M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 8 avril 1831.

»Mon prince,

»Je vous confirme la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire

dernièrement, et par laquelle je vous annonçais la dépêche relative

aux affaires de Belgique, que vous avez dû recevoir du ministre des

affaires étrangères. Je vous priais de m'indiquer quelles étaient les

modifications que vous croiriez convenable de nous proposer quant au

système de conduite que nous voulions adopter à l'égard de la

Belgique, et qui nous a paru conforme au protocole que vous avez signé

à Londres. Nous sommes décidés à parler haut à cette poignée

d'individus qui, depuis trop longtemps, ont dominé notre politique

extérieure, comme les faiseurs d'émeutes ont dominé notre politique

intérieure. Nous pensons que, d'accord avec vous, il nous sera facile

d'atteindre ce but.

»Nos affaires vont très bien ici; nous sommes sûrs de l'intérieur et

nous avons la certitude de maintenir la paix, si l'Autriche nous donne

satisfaction pour l'occupation des États romains. Il doit y avoir

moyen d'arranger les choses d'une manière honorable pour les deux

pays. L'Angleterre, si elle est sincère, et si elle veut nous appuyer,

peut seconder efficacement cet arrangement désirable.

»Toutes les nouvelles que nous recevons de Vienne et de Russie sont

des plus rassurantes. La dernière dépêche de M. le duc de Mortemart

est des plus satisfaisantes, bien qu'elle soit partie avant qu'on ait

connaissance en Russie de la composition du nouveau ministère.

»La Chambre sera prorogée sous peu de jours[140], et nous avons

l'espoir d'obtenir toutes nos lois à une grande majorité. La séance

d'aujourd'hui a été excellente; la loi sur le crédit extraordinaire de

cent millions n'a eu contre elle que trente-deux boules noires.

[140] La Chambre fut prorogée au 15 juin par ordonnance du 20

avril.

»Vous êtes placé si haut, mon prince, à l'extérieur et à l'intérieur,

que j'attache le plus grand prix à connaître votre opinion sur la

marche que nous voulons suivre; je vous serai donc très reconnaissant

de me transmettre vos idées et vos vues à cet égard.

»Vous aurez dû être satisfait du dernier discours du général

Sébastiani à la Chambre; il vous a rendu la justice qui vous était

due; il en était temps, et il l'a fait de la meilleure grâce du monde.

»C'est M. Tellier qui est porteur de ma lettre. J'ai enfin décidé M.

le général Sébastiani à le faire partir de préférence à M. Bresson,

sachant que cela vous était agréable...»

Cette lettre de M. Périer et les rapports qui me venaient de Paris,

constataient que nous étions enfin sortis de la fâcheuse ornière où

les affaires avaient été si longtemps arrêtées par le fait de quelques

intrigants. Je pouvais compter sur le concours efficace de M. Périer

et c'était très important pour le succès de ma mission en Angleterre.

M. Périer n'avait pas ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit,

mais, en revanche, il possédait à un haut degré le sens droit et ferme

des gens qui ont fait eux-mêmes leur fortune; il cherchait son but, le

découvrait et y marchait résolument. Il eut même cette rare bonne

fortune que ses défauts devinrent des qualités dans la position

difficile où il se trouvait. Il était entier, quelque peu obstiné et

parfois emporté; mais tout cela prit l'apparence d'une volonté ferme

et indomptable et produisit les meilleurs effets à une époque où les

faiblesses des uns, les intrigues et les violences des autres, avaient

besoin de rencontrer une puissante barrière. Je n'eus pour ma part

qu'à me louer de mes relations avec lui, et je reconnais avec plaisir

que sa présence aux affaires contribua beaucoup à faciliter la

solution de celles qui m'étaient confiées.

Je rendis compte à M. Sébastiani de la séance de la conférence dans

laquelle j'avais communiqué sa dépêche du 4 avril.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 48 / 211 题