LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[132].

[132] Dépêche officielle déjà publiée.

«Londres, le 6 avril 1831.

»Monsieur le comte,

»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 4 avril. Je ne doute pas qu'elle

ne satisfasse, à beaucoup d'égards, la conférence à laquelle je dois

la communiquer lundi ou mardi prochain. Vous serez peut-être étonné

que je remette cette communication jusqu'à cette époque; mais cela est

indispensable parce que plusieurs des membres de la conférence sont

absents de Londres.

»La grande difficulté _qui reste_[133] sera celle qui surviendra des

échanges que vous réclamez, à raison de la position de Maëstricht. Je

ferai tous mes efforts, et me servirai de tous vos arguments pour

obtenir ce que vous me prescrivez à cet égard dans votre dépêche du 4.

Le succès aurait été plus facile il y a deux mois. Les Belges

n'avaient pas encore autant excité qu'ils l'ont fait depuis, la

défiance que je retrouve partout aujourd'hui. En général j'observe, et

je crois qu'il est bon de remarquer que le temps est contre nous; il

ne simplifie rien et il apporte des difficultés de plus.

[133] Supprimé dans le texte des archives.

»Dans une de vos dépêches précédentes, vous me parliez des résolutions

qui devaient être prises au sujet des places fortes; mon opinion à cet

égard est que vous obtiendrez les démolitions que vous devez désirer,

mais je croirais que cette question doit être remise après le choix du

roi; l'amour-propre[134] pourrait aujourd'hui s'en offenser. Ce sera

avec le roi, comme une exigence de la part de la conférence, que cette

question sera le plus avantageusement traitée.

[134] Variante: _belge_.

»Lord Grey sera prévenu de la communication que vous me chargez de

faire à la conférence avant tous les autres ministres, parce que je

suis engagé à passer la journée de vendredi dans la maison de campagne

où il se trouve, et j'aurai une occasion de l'entretenir de l'objet

_de la réunion_[135] de la conférence que je vais demander. Pour les

affaires qui sont en discussion, j'aime mieux parler qu'écrire.

[135] Supprimé dans le texte des archives.

»J'ai vu ce matin M. le baron de Bulow et M. le prince Esterhazy.

Ils écriront demain à Francfort, comme vous le désirez. M. le

prince Esterhazy écrira à M. de Münch[136] lui-même pour l'engager

à maintenir la Diète dans un système de lenteur et de conciliation

au sujet du grand-duché de Luxembourg. J'ai beaucoup insisté pour

que leur action fût prompte et décisive, parce que je sens combien

sont importantes les considérations que renferme votre dépêche à

cet égard...

[136] Édouard-Joachim, comte de Münch-Bellinghausen, diplomate

autrichien, était d'abord entré dans la carrière administrative

et avait été maire de Prague. En 1823, il fut nommé

plénipotentiaire à la Diète germanique. On sait que l'Autriche

avait la présidence de la Diète, ce qui donnait à son

plénipotentiaire une situation considérable. M. de Münch devint

ministre d'État en 1841. Il se retira en 1848.

»Je vous remercie d'avoir rétabli les faits que n'a pas voulu se

rappeler M. le général Lamarque lorsqu'il m'a attaqué à la

Chambre[137]. Je n'ai pas lu ce que vous avez répondu à cet égard

parce que je n'ai pas encore reçu les journaux français du 5, qui sont

les seuls qui rendent compte de cette séance; mais je suis sûr que j'y

retrouverai les preuves de notre ancienne amitié. Il est singulier

qu'on veuille me regarder comme ayant été membre de la

Sainte-Alliance, tandis que c'est à Aix-la-Chapelle[138], deux ans

après mon ministère, que M. de Richelieu a adhéré à ce nouveau pacte.

[137] Le général Lamarque dans la séance du 4 avril avait

violemment attaqué la politique extérieure du cabinet. M. de

Talleyrand était pris à partie et accusé de défendre l'oeuvre du

congrès de Vienne.

[138] C'est le congrès d'Aix-la-Chapelle (septembre-octobre 1818)

qui mit fin à l'occupation étrangère de la France, moyennant une

indemnité pécuniaire de la part de celle-ci. En outre, un traité

formel fit entrer la France dans la Sainte-Alliance dont elle

avait été écartée en 1815.

»Si c'est pour dire que la conférence rappelle la

Sainte-Alliance par ses actes, il y a là, en vérité, une trop

forte erreur. Il ne faut, pour s'en convaincre, que comparer ce

qui a été fait à Naples et en Espagne[139] avec ce qui vient

d'être fait en Belgique, dont la conférence, au bout de deux mois,

a proclamé l'indépendance...»

[139] Intervention de l'Autriche à Naples en 1821; le général

Frimont rétablit le pouvoir absolu du roi Ferdinand IV; guerre

d'Espagne (1823): la France vient au secours de Ferdinand VII et

l'aide à triompher des constitutionnels.

Le général Sébastiani, qui avait montré assez de mauvaise grâce à

m'accorder le secrétaire d'ambassade que je demandais pour suppléer M.

de Bacourt tombé gravement malade, dut céder devant l'impérieuse

insistance de M. Casimir Périer. M. Sébastiani voulait m'imposer une

de ses créatures, tandis que je lui avais demandé de m'envoyer M.

Tellier, rédacteur, congédié par lui des bureaux du ministère des

affaires étrangères, et qui m'était recommandé par M. Bourjot, son

ancien chef. M. Tellier arriva enfin à Londres et m'apporta une lettre

de M. Casimir Périer. Il était en même temps chargé par lui de me dire

que le gouvernement du roi était fermement déterminé à maîtriser les

Belges, comme il venait de dompter les émeutes à Paris; qu'il était

temps de montrer _du coeur_ et _de la résolution_, mais que, pour

faciliter l'action du gouvernement et le populariser, pour enlever des

prétextes à ses détracteurs, il lui était nécessaire d'obtenir

l'évacuation des parties des États pontificaux que les troupes

autrichiennes occupaient.

M. Périer désirait vivement que des stipulations fussent arrêtées

promptement sur ce point. Il m'écrivait lui-même:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 47 / 211 题