«Saint-Cloud, le 11 mai 1831.
»C'est bien à regret, mon cher prince, que je suis aussi en retard
dans ma correspondance avec vous. Mais nous avons été si en mouvement
pendant plusieurs jours, pour la fête de notre cher roi (qui s'est
passée comme nous pouvions le désirer), puis à la suite, notre
établissement ici, qu'il m'a été impossible de trouver, comme je
l'aurais désiré, un instant pour vous écrire. J'ai eu le plaisir de
voir hier madame de Dino, et de savoir par elle que vous êtes
maintenant en parfaite santé et toujours bien occupé de cette
malheureuse affaire de Belgique que je voudrais bien voir finie. Il me
paraît, d'après ce que le prince de Cobourg m'écrit, qu'il est bien
tenté de la chose, mais que l'expérience qu'il a eue de s'être trop
hâté dans l'affaire de la Grèce l'empêche d'accepter avant que les
arrangements soient faits, ce que, je vous avoue, je comprends[199].
Ce qu'il me dit sur l'arrangement du Luxembourg me paraît très
raisonnable; c'est qu'il serait extrêmement désirable que, pour la
tranquillité de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, on pût
induire le roi de Hollande à céder ce pays contre ou pour une
indemnité, et j'aurais bien désiré que cela fût obtenu par
l'intervention de la France, par vous, si cela eût été possible, ou si
cela l'est encore. Il me semble que cela serait bien et bon pour
nous; mais, au reste, je raisonne peut-être sur cela comme une ignare
que je suis en politique. Passez-le-moi, mon cher prince, en me disant
ce que vous en pensez.
[199] Le prince Léopold avait été, en effet, sur le point d'être
nommé roi de Grèce. Agréé par les puissances et accepté par la
Grèce, il n'avait pas voulu se soumettre aux conditions imposées
par la conférence. Celle-ci, dans son protocole du 3 février
1830, avait délimité la Grèce de telle sorte que l'Etolie et
l'Acarnanie étaient laissées à la Porte ainsi que les îles de
Candie et de Samos. Le prince Léopold protesta auprès de la
conférence (lettre du 11 février). Celle-ci ayant maintenu sa
décision, le prince refusa définitivement la couronne.
»Je me félicitais de pouvoir vous mander que nous étions parfaitement
tranquilles, et de fait, nous l'étions jusqu'à hier. Mais à la suite
d'un repas donné aux chefs de la protestation sur la croix de Juillet,
il y a eu dans la nuit avant celle-ci des chants, des cris, des
rassemblements et du désordre[200]. Hier, les rassemblements ont été
dispersés à plusieurs reprises; mais vers le soir, étant devenus plus
considérables, sur la place Vendôme, après les sommations il y a eu
une charge de cavalerie qui les a entièrement dissipés. La garde
nationale et toute la population de Paris sont furieuses de ces
tentatives de désordres excitées par un petit nombre de mauvais
sujets. Cela ne présente aucune inquiétude réelle, mais cela est fort
ennuyeux. J'espère que cette dernière tentative-ci, qui est désavouée
et désapprouvée généralement, sera la dernière.
[200] L'ordonnance du 13 avril, conformément à la loi du 13
décembre précédent, avait créé une décoration spéciale pour les
combattants de Juillet. Les décorés devaient prêter serment de
fidélité au roi et d'obéissance à la charte. La croix portait
comme légende: «donnée par le roi des Français»; ces deux
dispositions (le serment et la légende) furent jugées
inconstitutionnelles par les citoyens appelés à porter la
décoration. Ils protestèrent et refusèrent de s'y soumettre.
L'affaire finit par s'arranger non sans beaucoup de bruit et
quelques manifestations autour de la colonne Vendôme. C'est à
cette occasion que le comte de Lobau fit disperser les
manifestants avec le jet des pompes à incendie.
»Le roi doit partir lundi prochain, pour faire une tournée en
Normandie, qui est depuis longtemps demandée et désirée et qui
produira certainement un très bon effet. Il compte aller à Rouen, au
Havre et revenir par la ville d'Eu. Son projet est d'être de
retour ici le 26. Pendant ce temps, la reine et moi, nous restons à
Saint-Cloud avec mes nièces et mes petits-neveux. Nous avons de bonnes
nouvelles de notre cher petit marin (le prince de Joinville) qui doit
être en ce moment à Toulon, où il s'embarquera vers le 15. Il ira
premièrement en Corse, après à Livourne, Naples, la Sicile, Malte et
Alger, puis à Mahon où il fera sa quarantaine. C'est un beau voyage
qui, de toute manière, lui sera utile. Il sera de retour dans trois
mois à peu près.
»Je me réconcilie tout à fait avec le séjour de Saint-Cloud, pour
lequel, avant d'y venir, je me sentais peu d'attrait. C'est un superbe
séjour, les environs sont charmants et les promenades bien agréables;
puis d'anciens souvenirs qui nous sont chers. Je crois que nous y
resterons à peu près six semaines.
»Adieu, mon cher prince...
»_P.-S._--Je viens de lire à mon frère la politique que je vous fais
dans ma lettre, et je n'en ai point obtenu les compliments que
j'espérais pourtant un peu. Il m'a dit qu'il ne voulait plus se mêler
de donner des conseils aux uns et aux autres, depuis qu'il avait
abandonné à la conférence le soin de s'en débattre, parce qu'il avait
été un peu fatigué des défiances qu'il avait aperçues et au-dessus
desquelles il s'était flatté d'être placé; qu'il ne voulait pas en
donner davantage au prince Léopold, non pas par défaut de confiance ou
d'amitié pour lui, bien au contraire, mais parce qu'il ne voulait plus
que ses conseils fussent dénaturés; parce qu'il craignait qu'on y
cherchât encore autre chose que le sentiment qui les lui dicterait,
qui n'était autre que son désir et même son impatience de voir
l'affaire de la Belgique terminée par l'établissement d'un
souverain qui assurera à la fois son indépendance et l'organisation
d'un gouvernement capable d'y maintenir la paix et le bon ordre.
»Il me dit de vous dire que vous avez surpassé son attente par
l'habileté et la hardiesse avec lesquelles vous avez amené la
conférence à _fendre_ le royaume des Pays-Bas et à détacher la
Belgique de la Hollande, ou plutôt à faire reconnaître leur
indépendance l'un de l'autre. Mais il croit que, depuis ce grand pas
fait, l'antipathie que les Belges ont inspirée a faussé l'allure en ce
point principal, que la difficulté de les manier a fait perdre de vue
la nécessité d'obtenir d'eux, avant tout, le choix d'un souverain, car
mon frère me dit qu'il n'a cessé de croire, de dire et de répéter,
qu'une fois ce choix fait d'une manière qui convînt à l'Europe, aussi
bien qu'à la France en particulier, tout était fini avec les Belges,
parce que leur concours était assuré et devenait facile à obtenir pour
le reste, au lieu qu'en exigeant des Belges d'agir par eux-mêmes, on
se plongeait dans le dédale des assemblées gouvernantes; on courait
risque ou de n'obtenir d'eux, comme cela est arrivé, que des choix
spontanés et inacceptables, ou de voir se prolonger parmi eux l'état
d'anarchie et d'ingouvernabilité où ils sont encore, et en les jetant
de plus en plus dans les bras de la propagande et des chimères de la
guerre et de la république.
»Mon frère me dit qu'il n'a jamais hésité une minute sur le protocole
du 20 janvier et qu'il n'a cessé de le dire aux Belges de sa propre
bouche, mais qu'il n'aurait pas voulu retarder le choix du souverain,
retard que le parti républicain n'a cessé de désirer, parce qu'il
pensait, qu'une fois le souverain choisi, le parti républicain serait
battu et qu'il devait être fort égal pour le souverain d'avoir exigé
d'avance l'acceptation du protocole du 20 janvier, ou de l'exiger
après son élection, car on verrait toujours qu'il l'avait exigé.
»Mais en me permettant de vous transmettre ainsi sa manière de voir
personnelle, mon frère me dit que c'est une marque de confiance qu'il
est toujours bien aise de vous donner, et qu'il n'a pas besoin de vous
recommander de la garder pour vous. Il veut que vous regardiez ceci
comme une conversation qu'il aurait eue avec vous sur son canapé, et
nullement comme une communication officielle dont il dit qu'il ne
voudrait jamais que je fusse l'organe...»
Je dois m'arrêter au long _post-scriptum_ de cette lettre de Madame
Adélaïde qui avait été évidemment dicté par le roi. Cela me permettra,
en rétablissant les faits, de rappeler succinctement le point où était
parvenue l'affaire hollando-belge et ce qui menaçait de nous mettre
dans une impasse.
Le congrès belge avait voté une constitution dans laquelle se trouvait
défini le territoire composant la Belgique, telle que les Belges
l'entendaient[201]. Dans cette définition ils avaient compris des
territoires qui ne leur appartenaient à aucun titre, sous le prétexte
que les habitants de ces territoires s'étant associés à eux dans leur
révolution, ils étaient engagés d'honneur à réclamer leur adjonction.
C'était la constitution ainsi rédigée, que le souverain, élu par eux,
devait jurer de maintenir en acceptant la royauté. En opposition
à cette constitution, existait le protocole de la conférence du 20
janvier qui avait déterminé la délimitation du territoire belge
d'après les traités et les précédents historiques. Le roi de Hollande,
dépossédé de la Belgique, avait donné, quoique à regret, son
consentement à la délimitation fixée par la conférence. Voilà où en
était l'état des choses lorsque dans le congrès belge on avait songé à
offrir la couronne au prince Léopold. La prudence la plus ordinaire
commandait clairement à ce prince de n'accepter la couronne qu'après
que les Belges seraient revenus de leurs prétentions mal fondées. Une
autre conduite l'aurait placé dans la position la plus fausse et la
plus périlleuse. En effet, si après avoir accepté la couronne et la
constitution, il insistait auprès des Belges pour les faire renoncer
aux territoires qui ne pouvaient pas leur appartenir, il se mettait en
dehors de la constitution; ou en supposant que les Belges se fussent
soumis à ses instances, il commençait son règne sous les plus fâcheux
auspices, parce qu'on lui reprocherait de n'avoir pas obtenu ce qu'on
espérait obtenir en l'élisant. Si, au contraire, le prince Léopold
devenu roi, appuyait et soutenait les prétentions mal fondées des
Belges, il se mettait par là en opposition directe avec les cinq
puissances représentées par la conférence de Londres, et avec la
Confédération germanique qui réclamait le grand-duché de Luxembourg.
Il était donc simple que le roi Léopold refusât d'accepter une
position aussi compromettante. Ceci répond aux observations du roi
Louis-Philippe, qu'on a lues dans la lettre citée plus haut de Madame
Adélaïde.
[201] La constitution belge fut votée le 7 février, l'article 1er
énumérait les territoires revendiqués par le congrès, savoir: les
provinces d'Anvers, du Brabant, de la Flandre occidentale, de la
Flandre orientale, du Hainaut, de Liège, de Limbourg, de Namur et
le Luxembourg, sauf ses relations avec la Confédération
germanique.
Il ne sera pas inutile de rappeler encore une fois les faits qui
concernaient le grand-duché de Luxembourg. On ne doit pas perdre
de vue que ce grand-duché appartenait personnellement au roi de
Hollande; il lui avait été concédé en 1814, en échange des territoires
qu'il avait droit, comme prince de la maison de Nassau, de réclamer en
Allemagne, territoires dont une partie avait été cédée à la Prusse. En
lui concédant le grand-duché de Luxembourg, on avait stipulé qu'il
resterait rattaché à la Confédération germanique, à cause de la
forteresse de Luxembourg qui y était située et qui avait été déclarée
forteresse fédérale. Le roi de Hollande, alors roi des Pays-Bas, avait
bien, en effet, pour faciliter son administration, réuni plus tard le
grand-duché de Luxembourg au royaume des Pays-Bas; mais cette réunion
n'était pas complète, puisqu'il restait, comme grand-duc de
Luxembourg, membre de la Confédération germanique et, en cette
qualité, obligé de fournir à l'armée fédérale un contingent militaire
tiré du grand-duché même.
La France, quoi qu'on en dît à Paris, n'avait qu'un intérêt très
secondaire dans toutes ces questions. L'immense avantage qu'elle avait
acquis par la dissolution du royaume des Pays-Bas, par la déclaration
d'indépendance et de neutralité de la Belgique, et subsidiairement,
par la démolition d'un certain nombre de forteresses belges[202], cet
avantage lui était acquis, et elle l'avait obtenu sans guerre.
Pouvait-il lui convenir de s'exposer à la guerre, pour assurer aux
Belges une frontière plus ou moins bien limitée? Évidemment non. Aussi
je ne m'embarrassais guère des déclarations venant de Bruxelles ou de
Paris à ce sujet, et je poursuivis mon plan, de faire régler, aussi
équitablement que possible, les affaires de la Belgique par la
conférence. On avait heureusement fini par comprendre à Paris que le
prince Léopold était de tous les prétendants celui qui offrait les
meilleures garanties, et cela facilita ma tâche qui devait rester
assez laborieuse encore pendant quelques mois.
[202] Sur la question des forteresses belges, voir pages 357, 363
et notes.
Avant de reprendre la suite de mes dépêches, je dois faire mention
d'un fait sans grande importance, mais qui donna lieu à de ridicules
commentaires dans certains journaux et sur lequel je suis bien aise de
rétablir la vérité en ce qui me concerne. On sait que la duchesse de
Saint-Leu[203], après avoir perdu son fils aîné à Florence à la suite
des troubles dans les États du pape auxquels il avait pris part, se
rendit incognito à Paris, accompagnée du second de ses fils, le prince
Louis Napoléon. Elle se trouva dans la nécessité de faire connaître au
roi et à M. Casimir Périer sa présence dans la capitale, où on toléra
son séjour jusqu'à ce que son fils, qui se disait malade, fût en état
de se remettre en route. De Paris, elle se rendit à Londres et le
gouvernement du roi m'informa de son arrivée, en me communiquant les
détails de son séjour à Paris. Elle me fit témoigner le désir de me
voir; mais je jugeai qu'il était plus convenable d'éviter une entrevue
avec elle, et je priai ma nièce, madame de Dino, de passer chez elle,
et de savoir en quoi je pouvais lui être utile. Elle voulait un
passeport pour retraverser la France avec son fils et se rendre en
Suisse où elle possédait une habitation. Je transmis sa demande à
Paris, où après quelque hésitation, on se décida à me donner
l'autorisation de lui donner un passeport, ce que je m'empressai
de faire. Je n'aurais éprouvé aucun embarras à la voir, si cela avait
eu quelque utilité pour elle; j'avais rencontré dans le monde à
Londres, les deux frères de l'empereur Napoléon, Lucien et Joseph
Bonaparte, et j'avais eu pour eux les égards que j'aurai toujours pour
les membres de cette famille. Si je crois maintenant, comme en 1814,
la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je ne puis
oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une raison
suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un
intérêt fondé sur ma reconnaissance, mais qui ne peut exercer
d'influence sur mes sentiments politiques.
[203] C'était le nom adopté en exil par la reine Hortense. On se
rappelle que son fils aîné, le prince Charles Napoléon était mort
en 1807 à Forli.
Voici, au reste, la lettre que madame la duchesse de Saint-Leu
m'écrivit, à l'occasion de ses passeports, et qui confirme ce que je
viens de dire: