«Londres, le 28 mars 1831.
»Monsieur,
»Après quinze jours d'agitations, d'embarras, de tristes prévisions
sur le sort de notre belle France, l'horizon s'éclaircit et
toutes les espérances se raniment et se rattachent à votre nom,
monsieur: c'est avec une joie réelle que je l'ai trouvé dans le
_Moniteur_. Il satisfait tous les bons esprits de l'Angleterre; il
convient aux hommes éclairés du continent que les grands intérêts de
l'Europe ont réunis ici, et je puis ajouter aux nombreux amis de la
France qui s'y trouvent: je suis presque chargé de vous en exprimer
leur satisfaction.
»Je dois maintenant au président du conseil de lui rendre compte de
l'esprit qui a dirigé la conduite de l'ambassadeur de France à
Londres.
»Son but principal a été de conserver la paix qui, dans son opinion,
peut seule affermir notre nouvelle dynastie, maintenir la France dans
le rang qu'elle doit occuper et sauver toute cette vieille Europe
d'une décomposition bien menaçante. Cette paix, je ne me résoudrais à
la sacrifier qu'à l'indépendance de notre patrie; et jamais à aucune
époque, elle n'a été moins attaquée. C'est ce qui m'a porté, en
opposition avec nos jeunes exaltations françaises, à considérer la
question belge comme moins importante qu'on n'a voulu le croire en
France. J'ai regretté que le mouvement des esprits chez nous cherchât
à s'appuyer sur une poignée de gens en pleine anarchie, et qu'on
essayât par trop de complaisances à résoudre une question dont le
temps et la force des choses nous rendront certainement les maîtres à
une époque plus opportune, mais qui, jusque-là, ne nous donnerait que
des embarras. Pour conserver la paix et le bon ordre, il faut un
pouvoir quelque part et le malheur du moment c'est de n'en offrir
presque aucun. Je n'en aperçois plus qu'un seul: il n'existe à mes
yeux que dans l'accord des cinq puissances qui, tel qu'il est, n'a
rien de commun avec la Sainte-Alliance. La non intervention,
appliquée à l'intérieur des États qui changent ou modifient leur
gouvernement, détruit la base sur laquelle s'appuyait la Sainte
Alliance, et c'est là la non intervention dépouillée de ce qu'elle a
de chimérique. Éclairées par l'expérience, les puissances réunies ici
sauront faire les concessions nécessaires, tout en offrant à la
société les garanties et les barrières dont il est impossible qu'elle
puisse se passer; c'est là, dans ma manière de voir, le vrai point
d'appui de notre nouveau gouvernement. Il a fallu faire désirer à
l'Europe notre établissement et notre conservation, comme la chose
dont elle avait elle-même le plus grand besoin: j'y suis parvenu.
Bientôt, nous exercerons une influence première, mais il faut, avant,
rassurer le dehors sur les projets de guerre que l'on nous suppose, et
nous montrer plus maîtres du dedans que nous ne l'avons été depuis
trois mois.
»Le principe de la non intervention, fort commode en lui-même et fort
approprié à telle circonstance, n'est plus qu'une absurdité quand on
le regarde comme absolu, quand on veut l'étendre sur les points les
plus éloignés les uns des autres. Ce principe est un moyen pour
l'esprit, c'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer. Voilà comme le
comprenait M. Canning, et puisque c'est une affaire d'esprit, vous
saurez mieux que personne manier ce nouvel instrument qui est plus
souvent un expédient pour ne pas faire qu'il n'est une raison pour
agir.
»Je désire vivement que vous trouviez ma politique analogue à celle
que vous voudrez adopter. Du reste, je suis trop vieux pour n'avoir
pas appris le doute, et pour n'être pas tout disposé à m'éclairer de
toutes les réflexions que vous voudrez bien me faire arriver, et à
suivre la marche qui vous paraîtra utile.
»J'ai l'honneur de vous renouveler...
J'ai lieu de croire que cette lettre produisit quelque impression sur
M. Casimir Périer qui, d'ailleurs, était bien déterminé à suivre une
politique plus sensée que celle du cabinet précédent. C'était à cette
détermination qu'étaient dues les modifications dans le langage de M.
Sébastiani qui se manifestaient déjà dans sa dépêche du 16 mars.
Aussi, pour le maintenir dans ces nouvelles dispositions, je me hâtai
de lui écrire sous la date du 20 mars[118]:
«Monsieur le comte,
»J'ai entretenu ce matin lord Palmerston, le prince Esterhazy et le
baron de Bülow, de votre dépêche du 16[119]; ils ont été tous trois
fort satisfaits de ce que je leur en ai dit, et m'ont témoigné le
désir de voir enfin la France se dégager des embarras que lui
suscitent les affaires de la Belgique. Ce pays, m'ont-ils dit chacun
séparément, ne cherche qu'à entraîner la France; il est poussé par des
intrigants dont le but est bien loin d'être favorable à la
tranquillité de la France et qui voudraient la compromettre avec
l'Europe. «La Belgique a prouvé, m'a dit M. de Bülow, que la
conférence l'avait bien jugée, quand elle s'était servie dans le
protocole numéro 7 du mot d'indépendance _future_.»
[118] Dépêche officielle déjà publiée.
[119] Voir page 111.
»Je vous ai dit là l'opinion fixe des quatre puissances avec
lesquelles il nous importe de marcher et qui sont bien disposées à
marcher avec nous. Les trois membres de notre conférence que j'ai vus
ce matin m'ont encore répété, chacun en particulier, les assurances
les plus positives que leurs gouvernements désiraient que l'ordre
de choses actuel s'affermît en France, que la paix fût maintenue en
Europe, et que la France y tînt la place que naturellement elle doit y
occuper; tous en sentent le besoin et c'est là, m'ont-ils dit, ce qui
motivera toujours leurs opinions. Du reste, les plénipotentiaires de
Prusse et d'Autriche m'ont promis d'écrire à Francfort, et j'ai
l'espoir que leurs avis arrêteront les entreprises que nous redoutons
de la part de la Confédération germanique...
»M. le prince d'Orange s'est embarqué ce matin à Londres pour la
Hollande, après avoir joui de tous les genres de plaisirs de cette
capitale; il exprimait assez hautement ses regrets de la quitter; sa
manière de vivre ici lui a donné peu de considération...»
La promesse que m'avaient faite les ministres d'Autriche et de Prusse
d'écrire à Francfort, n'était pas superflue. La proclamation du régent
du Belgique, dans laquelle il annonçait hautement l'intention de
réclamer pour son pays la possession du grand-duché de Luxembourg,
avait excité au plus haut point le mécontentement de la Diète
germanique; elle allait probablement prendre des mesures de rigueur,
mais, grâce aux communications que j'avais pu faire à MM. Esterhazy et
de Bülow, ils arrêtèrent les résolutions hostiles qu'on préparait à
Francfort, en insistant surtout sur la confiance que devait inspirer
le nouveau ministère français.
On m'avait chargé, de Paris, de proposer au gouvernement anglais
d'envoyer un agent anglais en Italie pour y aider l'action que notre
diplomatie exerçait afin d'apaiser les troubles qui venaient de se
manifester, particulièrement dans les États du pape, et
d'empêcher, si cela était possible, l'intervention des Autrichiens. Je
dus écrire quelques mots à ce sujet à lord Palmerston qui était retenu
à la Chambre des communes par la discussion du bill de réforme. La
Chambre adopta ce bill dans la nuit du 22 au 23 mars, à la majorité
d'_une_ voix[120], et lord Palmerston à cette occasion me répondit le
billet suivant:
«Mon cher prince,
»Je vous remercie de vos félicitations. Notre devise est: _Un me
suffit._
[120] Ce n'est pas le bill de réforme lui-même qui fut ainsi voté
dans la nuit du 22 mars, mais seulement le passage à la deuxième
lecture. Le principe du bill était donc admis, mais le projet du
ministère devait échouer à la deuxième lecture.
»Sir Brook Taylor, un diplomate excellent, se trouve maintenant à
Florence, ayant passé l'hiver à Rome pour sa santé; il est précisément
l'homme qu'il nous faut et je lui expédierai les instructions
nécessaires sans délai, afin qu'il retourne à Rome pour coopérer avec
vous et l'Autriche[121].
[121] On se rappelle que le cabinet français avait invité
l'Angleterre à agir de concert avec lui en Italie pour prévenir
une intervention de l'Autriche. (Voir pages 100 et 103.)
»Il paraît, d'après les dernières nouvelles de Florence, que Bologne
n'est pas Varsovie, que la révolution s'y flétrit devant le vent qui
souffle du Milanais, et que Bianchetti[122] et un autre dont j'oublie
le nom venaient d'arriver en Toscane, voulant s'embarquer à Livourne
pour se réfugier en France ou en Angleterre. Nous n'aurons pas grande
difficulté à faire un raccommodement entre le pape et ces
révoltés. Tout à vous.
»PALMERSTON.»
[122] Le comte César Bianchetti, ancien chambellan de l'empereur
Napoléon, qui était l'un des chefs de l'insurrection de la
Romagne.
C'est ainsi que toutes les questions qui agitaient alors l'Europe
venaient, en définitive, aboutir à Londres et me mettaient dans
l'obligation d'étudier ces questions, pour être en état de les
discuter avec le cabinet anglais et de marcher d'accord avec lui.
Cette affaire d'Italie était un nouvel et grave embarras pour le
gouvernement français, mais avant de la traiter, je dois continuer à
citer des dépêches indiquant la marche des autres questions.