M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 2 avril 1831.

»Mon cher prince,

»Vous m'excuserez d'employer la main d'un de mes fils, mais mon

écriture est un chiffre dont aucun cabinet n'a la clef.

»Je regrette vivement que d'innombrables occupations m'aient empêché

de vous remercier plus tôt de tout ce que vous me dites d'aimable. Je

n'ai nullement désiré ce qui m'arrive: dans les circonstances où nous

sommes, le pouvoir n'a rien qui captive; mais puisque j'y suis appelé,

je suis heureux de voir que je trouve confiance et appui dans le parti

de l'expérience et des lumières. Je voudrais que votre bienveillance

ne vous trompât pas et, qu'en effet, mon nom pût faire quelques amis

de plus à mon pays.

»Si cela peut arriver quelque part, c'est en Angleterre. A mon avis,

les deux pays doivent s'unir de plus en plus; ils ont au fond même

cause. C'est ce que les préjugés ne voient point, mais l'expérience le

prouvera.

»Je dirai maintenant à l'ambassadeur de France que nous tenons à la

paix, mais que nous sommes portés à croire qu'on y doit tenir autant

que nous. Ainsi, avec la ferme volonté d'être sages, nous ne

transigerons sur aucun de nos droits. La France, en maintenant la

paix, rend à l'Europe un assez grand service pour que l'Europe lui en

tienne compte. Je crois aussi que, par notre sagesse, nous sommes

plus utiles aux nations qu'en faisant du prosélytisme à main armée.

»J'ai dit, au reste, toute ma politique à la tribune. Je n'en ai pas

deux. Je vous dirai toujours là-dessus toute ma pensée, et s'il

survenait le moindre changement dans mes vues, je vous écrirais

aussitôt.

»Je sais que vous vous occupez en ce moment du trône de Belgique. On

désire que, par un seul et même acte, les frontières du nouvel État

soit définitivement fixées. Il est fort à souhaiter que des

difficultés étrangères au fond de l'affaire n'en retardent pas la

conclusion. En général, il importe aujourd'hui que la politique se

décide à temps. Les tergiversations ont été jusqu'ici, je le sais,

bien malgré vous, ce qui a le plus nui au succès de nos affaires. Il

ne faut pas qu'elles se renouvellent, car elles pourraient amener des

difficultés véritables.

»Votre intime et profonde connaissance des hommes et des choses, mon

prince, vous suggérera les moyens de faire prévaloir nos idées.

Veuillez m'écrire souvent; j'ai besoin de bien savoir. Je compte en

tout sur votre habile et franche coopération.

»Je vous ai envoyé mon fils; je vous demande pour lui vos bontés. Je

désire qu'il se forme au monde et aux affaires. Il ne pouvait être

mieux nulle part qu'auprès de vous.

»Agréez...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 44 / 211 题