[147] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 16 avril 1831.
»Monsieur le comte,
»J'ai reçu votre dépêche du 12[148], qui a pour objet de faire sentir
les graves motifs d'inquiétude que donnerait à la France l'entrée des
troupes de la Confédération germanique dans le grand-duché de
Luxembourg. Vous y exprimez aussi, monsieur le comte, la crainte que
la Diète ne soit entraînée à la guerre par l'influence de son
président, et vous faites observer avec raison que le mouvement des
troupes fédérales ne doit pas être réglé isolément à Francfort, en
ajoutant que les représentants des cinq puissances réunis à Londres
sont appelés à juger le moment où cette grande mesure pourra être
devenue indispensable.
[148] Variante: ... _la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser le 12 de ce mois. Cette dépêche avait pour but_...
»Je crois pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à ces
différentes observations.
»Le gouvernement du roi ayant désiré, dès l'origine du différend entre
la Belgique et la Confédération germanique, que la Diète ne prît
aucune résolution précipitée et adoptât, au contraire, pour système,
une lenteur sagement calculée, j'ai agi dans ce sens auprès des
membres de la conférence dont les souverains sont liés à la
Confédération germanique; et je ne peux pas renoncer à croire que
leurs conseils n'aient eu, jusqu'à présent, une forte influence
sur les délibérations de Francfort, car, si un corps fédéral a été
désigné, il y a longtemps, vous aurez sans doute remarqué avec quelle
lenteur on s'est occupé de son organisation définitive.
»La Diète aurait persévéré probablement dans ce système de
temporisation, si, dans ces derniers temps, la proclamation du régent
de Belgique, relative au grand-duché de Luxembourg, les discussions et
les actes du congrès, n'étaient pas venus donner au corps germanique
des motifs de mécontentement assez graves pour déterminer la Diète à
songer à l'emploi des moyens de rigueur, afin de se mettre à l'abri de
tout reproche.
»Cependant, monsieur le comte, d'après les ordres que vous m'avez
transmis, j'ai eu une conférence avec M. le prince Esterhazy et M. le
baron de Bülow que je trouve toujours disposés à se prêter aux vues de
conciliation, et je les ai engagés à employer leurs bons offices
auprès du président de la Diète, afin de faire suspendre toutes les
résolutions hostiles que l'on avait été disposé à adopter à Francfort.
»Les communications journalières que j'ai avec ces deux membres de la
conférence me laissent peu de doute sur les dispositions actuelles de
la Diète, et tout me porte à croire qu'elles ne sont pas de nature à
nous inquiéter. Ses mesures militaires n'annoncent point l'intention
d'agir immédiatement; ce ne sont encore que des _préparatifs_; et vous
aurez remarqué, sans doute, à quelle distance elle va chercher ses
soldats; ce sont les contingents du Holstein, d'Oldenbourg, des villes
anséatiques et du Mecklembourg, qu'elle appelle à marcher au delà du
Rhin, tandis qu'elle avait sous la main d'autres contingents qu'elle
aurait pu faire agir bien plus rapidement. Elle ne l'a pas voulu
et elle a évité aussi de faire un appel aux Prussiens, prévoyant que
leur intervention aurait entraîné des inconvénients.
»Il me paraît donc démontré que les intentions de la Diète et ses
mesures militaires n'ont aucun caractère qui puisse faire craindre une
prochaine agression. Quant au président de cette assemblée, que des
informations particulières vous dépeignent comme partisan d'une guerre
contre la Belgique, je ne pense pas que son influence puisse
l'emporter sur la volonté de son gouvernement, et nous savons
parfaitement, soit par les démarches auxquelles s'est prêté le prince
Esterhazy, soit par les communications directes et indirectes de sa
cour, que l'Autriche n'a nulle envie d'allumer la guerre sur aucun
point de l'Europe.
»La Diète, au surplus, n'est pas maîtresse de prononcer seule dans une
affaire aussi grave: la conférence conserve toujours la faculté de lui
adresser des avis; et je puis certifier, monsieur le comte, qu'il ne
partira de Francfort aucun ordre d'attaque avant que la conférence y
ait fait connaître qu'il n'existe plus de moyen d'accommodement.
»Les succès répétés et brillants des Polonais ont produit ici, comme
en France, la plus vive sensation[149]. Si les mouvements qui ont
éclaté en Lithuanie, sur des points rapprochés de la Courlande, ont
pour résultat de donner aux Russes un plus grand nombre d'adversaires,
il faudra reconnaître que l'insurrection de Varsovie aura eu des
conséquences bien plus graves que celles qu'on avait d'abord
calculées[150].
[149] Les Polonais avaient été vainqueurs à Grochow (19 février).
Après la bataille indécise de Praga (25 février), ils eurent de
nouveau l'avantage à Waver, à Dembe-Wilkie (30 et 31 mars) et à
Inganie (10 avril). Varsovie était dégagée et les Russes rejetés
au delà du Bug. En même temps, la Lithuanie s'insurgeait, et une
armée polonaise allait soulever la Volhynie.
[150] Variante: _qu'on avait pu d'abord entrevoir_.
»Les amis de l'ordre et de la paix ne peuvent qu'applaudir, monsieur
le comte, au langage que vous avez tenu dans les dernières séances de
la Chambre des députés; c'est ainsi, comme vous le dites à la fin de
votre dépêche, _que nous imposerons aux brouillons qui agitent la
Belgique_.
»Les discussions parlementaires ici offrent peu d'incidents
remarquables depuis deux jours; mais, elles prendront un grand intérêt
lundi ou mardi...»
«Londres, le 19 avril 1831.
»Monsieur le comte[151].
[151] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
Pallain.
»J'ai reçu de lord Palmerston une communication de laquelle il résulte
que quelques sujets de Sa Majesté Britannique ayant souffert en
Portugal[152] des insultes et des avanies que le gouvernement
portugais a plutôt favorisées qu'arrêtées, le gouvernement anglais
avait envoyé deux bâtiments de guerre avec ordre de demander des
réparations et des indemnités. Dans le cas où elles ne seraient pas
obtenues, le commandant de ces forces a été autorisé à déclarer qu'il
se ferait justice, lui-même, et qu'il agirait avec rigueur sur
les bâtiments portugais qu'il rencontrerait en mer...»
[152] Depuis plusieurs mois, l'Angleterre avait à se plaindre des
offenses du Portugal. Dès l'automne de 1830, un vaisseau anglais
avait été capturé par des navires portugais. A Lisbonne, les
résidents anglais étaient en butte à toutes sortes de vexations.
En avril 1831, le cabinet anglais envoya une escadre dans le
Tage. Le gouvernement portugais capitula (2 mai).--La France
suivit cet exemple et demanda satisfaction pour les traitements
indignes qu'avaient subis à Lisbonne deux négociants français.
Sur le refus du Portugal, les navires de ce pays qui se
trouvaient dans les ports français furent saisis. En outre, une
escadre sous les ordres de l'amiral Roussin se disposait à partir
pour l'entrée du Tage (9 juillet).
«Londres, le 20 avril 1831.
»Monsieur le comte[153],
[153] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16
de ce mois relativement aux traitements hostiles que des Français ont
éprouvés en Portugal. Une communication que m'a donnée lord
Palmerston, et dont je vous ai entretenu par ma lettre d'hier, vous
prouvera que les Anglais n'hésitent point à agir eux-mêmes et seuls
dans la question qu'ils ont avec le Portugal; ils demandent une
réparation qu'ils détermineront; et s'ils ne l'obtenaient pas, la
prise des navires portugais trouvés en mer serait la suite du refus
qui serait fait par les agents de dom Miguel; mais on ne doute pas que
la lâcheté qui accompagne toujours la cruauté, ne le fasse céder
immédiatement et qu'il ne fasse toutes les réparations convenables.
»Je vous fais connaître la marche que suit le gouvernement anglais
parce que vous trouverez peut-être qu'une conduite analogue est celle
qui convient davantage. Lord Palmerston est persuadé que des menaces
suffiront.
»J'ai donné beaucoup d'attention, monsieur le comte, aux informations
que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, relativement aux
habitants de Samos[154], mais depuis quelque temps, sans perdre de vue
les questions de la Grèce, il a été moins possible de s'en
occuper, soit à cause des affaires de la Belgique, soit par une
conséquence naturelle des travaux parlementaires des ministres
anglais. J'espère que nous aurons bientôt une conférence à ce sujet.
[154] L'île de Samos avait été laissée à la Turquie, ainsi que
Candie, mais la conférence s'occupait d'imposer à la Porte des
conditions propres à sauvegarder la liberté des habitants de ces
îles.
»Le ministère vient de perdre la majorité sur un amendement du général
Gascoyne, dans la question de la réforme[155]; il est assemblé en ce
moment pour aviser aux moyens de sortir de l'embarras que cet échec
lui donne; vous lirez avec plaisir les débats qui ont duré jusqu'à
cinq heures du matin. Je ne saurai que trop tard pour l'heure de la
poste, la résolution du conseil d'aujourd'hui; demain, j'aurai
l'honneur de vous l'écrire...»
[155] C'est le 19 avril que le bill reparut aux Communes. On y
discuta l'amendement du général Gascoyne, qui tendait à conserver
à l'Angleterre et au pays de Galles le même nombre de
représentants, c'est-à-dire à maintenir tous les _bourgs
pourris_. Le ministère s'opposa à cet amendement qui fut
néanmoins voté par 299 voix contre 291.
«Londres, le 22 avril 1831.
»Monsieur le comte[156],
[156] Dépêche officielle déjà publiée.
»Je vous annonçais, par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire
hier, que le ministère avait éprouvé un échec et que le conseil était
alors assemblé pour aviser aux moyens de sortir d'embarras. Sa
position était devenue encore plus difficile dans le cours de la
journée d'hier, parce qu'un membre de la Chambre de pairs, lord
Wharncliffe[157] avait annoncé qu'il ferait la proposition d'une
adresse au roi afin de supplier Sa Majesté de ne pas consentir à la
dissolution du Parlement que ses ministres pourraient lui proposer.
[157] James Stuart, lord Wharncliffe, né en 1776, entra d'abord à
l'armée, mais quitta le service en 1801 et fut élu aux Communes
où il siégea dans le parti tory. En 1826, il succéda à son père à
la Chambre des lords. Il fut en 1831 l'un des adversaires du bill
de réforme. En 1834, il devint lord du sceau privé dans le
cabinet de M. Peel. En 1841, il revint aux affaires comme
président du conseil. Il mourut en 1845.
»Cet état de choses--le doute dans lequel on était sur les intentions
du roi--les influences que des personnes de sa famille, dont les
opinions sont fort opposées, pouvaient exercer sur Sa Majesté,--la
gravité de la réforme en elle-même--tout avait contribué à répandre
depuis vingt-quatre heures une grande incertitude dans les esprits.
»Hier matin, cependant, le ministère avait obtenu du roi la promesse
positive que le Parlement serait dissous, sous la condition[158] que
le bill relatif au douaire de la reine, serait voté avant la
dissolution, ce qui aurait entraîné un délai d'un ou deux jours; mais
l'annonce de la proposition de lord Wharncliffe ayant fait sentir au
cabinet qu'on allait avoir à lutter contre de nouveaux embarras que
tout délai ne ferait qu'accroître, Sa Majesté s'est déterminée à
prononcer immédiatement la prorogation qui, d'après l'usage, est
suivie dans les vingt-quatre heures de la dissolution. Le roi s'est
rendu aujourd'hui à cet effet au Parlement.
[158] Variante: ... _et Sa Majesté désirait seulement que_ le
bill relatif au douaire de la reine _fût voté avant la
dissolution_, ce qui aurait entraîné, etc...
»Vous savez, monsieur le comte, qu'il doit s'écouler maintenant un
délai de quarante jours, avant qu'une nouvelle chambre puisse être
réunie; chaque parti va mettre ce délai à profit, pour s'assurer des
suffrages; et les plus grands efforts vont avoir lieu pour faire
triompher l'une ou l'autre opinion. Tous les membres du Parlement se
disposent déjà à quitter Londres pour se rendre sur les divers
points où ils ont à préparer leur élection.
»Il est arrivé hier à Londres quatre députés belges, M. le comte de
Mérode, M. Villain XIV[159], l'abbé de Foere[160] et M. de
Brouckère[161]. Ces députés viennent, à ce que l'on présume, proposer
la couronne au prince Léopold de Saxe-Cobourg. Dans ma première
dépêche j'aurai l'honneur de vous faire connaître l'objet positif de
leur mission; la forme qu'ils auront adoptée pour la remplir et la
réponse qui y sera faite _par le prince_. Il est probable que cette
réponse sera conçue dans des termes évasifs et que Son Altesse Royale
évitera d'exprimer une acceptation ou un refus positif avant que la
Belgique ait adhéré au protocole du 20 janvier. _Telle est du moins
l'opinion de ceux qui vivent dans l'intimité du prince_[162]...
[159] Charles-Hippolyte Villain XIV, diplomate belge, né en 1796.
Il avait siégé dans les états de la Flandre occidentale, et, en
1830, fut élu au congrès. Sous le règne du roi Léopold, il fut
ministre à Florence (1840), à Turin et à Naples (1855).
[160] Léon de Foere, né en 1787, était vicaire à Bruges. Dès
1815, il se mêla à la politique et fonda une revue «pour
réveiller l'esprit national», qui lui valut de nombreuses
poursuites. En 1830, il fut élu député de Bruges. Au congrès, il
fut un des chefs du parti anti-français. Constamment réélu
jusqu'en 1848, il se retira alors de la vie publique et mourut en
1851.
[161] Henry de Brouckère, né en 1801, était procureur du roi en
1830. Il se rallia avec empressement à la révolution et fut élu
député. En 1840, il devint gouverneur civil d'Anvers. Il fut
nommé ministre d'État en 1847 et président du conseil en 1852. Il
se retira en 1855. Il rentra à la Chambre en 1857, mais ne revint
plus aux affaires. Il était le chef du parti libéral.
[162] Supprimé dans le texte des archives.
»Je vous envoie le discours prononcé ce matin par le roi au
Parlement...»
«Londres, le 25 avril 1831.
»Monsieur le comte[163],
[163] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai reçu ce matin[164] la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 22 de ce mois.
[164] Variante: _par M. Casimir Périer_.
»J'ai éprouvé une véritable satisfaction, en voyant que le
gouvernement du roi avait donné son adhésion aux protocoles numéros 21
et 22[165], et qu'il ne faisait que quelques légères observations que
je présenterai à la conférence en les appuyant des arguments contenus
dans votre dépêche.
[165] Le protocole numéro 21 (17 avril) constatait l'adhésion
officielle de la France au protocole du 20 janvier, et réglait
quelques points de détail relatifs aux arrangements territoriaux
à intervenir entre la Belgique et la Hollande. Le protocole
numéro 22, signé le même jour, décidait que le commissaire de la
conférence à Bruxelles recevrait l'ordre de communiquer au
gouvernement belge le protocole du 27 janvier, qui fixait la base
de séparation des deux États et qu'il lui demanderait son
adhésion formelle à cet acte, en exigeant de la part de la
Belgique l'abandon de toute prétention sur le Luxembourg. En cas
de refus, le commissaire avait l'ordre de quitter immédiatement
Bruxelles, et les puissances avertissaient le gouvernement de
Belgique qu'elles se réservaient de forcer par les armes les
troupes belges à évacuer le territoire hollandais.
»J'aurais fait immédiatement cette communication si lord Palmerston
n'était à Cambridge pour y préparer sa réélection; il ne doit être de
retour qu'au milieu de la semaine prochaine mais, dans cet intervalle,
j'aurai soin de voir séparément les autres membres de la conférence.
»La demande que fait le gouvernement du roi, d'établir un concert
entre les cinq puissances afin de régler le nombre de troupes qui
pourront être employées dans le Luxembourg et pour fixer l'époque à
laquelle elles devront agir, me paraît juste et conforme aux
conseils de la prudence; je pense que la conférence sera naturellement
disposée à l'admettre[166].
[166] Variante: ... _est si juste et si conforme_ aux conseils de
la prudence _que la conférence sera sans doute_ naturellement
disposée à l'admettre.
»Quant à l'évacuation de Venloo et de la citadelle d'Anvers, il ne
paraît pas qu'il puisse s'élever de difficultés à ce sujet, quand les
Belges auront pleinement adhéré au protocole du 20 janvier.
»A l'égard des échanges à opérer entre la Hollande et la Belgique,
vous avez su, monsieur le comte, que, par le protocole numéro 21, la
conférence avait déclaré qu'elle regardait cette question comme
précoce, et qu'elle pensait qu'il fallait l'ajourner jusqu'au moment
où elle aurait été éclaircie par les travaux des commissaires
démarcateurs. Il me sera extrêmement difficile de changer ici la
manière de voir[167] sur ce point; il me sera sans doute objecté, que
le roi de Hollande ayant déjà adheré au protocole des limites, ce
serait s'exposer de sa part à beaucoup de difficultés s'y l'on
cherchait aujourd'hui à y apporter des modifications[168]. Cependant
je ferai tous mes efforts pour amener les plénipotentiaires à entrer
dans les idées que vous m'exprimez.
[167] Variante: ... de changer la manière de voir _des
plénipotentiaires_ sur ce point, _qui m'objecteront_.
[168] Variante: _à modifier cet acte_
»Le délai que vous voudriez faire accorder aux Belges pour se
prononcer définitivement me paraîtrait, je l'avoue, par trop prolongé,
s'il allait jusqu'au 1er juin. Je penserais qu'il serait peut-être
plus avantageux pour le gouvernement de Sa Majesté, comme pour le
gouvernement anglais, de se présenter devant les Chambres qui,
dans chaque pays, se rassemblent à la même époque, après avoir terminé
toutes les affaires principales de la Belgique.
»Le prince Léopold a déclaré aux députés de ce pays qui sont venus lui
offrir la couronne, qu'il l'accepterait le jour où la Belgique aurait
adhéré au protocole des limites fixées par les cinq puissances, dont
il ne voulait pas se séparer. Une partie de ces députés a déjà quitté
Londres; ils ne se sont présentés, ni chez moi, ni chez aucun membre
de la conférence.
»L'Angleterre est livrée en ce moment à une agitation très grande et
qu'elle n'avait pas éprouvée depuis la révolution de 1688. La question
de la réforme parlementaire occupe tous les esprits, éveille tous les
intérêts et place, pour ainsi dire, la nation dans deux camps opposés.
Personne ne reste neutre, et chaque individu qui appartient à un
parti, s'y abandonne sans réserve, en y livrant aussi sa fortune. Des
souscriptions sont ouvertes de part et d'autre; elles s'élèvent déjà à
des sommes immenses, et un seul engagement monte à cent mille livres
sterling...
»L'Irlande ajoute à son état habituel l'agitation que lui communique
l'Angleterre, et de graves désordres en agitent en ce moment la partie
méridionale. Il me semble que cet état de choses offre à la France le
moyen de trouver dans la tranquillité tous les avantages que
l'Angleterre perd par l'agitation.
»Sir Frédéric Lamb est nommé ambassadeur à la cour de Vienne[169].--Le
duc de Broglie vient d'arriver ici...»
[169] Sir Frédéric Lamb était le frère de lord Melbourne.
«Londres, le 26 avril 1831.
»Monsieur le comte[170],
[170] Dépêche officielle déjà publiée.
»J'ai eu l'honneur de vous mander hier qu'une partie des députés
belges avait quitté Londres. Cette information n'est pas exacte. Au
moment où ces députés allaient partir, le prince Léopold les a fait
inviter à dîner; ils se sont rendus chez lui. Lord Grey s'y trouvait
aussi. On a beaucoup agité les affaires de la Belgique; la discussion
qui avait eu lieu a été reprise, et le prince Léopold, en persistant
dans la réponse que je vous ai fait connaître hier, a donné à son
opinion de nouveaux motifs et de nouveaux développements.
»Il a été décidé que l'abbé de Foere partirait seul ce soir et que les
autres députés resteraient ici à attendre le résultat des efforts
qu'il va faire à Bruxelles... Le langage qu'on a tenu à ces députés se
réduit à ceci : «Adhérez d'abord au protocole du 20 janvier, faites
élire votre souverain; ces deux choses terminées, vous négocierez des
échanges et vous pouvez être assurés que vous trouverez des
dispositions bienveillantes dans la conférence lorsqu'elle sera
appelée à régler les points sur lesquels vous ne pourriez pas vous
entendre.»
»Lord Grey augure bien de la conversation que le prince Léopold et lui
ont eue avec les députés, quoiqu'il ne se dissimule pas que les choses
soient encore loin d'être terminées.
»Lord Palmerston n'est pas encore de retour; ainsi, le jour de notre
conférence n'est pas encore fixé. Je persiste dans les opinions que je
vous exprimais dans ma lettre d'hier, et je crois qu'en général
vous serez content des réponses qui vous seront faites...
»On fait grand bruit ici d'une note du général Guilleminot au
Reis-Effendi, qui renferme, dit-on, trois déclarations. La première a
pour objet de montrer à la Porte ottomane que les principes du
gouvernement français étant diamétralement opposés à ceux que
professent la Russie et l'Autriche, une guerre avec ces deux
puissances est inévitable. La seconde déclaration annonce que
l'Angleterre, ou demeurera neutre, ou se déclarera l'alliée de la
France. La troisième a pour but de montrer à la Porte qu'elle doit
songer à son indépendance et aux mauvaises chances que lui ferait
courir une alliance avec les puissances opposées à la France[171].
[171] Voir au sujet de cet incident une dépêche de l'ambassadeur
anglais à Constantinople. (Appendice p. 491.)
»J'ai dû répondre, quand on m'a parlé de cette note, que je n'avais
aucune connaissance de ce que l'on me disait avoir été fait à
Constantinople, et que la loyauté de mon souverain et de son
gouvernement ne permettait pas d'y croire...»
Les démarches du général Guilleminot à Constantinople, dont il est
question dans cette dépêche, m'avaient en effet valu des plaintes
extrêmement vives de la part du cabinet anglais. En l'absence de lord
Palmerston qui était occupé de son élection à Cambridge, le premier
ministre lord Grey m'avait témoigné une grande irritation de la
conduite de notre ambassadeur. Dans l'ignorance où j'étais des faits,
je ne puis lui exprimer que de l'incrédulité. Le lendemain, en
m'envoyant les rapports de l'ambassadeur d'Angleterre à
Constantinople, qui étaient aussi précis que possible, il
m'écrivait: