LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[123].

[123] Dépêche officielle déjà publiée.

«Londres, le 25 mars 1831.

»Monsieur le comte,

Je n'ai pas négligé de parler à diverses reprises à lord Palmerston

des affaires de Pologne, ainsi que vous me l'avez recommandé dans

plusieurs de vos dépêches. D'après le langage de ce ministre, je suis

fondé à croire que le cabinet anglais attache de l'intérêt à la cause

polonaise et que des instructions ont été adressées par lui à lord

Heytesbury[124], son ambassadeur à Pétersbourg, pour y faire entendre

la voix de la modération. Il me paraît qu'il serait utile de charger

M. le duc de Mortemart d'entrer en communication avec lord Heytesbury

sur ce point, et je dois croire que celui-ci a des ordres qui ne

contrarieront en aucune manière les instructions que vous avez données

au duc de Mortemart. Des démarches officieuses faites simultanément

par ces deux ambassadeurs ne manqueraient certainement pas de produire

quelque effet. Le motif de ces démarches doit être de réclamer près du

cabinet russe le maintien des traités de 1814 qui assurent à la

Pologne une existence indépendante sous le sceptre de l'empereur de

Russie. Comme le manifeste de ce souverain laisse supposer qu'en cas

de non soumission des Polonais, il les réduirait par la force, pour

les réunir ensuite à l'empire, une telle mesure anéantirait un article

important du traité de 1814, dont les puissances ont le droit de

demander l'exécution. Il me semble que ce point de départ donnera de

la force à tout ce qui peut être dit en faveur des Polonais.

[124] William A'Court, baron Heytesbury né en 1779, entra à la

Chambre des communes en 1817, fut en 1820 nommé ambassadeur à

Madrid, puis à Lisbonne (1824). De retour à Londres il fut créé

pair d'Angleterre (1828), et peu après, accrédité à Pétersbourg.

Il y resta jusqu'en 1833. Après dix ans de retraite il fut nommé

vice-roi d'Irlande (1844) mais ne resta que deux ans en

fonctions.

J'ai vu ce matin le nouvel envoyé belge ici, M. le comte

d'Arschot[125]; dans le cours de notre conversation, nous sommes peu

entrés dans le fond des affaires qui l'amenaient à Londres, parce que

la proclamation du régent a engagé tous les ministres qui sont à

Londres à témoigner de la froideur au député belge. J'ai pu cependant

me servir utilement d'une phrase de votre lettre du 16, qui dit que la

France n'est disposée à accorder son appui à la Belgique qu'autant

qu'elle ne se jettera pas sans provocation dans des voies propres à

troubler la paix de l'Europe. Cette phrase, riche en

développements, dans lesquels je lui ai montré beaucoup d'intérêt, m'a

conduit à finir l'entretien par l'idée que j'ai voulu lui laisser de

la manière dont la conférence comprenait la position de son pays. «La

Belgique d'aujourd'hui, lui ai-je dit, est la Belgique de 1790, plus

l'évêché de Liège[126]; son indépendance est au moment d'être

reconnue, et la neutralité lui est garantie par toutes les puissances;

tous ces avantages lui sont assurés à la seule condition de ne pas

troubler le repos des autres nations.»

[125] Le comte d'Arschot-Schoonhoven, né en 1771, membre de la

commission chargée de reviser la loi fondamentale (1815) membre

de la première Chambre des états généraux de 1825 à 1830, grand

maréchal du palais et sénateur sous le règne de Léopold Ier. Il

mourut en 1846.

[126] Liège était autrefois le siège d'un évêché souverain.

L'évêque était prince de l'Empire. En 1801, la principauté avait

été réunie à la France par la paix de Lunéville. En 1815, elle

avait été cédée au roi des Pays-Bas. En 1831, elle échut à la

Belgique.

»J'attends le moment où vous m'informerez du résultat des dépêches

écrites de Londres aux membres de la Diète germanique, pour les

arrêter dans les résolutions hostiles que la proclamation du régent

les avait disposés à prendre; vos démarches directes auront sûrement

produit l'effet que vous en attendiez...»

«Londres, le 28 mars 1831[127].

[127] Dépêche officielle déjà publiée.

»Monsieur le comte,

»... J'ai dû voir de nouveau séparément tous les membres de la

conférence pour pressentir leur opinion sur le choix du futur

souverain de la Belgique, et je me suis utilement servi des réflexions

contenues dans votre lettre du 24. Ils m'ont tous répété ce que je

vous mandais hier à ce sujet; c'est-à-dire qu'on ne peut s'arrêter au

choix du souverain de la Belgique, avant d'avoir déterminé les

limites du pays sur lequel ce souverain doit régner. On s'exposerait,

en agissant autrement, à placer ce prince dans le même embarras

qu'éprouve aujourd'hui le régent; il serait obligé, en acceptant la

souveraineté, de jurer une constitution dans laquelle se trouve un

article qui énonce le maintien de l'intégrité d'un territoire qu'il a

plu aux Belges d'étendre à leur gré. Il est facile de prévoir qu'un

tel engagement jetterait dans de nouvelles difficultés. Les

plénipotentiaires sont donc unanimes dans l'opinion qu'il est

absolument nécessaire, avant tout, d'adopter purement et simplement le

protocole qui fixe les limites du territoire de la Belgique. Ils

reconnaissent, en même temps, que, plus tard, on devra entrer en

arrangement sur les enclaves qui conviendront le mieux à la Belgique

et à la Hollande. C'est alors que la question du duché de Bouillon

sera aisément résolue[128].

[128] Le duché de Bouillon faisait alors partie du grand-duché de

Luxembourg. En 1831, il fut attribué à la Belgique.

»Le prince de Naples offre, pour le gouvernement du roi, des avantages

et des inconvénients que vous êtes mieux que moi en position de juger.

Quant au prince de Saxe-Cobourg, je n'ai vu paraître de la part des

membres de la conférence devant lesquels j'ai prononcé son nom, aucune

opposition contre sa personne. Le cabinet anglais, qui, comme je l'ai

souvent écrit, pensait toujours que le prince d'Orange aurait été le

choix le plus convenable, a cependant aujourd'hui abandonné cette

idée; il se ralliera sans chaleur à la combinaison du prince de

Saxe-Cobourg.

»Je n'ai point pu parler nominativement du choix à faire à

l'ambassadeur de Russie, parce que ses instructions ne lui permettent

pas de porter son intérêt sur un autre prince que le prince d'Orange.

Cela, du reste, n'arrête rien dans les affaires de la Belgique. Ce

qu'il nous fallait, c'est que la Russie ne fût point opposée à

l'indépendance, et cela a été obtenu. La reconnaissance du souverain

viendra plus tard.

»La démolition des forteresses que vous réclameriez, dans le cas où le

prince de Saxe-Cobourg serait élu, m'a toujours paru une chose que

l'on obtiendrait facilement parce que, à mon sens, elle a perdu son

intérêt depuis la déclaration de neutralité. Je sais qu'en France on

n'a pas attaché à cette déclaration toute l'importance qu'elle mérite;

je persiste à croire néanmoins que la neutralité était le meilleur

moyen de finir la question des forteresses, qui, à mon départ de

Paris, paraissait aux meilleurs esprits une question dans laquelle

tous les amours-propres étaient engagés, beaucoup de millions perdus

et qui devenait insoluble. Du reste, nous ne sommes point appelés à la

traiter en ce moment et je devrai, sans doute, revenir sur ce

point[129].

[129] Voir pages 357, 363 et notes.

»Mon opinion personnelle sur le choix du prince, réduit, comme vous le

faites dans votre dépêche, entre le prince de Naples et le prince de

Saxe-Cobourg, est qu'il faut s'arrêter à celui des deux que vous aurez

le plus de chances de faire élire. Au point où en étaient les choses

il y a quatre mois, le prince de Saxe-Cobourg paraissait plus facile

qu'aucun autre. Depuis ce temps-là, vos directions ayant été

différentes, je ne m'en suis plus occupé...

«Londres, le 5 avril 1831.

»Monsieur le comte[130],

[130] Dépêche officielle déjà publiée.

»Dans les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai

dû souvent vous presser de répondre à la note qui vous a été adressée

par MM. les plénipotentiaires des quatre cours, parce que le temps que

l'on met à donner son assentiment ou des explications fournit à des

interprétations quelquefois malveillantes et rend tout plus difficile.

On cherche à mettre d'accord le silence de notre cabinet avec votre

adhésion aux limites de la Hollande et de la Belgique, telle que j'ai

dû la comprendre et en parler d'après votre dépêche du 30 mars, et

telle qu'elle se trouve dans les lettres reçues ici des ambassadeurs

qui sont en France.

»Si cependant la question des forteresses vous laissait quelques

doutes, pourquoi ne pas les exprimer dans la réponse que vous avez à

faire aux plénipotentiaires des quatre puissances? La disposition des

cabinets est de s'entendre. Il y a quelque inquiétude, mais je ne vois

nulle part aucune irritation; je dois même dire que les explications

données par notre cabinet, relativement à Bologne, ont plutôt rassuré

qu'alarmé, et que tout le monde espère qu'elles produiront à Vienne

l'effet que vous en attendez.

»Je vois qu'ici on se refroidit chaque jour sur le choix du prince

d'Orange comme souverain de la Belgique; on n'y prend plus d'intérêt

réel, et il ne sera fait par aucun gouvernement (j'en excepte la

Russie) des démarches en sa faveur.

»Il vous est sans doute revenu que la cause des Belges perd tous

les jours en Angleterre des partisans; on les trouve bien peu préparés

à recevoir l'indépendance. Dans un pays où le bon sens domine, comme

en Angleterre, les délibérations du congrès de Bruxelles n'ont pas

beaucoup de faveur.

»Le discours de M. le président du conseil (M. Casimir Périer) a fait

ici une grande sensation et tout le monde répétait hier cette phrase:

«Les promesses de politique intérieure sont dans la constitution;

s'agit-il des affaires du dehors, il n'y a de promesses que les

traités[131].»

»Recevez...

[131] Discours prononcé à la Chambre des députés, le 30 mars

1831.

J'écrivais le même jour à Madame Adélaïde d'Orléans:

«Londres, le 5 avril 1831.

»J'ose supplier Mademoiselle d'avoir pitié de son vieux serviteur et

d'exiger qu'on lui envoye, sans plus de délai, soit M. Bresson, soit

quelqu'un pour le remplacer. Depuis le départ de M. Bresson pour

Bruxelles, il y a cinq mois, je n'ai eu aucun premier secrétaire de

légation et je n'ai eu auprès de moi que M. de Bacourt dont, à la

vérité, j'ai été parfaitement content, mais qui, depuis dix jours, est

gravement malade à la suite d'un travail forcé. La totalité du

travail, conférences, rendez-vous, détails d'ambassade, roule sur moi

maintenant et, malgré ma bonne volonté et le travail trop assidu

auquel je me livre, je ne puis faire aller les choses comme je le

voudrais.

»Je ne voudrais pas fatiguer Mademoiselle d'une longue argumentation

politique, mais j'oserai lui dire que nous sommes arrivés au

point où il nous faut la paix assurée dans peu de temps, sans quoi

nous serons entraînés par le mauvais esprit d'un petit nombre

d'intrigants audacieux à une guerre dont les chances me font trembler

pour les objets de mon plus tendre dévouement. La paix nous sera

acquise par une déclaration bien faite de la France aux Belges. On y

reconnaîtrait les anciennes limites de la Belgique, sauf à convenir de

quelques échanges et de la démolition des forteresses. Il est

essentiel que cette déclaration soit faite officiellement et à

Bruxelles et à la conférence, et cela est d'autant plus nécessaire que

toutes les informations reçues par le ministère anglais portent qu'on

est tout près de céder, à Bruxelles, aux décisions de la conférence,

lorsqu'on y saura que la France est d'accord avec les puissances en ce

qui regarde la Belgique.

»Je retarde par tout moyen une explosion du côté de la Confédération

germanique, mais les jours sont comptés, et les retards qui

viendraient de Paris pourraient être d'un grand danger. Je supplie

Mademoiselle de porter toute son attention sur l'importance dont il

est que les affaires de la Belgique se terminent. Je le lui demande

avec une conviction prise dans une occupation continuelle et dans un

dévouement complet...»

L'entrée de M. Casimir Périer au pouvoir avait eu promptement une

bonne influence sur la direction des affaires intérieures de France

et, heureusement, ne tarda pas à en exercer une également favorable

sur nos affaires extérieures et notamment sur ce qui concernait la

question belge. Le gouvernement français se décida enfin à accepter le

protocole de la conférence du 20 janvier qui fixait les limites entre

la Hollande et la Belgique. Le général Sébastiani m'annonça cette

acceptation par une dépêche du 4 avril. On va voir ce qui l'avait

motivée. Les dépêches et lettres qui suivent suffiront pour mettre au

fait des divers incidents qui vinrent s'y mêler.

Je commence par les lettres de M. Casimir Périer.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 43 / 211 题