LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[141].

[141] Dépêche officielle déjà publiée.

«Londres, le 13 avril 1831.

»Monsieur le comte,

»Les membres de la conférence sont rentrés en ville avant-hier et se

sont réunis hier. J'ai dû leur donner communication de la dépêche que

vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 4 de ce mois. Cette

communication a produit une impression favorable; on a vu avec plaisir

le gouvernement du roi unir intimement ses intentions avec celles de

la conférence; j'ai remarqué aussi que la situation générale de la

France, les progrès de l'esprit public et les succès nombreux du

gouvernement de Sa Majesté étaient justement et convenablement

appréciés par chacun des membres. Il m'a été demandé de laisser

prendre copie de cette dépêche, mais je m'y suis refusé parce que le

nom de M. d'Appony[142] s'y trouvait, et que nous devons éviter tout

ce qui pourrait mécontenter l'Autriche...

[142] Antoine-Rudolphe, comte d'Appony, était alors ambassadeur

d'Autriche à Paris. Né en 1782, il avait été précédemment

accrédité à Florence, à Rome et à Londres. Il demeura plus de

vingt ans à Paris qu'il ne quitta qu'en 1849. Il mourut en 1852.

Le comte d'Appony était l'un des plus intimes confidents du

prince de Metternich.

»La prochaine séance aura lieu jeudi ou vendredi; les affaires du

parlement ne permettent pas une réunion plus rapprochée. La conférence

vous répondra promptement et, dans mon opinion, de manière à vous

satisfaire.

»Je crois, monsieur le comte, ne devoir pas encore occuper la

conférence du contenu de votre dépêche du 8; mais j'en ai déjà

entretenu séparément chacun de ses membres, et les dispositions dans

lesquelles je les ai trouvés me donnent lieu de croire et d'assurer

que la plus grande partie de nos demandes, et les plus importantes,

seront admises.

»J'ai prié l'ambassadeur d'Autriche, ainsi que le ministre de Prusse,

de remarquer combien il était à désirer que leurs cabinets

apportassent moins de délais dans l'examen des questions qui leur sont

déférées, et dont l'intérêt général fait souhaiter la solution. Au

reste, les dépêches que M. le prince Esterhazy m'a communiquées, et

qui répondent aux demandes que je l'ai prié de faire parvenir à la

cour de Vienne, ne permettent pas de douter que M. le prince de

Metternich ne soit entièrement disposé à seconder les désirs et les

espérances que le gouvernement du roi lui a fait connaître. Ces

dépêches parlent aussi, de la manière la plus favorable, de la

sécurité que la sagesse du gouvernement français est faite pour

inspirer aux autres États de l'Europe. Quant aux dispositions de

l'Angleterre à notre égard, elles ne cessent pas d'être bonnes, et ce

cabinet nous secondera dans tout ce que M. de Sainte-Aulaire[143] est

chargé de demander à _Rome_[144].

[143] Louis Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, né en

1778, avait été chambellan de l'empereur et préfet de la Meuse

(1813). Sous la première Restauration, il fut préfet de la

Haute-Garonne. Il entra à la Chambre en 1815, fut écarté en 1816

par la limite d'âge, fixée à quarante ans, mais fut réélu en

1818, et siégea dans l'opposition modérée. Il échoua aux

élections en 1823, mais rentra au Parlement en 1827 et devint

vice-président de la Chambre, puis pair de France en 1829. En

1830, il entra dans la diplomatie, fut accrédité à Rome (1831),

puis à Vienne (1833) et à Londres (1841). Il se retira en 1847 et

vécut dans la retraite jusqu'à sa mort (1854). M. de

Sainte-Aulaire était membre de l'Académie française. Sa fille

avait épousé le duc Decazes, en 1818.

[144] Supprimé dans le texte des archives.

»Le bill sur la réforme reparaîtra lundi; on s'attend à une discussion

vive, parce que le ministère doit proposer des modifications qui ne

diminueront pas les opposants, mais qui, au contraire, feront perdre

des votes aux partisans de la réforme.»

Nos affaires marchaient mieux du côté de Paris, du moins, pour ce qui

concernait celles que j'avais à traiter. Les complications de tout

genre ne manquaient pas cependant, tant à l'intérieur qu'au dehors; on

ne sortait de l'une que pour tomber dans une autre. On ne pouvait pas

espérer que la seule présence de M. Périer à la tête du cabinet

apaiserait toutes les discordes et rétablirait le bon ordre. Aussi le

duc de Dalberg m'écrivait-il:

«Paris, le 12 avril 1831.

»On vous dira, mon cher prince, que les choses se fortifient ici; je

n'en crois pas un mot; la dissolution de la société va son train.

M. Périer vient de faire une faute incalculable par son décret qui

rétablit la statue de Bonaparte sur la colonne de la place

Vendôme[145]. Le parti bonapartiste, dirigé par les républicains et

les anarchistes, va prendre une nouvelle force. Il exigera la rentrée

de toute la famille Bonaparte, et elle servira de prétexte à des

intrigues dont le gouvernement ne sera pas le maître. Le nonce m'a dit

qu'en Italie on ne voulait plus conserver cette famille. Si on ne

s'était pas arrêté ici sur la _non intervention_ dans les affaires de

l'Italie, le prince de Metternich était prêt à se servir du duc de

Reichstadt pour augmenter les divisions en France. Prenez cela pour

positif.

[145] Voir le rapport de Casimir Périer précédant l'ordonnance du

roi ordonnant le rétablissement de la statue de Napoléon

(_Journal des Débats_, du 12 avril).

»Les affaires de Pologne donnent une nouvelle face à la situation

générale. La coalition du dehors est pour le moment moins à craindre

que les embarras du Trésor, qui sont croissants. L'emprunt du 19 doit

se faire à tout prix ou les payements seront suspendus[146]. Et que

faire alors de nos quatre cent cinquante mille hommes?»

[146] Emprunt de cent vingt millions en cinq pour cent qui fut

réalisé le 19 avril. On avait d'abord voulu le réaliser par

souscription publique, mais on ne reçut ainsi que vingt millions.

Une société se forma alors, composée de toutes les notabilités

financières de Paris, qui accepta l'emprunt au taux de

quatre-vingt-quatre francs, et sauva ainsi la situation.

Sous l'humeur un peu exagérée de M. de Dalberg, il y avait un fond de

vérité; il n'en fallait pas moins aller droit son chemin et pourvoir

autant qu'on le pouvait aux difficultés incessantes que chaque jour

apportait. On va en voir surgir de nouvelles dont les dépêches

suivantes rendaient compte.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 49 / 211 题