanique la forteresse, on parvînt à s'entendre avec le roi de
Hollande, relativement à la partie territoriale. Vu la distance où
elle se trouve de ses autres possessions, elle n'a peut-être plus pour
lui un grand prix, et il pourrait se faire qu'on l'amenât à en traiter
pour une somme d'argent, après toutefois que les Belges auraient
adhéré au protocole du 20 janvier...»
«Londres, 6 mai 1831.
»Monsieur le comte[181],
[181] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3
de ce mois relativement au rappel de M. le général Guilleminot. Les
informations contenues dans ma lettre du 26 avril laissaient peu de
doute sur les faits dont j'avais l'honneur de vous parler et dont
j'attribuais une partie aux intrigues des drogmans; la gêne que cette
affaire mettait dans nos rapports ici a cessé.
»Le roi ne se rendra pas au dîner que la Cité de Londres devait
offrir. En général, on évite tout ce qui peut être une occasion de
rassemblement populaire. Il y a lieu de croire que lord Palmerston
échouera décidément aux élections de Cambridge[182]; l'influence du
clergé est très grande dans cette université. Le ministère lui
procurera une autre élection moins brillante, mais dont il dispose. Si
l'on faisait quelques pairs, il pourrait aussi être du nombre de ceux
que le roi choisirait[183].
[182] Lord Palmerston échoua en effet à Cambridge, mais il fut
élu par le bourg de Bletchingby.
[183] Variante: _ainsi que lord Sefton qui a une promesse
ancienne_.
»Lord Palmerston sera probablement ici demain. Je pense que nous
pourrons alors avoir une conférence et que la santé de M. de
Wessenberg lui permettra d'y assister...
»Les députés polonais, qui sont à Londres, croient que si l'affaire
qui paraît devoir avoir lieu sous peu de jours entre les Russes
et leurs compatriotes était favorable à ces derniers, l'Autriche et la
Prusse offriraient leur médiation, ce qui les effraierait. Si la
France et l'Angleterre faisaient partie de cette médiation, ils
seraient rassurés; et il me semble que l'Angleterre ne pourrait pas se
refuser à y entrer avec nous[184]...»
[184] Sur la politique que lord Palmerston entendait suivre
vis-à-vis de la Pologne, on lira avec intérêt la lettre suivante
qu'il écrivait à lord Granville:
[_Particulière_]
Foreign Office, 29 mars 1831.
»... Les Polonais se battent galamment et les Russes ont souffert
plus qu'on ne le suppose, mais l'empereur doit l'emporter à la
fin. J'ai eu des conversations avec Wielopolski et Waleski et je
leur ai dit qu'il fallait nous en tenir à nos traités et que,
puisque d'un côté nous protesterions si la Russie essayait
d'éluder le traité de Vienne, de l'autre nous ne pourrions le
faire nous-mêmes en aidant la Pologne à se rendre entièrement
indépendante». (_Correspondance intime de lord Palmerston_, I,
32.)
Lord Palmerston était donc très loin d'accéder aux demandes des
députés polonais qui auraient voulu provoquer une intervention
active de l'Angleterre.
«Londres, le 9 mai 1831.
»Monsieur le comte[185],
[185] Dépêche officielle déjà publiée.
»Nos conférences ont été reprises aujourd'hui. On s'est occupé de la
situation dans laquelle se tient toujours la Belgique envers la France
et envers les autres puissances de l'Europe. On a rendu justice aux
députés qui sont ici, et qui paraissent animés d'un esprit plus sage
que ceux qui nous ont été envoyés jusqu'à présent; mais, comme eux,
ils se trouvent sans pouvoirs et, par là, ne peuvent faire faire aucun
progrès aux questions relatives à leur pays et qu'il faut enfin
terminer.
»Il a été convenu, ainsi que vous en exprimiez le désir dans
votre dépêche du 22 avril, que les Belges auraient jusqu'au 1er juin
pour se prononcer définitivement sur les propositions contenues dans
le protocole numéro 22. Ce délai sera déterminé dans le premier
protocole qu'arrêtera la conférence.
»J'ai l'honneur de vous adresser, pour le cas où vous ne l'auriez pas
déjà, l'état des troupes de la Confédération germanique qui doivent
être employées dans le grand-duché de Luxembourg; elles sont sous le
commandement du général Hinüber. Il paraît, d'après les nouvelles qui
sont parvenues ici, que leur marche est lente.
»J'ai vu aujourd'hui le prince Léopold, il ne varie pas dans sa
résolution; il n'acceptera pas la Belgique, telle qu'elle est définie
par le congrès, et dans laquelle se trouvent des pays que les Belges
mêmes n'occupent pas; mais il accepte la Belgique telle qu'elle est
définie par les cinq puissances, en en séparant la question du
grand-duché de Luxembourg.
»Le prince a eu de fréquents entretiens avec les députés et leur tient
toujours le langage le plus convenable et le plus franc. De leur côté,
ils prennent confiance en lui, et expriment, en toute circonstance, le
désir de le voir incessamment placé à leur tête, parce qu'ils
espèrent, seulement alors, que l'ordre pourra renaître dans leur pays;
mais le prince Léopold ne leur cache pas qu'il ne se déterminera à se
rendre parmi eux que lorsque les choses seront plus avancées et qu'il
n'y aura plus surtout d'incertitude sur les résolutions du
gouvernement provisoire relativement au protocole du 20 janvier. Vous
voyez que les choses vont encore bien lentement. _En général,
cependant, les membres de la conférence sont pressés de finir,
et tous ont exprimé aujourd'hui ce désir[186]_...»
[186] Supprimé dans le texte des archives.
«Londres, le 10 mai 1831.
»Monsieur le comte[187],
[187] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole que la conférence a
arrêté ce matin et dans lequel vous retrouverez l'esprit des
protocoles précédents[188]. Ce protocole--l'adhésion bien connue de la
France aux résolutions prises à Londres,--l'acceptation du prince
Léopold, conditionnellement annoncée aux députés belges, s'ils
adoptent les limites déterminées par le protocole du 20 janvier,--le
terme du 1er juin qui est fixé pour leur adhésion;--tout porte à
croire que la raison se fera enfin entendre en Belgique.
[188] Le protocole du 10 mai (nº 23), confirmant le protocole 22
du 17 avril et le complétant, fixait au 1er juin le délai accordé
aux Belges pour accepter ledit protocole. Passé ce délai, les
puissances déclaraient devoir rompre avec la Belgique et laisser
toute liberté à la Confédération germanique d'agir à sa guise
dans le Luxembourg. Le protocole ajoutait que la violation par
les Belges de l'armistice avec la Hollande serait regardée par
les puissances comme un _casus belli_.
»Dans le cas cependant où les Belges pousseraient les choses à
l'extrême, il a paru prudent d'engager les deux membres de la
conférence qui sont en rapport régulier avec la Diète de Francfort, à
écrire au président de cette assemblée, en lui envoyant textuellement
ce que nous désirons trouver dans la réponse de M. de Münch. Voici la
phrase qui sera insérée dans la lettre du président:
»La Confédération ne fait entrer ses troupes dans le Luxembourg,
que pour y rétablir les droits du roi grand-duc et l'empire des
traités. Agissant dans les intérêts connus et avoués des États
limitrophes, elle respectera aussi la neutralité de la Belgique, à
condition que la Belgique elle-même en respectera les principes.»
»Vous voudrez bien remarquer que ces dispositions ne s'appliquent
qu'au seul cas où, après le 1er juin, qui est l'expiration du délai
accordé aux Belges, la Confédération se verrait obligé de repousser
par la force ceux qui occupent le territoire qui lui appartient.
»Mon opinion est que la Confédération désire beaucoup ne pas être
obligée de recourir aux moyens d'exécution, et surtout de ne pas être
forcée de faire passer le Rhin à ses divers contingents dont elle
trouve les mouvements fort coûteux...»
«Londres, le 12 mai 1831.
»Monsieur le comte[189],
[189] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10
de ce mois; elle peint l'état de la Belgique tel qu'il est et que le
font connaître les informations parvenues ici. Je vous ai mandé, par
ma lettre du 9, combien les membres de la conférence étaient pressés
d'en finir; mais ils ont voulu vous donner une marque de
condescendance, en reculant au 1er juin, ainsi que vous l'avez désiré,
le dernier délai accordé aux Belges.
»La députation belge vient de s'augmenter d'un membre; M.
Devaux[190], qui fait partie du congrès et du conseil des ministres,
est arrivé ici; mais il n'a pas plus de pouvoirs que ceux qui l'ont
précédé.
[190] Paul-Isidore Devaux, né à Bruges en 1801, se fit de bonne
heure un nom comme journaliste dans le parti libéral. Député au
congrès en 1830, ministre sans portefeuille sous la régence de M.
Surlet de Chokier, il alla à Londres, en mai 1831, comme
commissaire près la conférence, se démit à son retour, de ses
fonctions de ministre, mais demeura à la Chambre des
représentants jusqu'en 1863. Il fut, à cette époque, atteint de
cécité et contraint de se retirer de la vie politique.
»Le prince Léopold a vu M. Devaux; il lui a dit, ainsi qu'à ses
collègues qu'il était toujours disposé à accepter leurs offres, mais
qu'il ne donnerait pas son acceptation tant que l'État belge serait
vague, incertain; et surtout tant que les Belges ne seraient pas dans
des rapports de bonne harmonie avec les principales puissances de
l'Europe.
»... Je crois qu'il serait utile que vous fissiez connaître au général
Belliard l'état où se trouvent les choses en ce moment, ici, afin
qu'il use de son influence pour amener les Belges aux moyens
conciliatoires qui leur sont proposés...»
Je n'ai rien à ajouter à ces dépêches qui retracent suffisamment les
entraves que rencontraient nos négociations compliquées. Je tiens
cependant à faire connaître aussi les impressions qu'on en recevait à
Paris et les échos qui me venaient de ce côté.
On les trouvera dans les lettres suivantes que je reçus à cette
époque, et qui, on le remarquera, venaient de personnes assez opposées
dans leurs idées et dans leurs vues.
Ainsi, M. Casimir Périer m'écrivait:
«Paris, le 23 avril 1831.
»C'est, mon prince, avec une grande satisfaction que nous avons reçu
vos dernières dépêches et les deux derniers protocoles que vous nous
avez envoyés. Dans une conférence que nous avons eue hier, à ce sujet,
nous avons réussi à les faire approuver. M. le ministre des affaires
étrangères doit vous transmettre aujourd'hui quelques observations;
nous serions surtout heureux que vous puissiez prendre en
considération celle qui est relative aux échanges et obtenir, pour
elle, l'assentiment de la conférence. Ces arrangements faciliteraient,
nous le pensons, les négociations sur les affaires de Belgique; et si
nous apprenions qu'ils ont été favorablement accueillis, nous y
verrions un heureux acheminement vers une solution définitive que tous
nos voeux appellent. M. le général Belliard va partir avec des
instructions conformes aux communications que vous fait M. le ministre
des affaires étrangères; toutefois, il ne doit en faire usage que
lorsque nous aurons reçu votre réponse à ce sujet.
»La marche de nos affaires intérieures devient plus satisfaisante, et
le gouvernement s'avance avec plus de succès vers le but qu'il s'est
proposé. Notre position n'en est pas moins extrêmement grave, et au
milieu de l'ébranlement général, la paix est une nécessité, non
seulement pour la France, mais pour la stabilité de tous les États.
Nous rencontrons des obstacles surtout dans cet esprit de désordre et
d'innovation qui n'est plus seulement français, et que notre exemple
paraît avoir rendu européen. Mais, avec de la persévérance, avec le
maintien de la paix pour lequel vous nous secondez si bien, nous
sortirons de la position difficile où nous avons été placés. Tel est
notre espoir, et, plus que jamais, nous sentons qu'il y a nécessité et
devoir à remplir la mission que nous nous sommes imposée...»
Le comte Alexis de Noailles[191], que je puis tenir pour un
représentant du faubourg Saint-Germain, m'écrivait le 30 avril:
«Mon prince,
»... Je pars pour mon département, pour assister à la session de mon
conseil général et aux élections. On en parle fort diversement; mais,
toutes les idées se modifient chaque jour; les plus alarmés reviennent
à la pensée qu'en général les élections seront fort modérées. On cite
même que MM. Demarçay[192], Corcelles[193] et Salverte[194] ne
seront pas réélus à Paris. Le dernier sera toujours réélu; je ne puis
en douter à cause de son talent, de tous ceux de la gauche, le plus
redoutable. Pour les autres, leur élection est, en effet, fort
douteuse.
[191] L'ancien plénipotentiaire du congrès de Vienne. M. de
Noailles, membre de la dernière Chambre de la restauration,
avait, comme député, prêté serment au nouveau gouvernement, mais
il ne fut pas réélu aux élections de 1831.
[192] Marc-Jean Demarçay, né en 1772, entra fort jeune au service
et prit sa retraite en 1810 comme général de brigade. Sous la
Restauration, il fut élu député des Deux-Sèvres (1819) et devint
l'un des membres les plus actifs de l'opposition. Il échoua aux
élections de 1824, mais fut élu dans la Seine en 1827. Il se
rallia un instant au gouvernement de Juillet, mais rentra peu
après dans l'opposition où il siégea jusqu'à sa mort (1839).
[193] Claude de Corcelles, né en 1768, était officier de
cavalerie en 1789. Il émigra en 1792 et, de retour en France,
vécut dans la retraite jusqu'en 1814. Nommé, pendant les
Cent-jours, colonel des gardes nationales du Rhône, il fut arrêté
après la seconde Restauration et, bien que relâché, dut quitter
la France où il ne revint qu'en 1818. En 1819, il fut élu député
du Rhône et fit, à la Chambre, une vive opposition au
gouvernement. Il demeura dans l'opposition après 1830, se retira
de la vie publique en 1835 et mourut en 1843.
[194] Anne-Joseph-Eusèbe Baconnière-Salverte, né en 1771, avait
été reçu tout jeune avocat au Châtelet. Il ne joua aucun rôle
pendant la Révolution. Compromis sous le Directoire dans la
réaction royaliste il fut, après le 13 vendémiaire, condamné à
mort par contumace, mais il se présenta devant ses juges et fut
acquitté. Il vécut très retiré sous l'empire, s'occupant
uniquement de travaux philosophiques et littéraires. Sous la
Restauration, il se fit un nom comme polémiste dans le parti
libéral et fut élu, en 1828, à la Chambre des députés où il
siégea dans les rangs les plus ardents de l'opposition. Réélu à
Paris, en 1831 et 1834, il conserva la même attitude vis-à-vis du
gouvernement de Juillet et mourut en 1839.
»Quel sort est le vôtre, mon prince, et quelle glorieuse destinée
politique a été celle de votre vie! Trois fois, dans les plus grandes
circonstances, au milieu des menaces les plus prochaines de
dissolution pour ce pays-ci, vous serez intervenu, dirigeant presque
seul la barque. Vous l'aurez amenée au port. Cette fois, le service
est d'autant plus grand que vous avez lutté et agi d'abord contre une
opinion presque générale. Vous avez ramené à vous, non seulement les
négociations et les événements, mais encore les opinions. La guerre,
en ce moment, est en horreur en France. Le gouvernement peut tout dans
l'intérêt de la paix. Tous les partis sont revenus à cette idée. On
n'oserait en avouer une autre...»
Écoutons maintenant le duc de Dalberg:
«Paris, le 3 mai 1831.
»... Le vieux renard du Luxembourg (M. de Sémonville)[195] maintient
sa prophétie que tout cela n'est pas tenable, et l'accompagne de
tant de réflexions qu'on a quelque peine à ne pas se ranger de son
avis. Il croit au rappel du petit _Aiglon_ (le duc de Reichstadt) qui
ne tiendra pas plus, à ce qu'il croit, mais qui laissera le champ
libre à d'autres combinaisons entre les prétendants.
[195] M. de Sémonville était alors grand référendaire de la Cour
des pairs.
»J'ai la presque certitude que, pendant que nous menacions l'Autriche
d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste ici, très actif et très
remuant, avait obtenu des assurances de secours. On tient maintenant
un tout autre langage envers ce parti.
»Si on exige que les Autrichiens quittent les États du pape, les
émeutes reprendront sur tous les points. La conduite qu'on tient à
Parme et à Modène est absurde[196].
[196] Le duc de Modène et la duchesse de Parme (l'ex-impératrice
Marie-Louise) avaient capitulé devant l'émeute et s'étaient
retirés.
»Casimir Périer avance aussi bien qu'il le peut; mais il a plus de
difficulté _au-dessus de lui_ qu'au-dessous.
»Le rappel du général Guilleminot a fait quelque impression. On
devrait y mettre Latour-Maubourg[197] qui est à Naples, mais on dit
que Sébastiani y enverra son frère[198], ce qui ne conviendra qu'à
cette famille...»
[197] Just de Fay, marquis de Latour-Maubourg, né en 1781, entra
dans la diplomatie sous le Consulat, fut secrétaire d'ambassade à
Copenhague, puis à Constantinople où il demeura comme chargé
d'affaires jusqu'en 1812. Il passa de là à Stuttgard comme
ministre (1813). Sous la Restauration, il fut nommé ministre à
Hanovre, puis ambassadeur à Dresde (1819) et à Constantinople
(1823). Le gouvernement de Juillet l'accrédita à Naples (1830),
puis à Rome où il demeura jusqu'à sa mort (1837). M. de
Latour-Maubourg était entré à la Chambre des pairs par droit
d'hérédité en 1831.
[198] Jean-André-Tiburce, vicomte Sébastiani, né en 1786, était
entré dans l'armée en 1806, général de brigade en 1823, il fut
mis en non activité et entra à la Chambre des députés en 1828. Il
n'obtint pas l'ambassade de Constantinople en 1831, mais fut
nommé lieutenant général et pair de France (1837). Il se retira
en Corse en 1848.
«Paris, le 10 mai 1831.
»... L'esprit de parti qui règne ici et qui augmente par la faiblesse
du gouvernement, lequel cependant fait ce qu'il peut, rend ce séjour
de plus en plus odieux.
»Le bonapartisme est à présent la couleur sous laquelle on travaille.
On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les classes inférieures,
séduites par les succès de ceux qui en sortent pour monter sur des
trônes et pour être décorés des faveurs de la fortune. Le gouvernement
a tort de ne pas mieux éclairer l'opinion qu'elle ne l'est, sur le
régime impérial. Tout le monde se fait bonapartiste, parce que le
Palais-Royal et _sa camarilla_ n'ont peur et n'ont des égards que pour
ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin disait,
il y a quelques jours, à un homme dont je le tiens: «Il nous faut un
gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de Reichstadt, et
nous y arriverons.»
»Croyez que si la guerre éclatait en Italie, l'Autriche animerait ces
intrigues. D'un autre côté, comment comprimerez-vous l'ardeur de
l'armée que vous avez réunie et celle de la population de la France
qu'on a si sottement échauffée, en lui parlant des étrangers qui
veulent marcher sur la France?
»Enfin, à la prochaine session des Chambres, on verra comment tous ces
éléments de discorde pourront être conjurés...»
Je terminerai ces citations de lettres par celle, assez longue, que
m'écrivait Madame Adélaïde d'Orléans, à la date du 11 mai, et qui est
la plus importante de toutes, ainsi qu'on pourra en juger.