«Paris, le 15 mars 1831.
»Une nouvelle administration se présente, mon cher prince; elle
remplace la plus sotte, la plus incapable, la plus méprisable que la
France a vu être chargée de ses intérêts. La banqueroute arrivait
à pas de géant. L'indignation était telle que probablement la Chambre
eût hésité de confier à MM. Laffitte et Thiers les quatre douzièmes
provisoires. Il serait bon que les journaux anglais la missent au
néant. La camaraderie révolutionnaire ici est si forte que nos
journaux n'ont pas le courage de la juger comme elle le mérite. M.
Laffitte en attendant, _s'est laissé forcer la main_ pour placer
cinquante à soixante de ses parents et de ses habitués, et pour
mettre, à l'époque de sa liquidation, neuf de ses commis dans les
premières places de l'administration.
»Le nouveau ministère se soutiendra-t-il au milieu du désordre des
idées et de ce déchaînement d'insubordination qui dissout toute
organisation? Il faut, pour qu'il se soutienne, deux choses:--qu'on ne
transige pas avec les émeutes dans les rues; on y est décidé;
soixante-dix mille hommes sont autour de Paris; trois régiments de
cavalerie sont entrés dans la ville; espérons que les faits répondront
aux intentions. Il faut après que la nouvelle Chambre (et il en faut
une) donne la majorité au ministère. J'ai l'idée que les élections
ramèneront en force les hommes du centre gauche, la victoire alors
peut être assurée. Le midi enverra plus de carlistes; les visites
domiciliaires ont irrité tous les partis. Voilà ce qu'on y a gagné.
»Quant au dehors, le maintien du général Sébastiani est une faute. Il
n'est que l'instrument de la faiblesse et de l'intrigue qui
prédominaient au Palais-Royal. Le général Sébastiani ne veut pas la
guerre et il n'a pas su assurer la paix. Voilà la grande faute.
»Casimir Périer veut conserver la paix, mais les choses me paraissent
bien gâtées. A force de motiver des armements disproportionnés, en
répandant que l'Europe veut nous attaquer, on a tellement monté
les têtes qu'on ne sait plus les calmer. Les discours des gens qui
entourent le roi, tels que les Vatout[113], les Rumigny[114], les
Trévise, font pitié. On croirait qu'on n'a qu'à avaler l'Europe, et
qu'elle est déjà à la barrière Saint-Denis...»
[113] Jean Vatout, né en 1792, était entré sous l'empire dans
l'administration préfectorale. En 1822 il fut attaché à la maison
du duc d'Orléans; en 1831 il fut élu député, et siégea à la
Chambre jusqu'en 1848. Il fut, sous le gouvernement de Juillet,
nommé président du conseil des bâtiments civils. Il entra à
l'Académie en 1848, mais mourut la même année.
[114] Marie-Théodore de Gueulluy comte de Rumigny, né en 1789,
entra en 1805 à l'armée et était colonel en 1814. Sous la
Restauration, il devint l'aide de camp du duc d'Orléans. Il fut
nommé général de brigade en 1830, et chargé de la pacification de
la Vendée et de la Bretagne. Il prit part à l'expédition d'Anvers
et fut élu député en 1831. Il accompagna Louis-Philippe en exil
en 1848, et fut mis à la retraite par le gouvernement provisoire.
Il mourut en 1860.
Le 19 mars, j'écrivis au général Sébastiani[115]:
[115] Dépêche officielle déjà publiée.
«Monsieur le comte,
»J'ai reçu la nuit dernière la dépêche que vous m'avez fait l'honneur
de m'adresser sous la date du 16 de ce mois. La proclamation du régent
de Belgique au sujet du grand-duché de Luxembourg a produit ici la
plus fâcheuse impression[116], et les explications pleines de
sagesse que renferme votre lettre à cet égard me font vivement
regretter que la proclamation n'ait pas paru quinze jours plus tôt.
Les instructions que vous avez données au général Belliard m'auraient
bien utilement servi pour calmer l'irritation que les nouvelles folies
du gouvernement belge[117] ont excitée ici. J'aurais pu peut-être
arrêter l'envoi de quelques vaisseaux anglais dans l'Escaut, qui est
annoncé aujourd'hui, et mettre le plénipotentiaire prussien en état de
donner des assurances plus positives à la Diète de Francfort.
[116] Le 5 mars, le gouverneur général envoyé dans le Luxembourg
par le roi des Pays-Bas, le duc Bernard de Saxe-Weimar, publia
une proclamation du roi qui promettait une amnistie pour tous les
habitants du grand-duché qui feraient acte de soumission. En
réponse à cet acte le régent de Belgique, M. Surlet do Chokier,
lança à son tour une proclamation où il adjurait les
Luxembourgeois de rester unis à la Belgique et de repousser les
avances du roi. Il concluait ainsi: «Au nom de la Belgique,
acceptez l'assurance que vos frères ne vous abandonneront
jamais.» Ce défi porté aux décisions de la conférence causa une
vive émotion en Europe et irrita singulièrement les
plénipotentiaires de Londres.
[117] Variante... _des Belges_.
»Quoi qu'il en soit, monsieur le comte, je ne négligerai pas de tirer
tout le parti possible de votre dépêche du 16; la ferme résolution de
marcher avec les puissances, exprimée à Bruxelles et à Londres,
amènera, je l'espère, d'heureux résultats que des retards trop
prolongés ont rendu plus difficiles à obtenir...»
J'avais eu soin d'ailleurs, la veille, d'adresser à M. Casimir Périer
la lettre suivante que je relis encore aujourd'hui avec plaisir, comme
un exposé vrai des idées politiques qui ont dirigé ma conduite pendant
ma mission à Londres.