LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 27 février 1831.

»Mon cher prince,

»La position des choses empire de jour en jour. Nul payement ne peut

être obtenu. La France n'a jamais, depuis le Directoire, vu un tel

état de choses. L'autorité n'est exercée nulle part; l'intrigue est

partout.

»Vous avez bien raison en disant que la conférence de Londres est le

seul pouvoir en Europe qui ait quelque force, et qu'il faut la

maintenir à tout prix. Mais comment peut-elle influer sur notre

position intérieure? Le ministère, par sa complète incapacité et par

son goût de s'appuyer sur l'extrême gauche, s'est placé avec la

Chambre de manière que je ne vois plus la possibilité de replâtrer un

accord entre les pouvoirs. Et comment le gouvernement évitera-t-il des

bouleversements, s'il reste trois mois sans l'appui des Chambres?

»Les derniers événements[93] s'éclaircissent suffisamment pour prouver

qu'il y avait essai de conspiration carliste qui a été exploité par le

parti républicain bonapartiste. L'action est dans ce dernier, et il

l'emportera si le roi ne pense et n'agit pour ramener la confiance et

le respect vers lui. Ce qui se passe en Belgique donne de la force à

ce parti, et si demain La Fayette voulait être président d'une régence

de la France, il y serait appelé et renvoyé vingt-quatre heures après.

[93] L'émeute des 14 et 15 février à Paris.

»Votre correspondance avec le roi et avec le ministère doit vous faire

connaître ce que l'on veut. Quant à moi et à mes amis, nous nous

demandons d'où partira le coup de tonnerre qui renversera le misérable

édifice que nous avons devant nous. Une royauté qui ne sait se faire

obéir; une Chambre des pairs qui est sans base, même dans la loi; une

Chambre des députés qu'on insulte et qu'on veut renvoyer; une garde

nationale qui se dégoûte et qu'on empêche de frapper au besoin; une

troupe de ligne qui ne sait à qui elle a à obéir. Voilà ce qui se

voit. Trouvez et indiquez des remèdes à une telle anarchie.

»Quant aux affaires du dehors, on ne voit que de sourdes menées pour

soulever les peuples, et nul accord, nulle force pour l'empêcher, ou

pour rétablir l'ordre. Après le traité de Westphalie on avait

constitué une armée d'exécution pour faire respecter les décisions

prises. Il faudra bien en venir là; mais avant tout, il faudrait être

convenu sur quelle base on veut consentir que les peuples

s'établissent.

»Il me paraît démontré que nous retournerons au régime militaire après

de longues agitations anarchiques. Ma famille a quitté Gênes, le 18 de

ce mois; tout, à cette époque, était encore tranquille; mais, quoique

ici on ait connu la formation d'une colonne d'insurgés formée à Lyon

pour envahir la Savoie[94], on n'a agi pour l'arrêter que lorsqu'elle

s'était mise en mouvement. Puis on s'étonne que l'Europe cherche de la

sécurité en s'armant et combattant la révolution!...

[94] A la suite de désordres qui avaient éclaté en Savoie, les

réfugiés sardes qui étaient en grand nombre sur la frontière

française, voulurent tenter un coup de main et rentrer en armes

dans leur patrie. Cinq à six cents d'entre eux entraînant un

certain nombre de gardes nationaux de Lyon, tentèrent de mettre

ce projet à exécution. Ils furent dispersés le 25 février par un

escadron de cavalerie, et l'incident n'eut pas de suite.

»Votre prétendu chef Sébastiani met, comme disent Rigny et

Rayneval[95], ses pieds dans tous les souliers. Le rédacteur Châtelain

déjeune tous les matins avec lui, aussi bien que Bertin de Vaux. Le

premier fait aujourd'hui une bonne attaque contre vous[96].

[95] François-Maximilien Gérard, comte de Rayneval, né en 1778,

successivement secrétaire d'ambassade à Stockholm, à Pétersbourg,

à Lisbonne, puis de nouveau à Pétersbourg, secrétaire de la

légation française au congrès de Châtillon, consul général à

Londres (1814), chef de la chancellerie au ministère (1810),

sous-secrétaire d'État (1821). Il fut ensuite ministre à Berlin,

à Berne, puis ambassadeur à Vienne (1829). Rappelé en 1830, il

vivait à Paris dans la retraite, lorsque Casimir Périer, sur la

recommandation de M. de Talleyrand, l'envoya à Madrid. Il y

mourut en 1836.

[96] Voir le _Courrier français_ du 28 février. Nous allons citer

quelques extraits de cet article pour montrer quel était l'état

d'opinion de l'opposition républicaine contre laquelle le cabinet

français et M. de Talleyrand avaient à lutter:

«Une lettre de Londres du 24, que nous avions hier sous les yeux,

parlait d'un protocole qui venait d'être signé et qui bouleversait

tous les principes qui avaient paru jusqu'ici diriger notre

politique... On concevrait à peine qu'une réunion diplomatique

dont les actes sont destinés à être connus de l'Europe entière,

osât proclamer que les traités de 1815 ont été faits de nation à

nation, au moment même où les nations parquées, morcelées,

partagées et traitées comme un vil bétail, se soulèvent dans la

moitié de l'Europe, pour sortir d'une situation antipathique à

leurs intérêts et à leur nature. Mais M. de Talleyrand est là, et

sa présence rend probable tout ce qui sera tenté pour le maintien

des traités auxquels il a pris part... Il est certain, que la

politique de l'Europe, que la politique de la France se fait à

Londres d'une manière contraire à nos intérêts, puisque c'est M.

de Talleyrand qui y préside... S'il a été signé à Londres quelque

chose de semblable à ce qu'annonce le _Temps_, le ministère n'a

plus rien à faire qu'à rappeler son ambassadeur, et à user de la

liberté qu'on veut bien nous laisser au prix d'une guerre

générale. Nous aurons d'abord l'avantage de ne plus être

représentés par M. de Talleyrand et ensuite celui de recouvrer

notre indépendance... La diplomatie paraît trop disposée à oublier

ce qu'est la France, ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire

encore, ce qu'elle peut donner d'impulsion à l'Europe quand elle

le voudra. Il n'y a qu'un mot à dire pour qu'elle s'en souvienne.

Si l'on veut des bouleversements, soit! il suffit de donner le

signal, et, avant un an, on verra qui sera debout.»

»Le fait est qu'on ne fait pas ce qu'on veut... Si on fait la

guerre, comme le dit le bon vieux Jourdan[97], ce sera à l'aide d'une

convention. Que le roi y regarde!

»Agréez mes félicitations de ne pas vivre au milieu du délire qui

m'étourdit...»

[97] Le maréchal Jourdan, alors âgé de soixante-neuf ans, avait

dans les premiers jours de la monarchie de Juillet, passé un

instant aux affaires étrangères. Il se retira dès le 11 août, fut

nommé gouverneur des Invalides et mourut le 23 novembre 1833.

Un état de choses tel que celui décrit ici par le duc de Dalberg ne

pouvait se prolonger, et le roi qui, je crois, n'avait pas été fâché

de laisser s'user les hommes et les principes dont M. Laffitte était

le représentant, se trouva dans l'obligation d'aviser aux moyens de

sortir de cette espèce d'anarchie. Il fallait congédier le ministère,

ou, au moins, quelques-uns de ses membres et choisir dans le parti

conservateur de la Chambre des députés un homme énergique qui, fort

heureusement, s'y trouvait à souhait: c'était M. Casimir Périer[98].

Quelques difficultés s'élevèrent entre lui et le maréchal Soult, au

sujet de la présidence du conseil; elles devaient être aisément

surmontées. Mais il n'en fut pas de même quant aux conditions que M.

Périer mettait à son entrée aux affaires et qui ne plaisaient pas au

roi. Celui-ci dut céder à la fin devant un danger qui menaçait de tout

emporter, et le 13 mars on parvint à constituer un ministère qui

prit le nom de son chef, M. Périer[99]. Le roi obtint de conserver le

général Sébastiani au ministère des affaires étrangères[100].

[98] Casimir Périer, né à Grenoble en 1777, avait d'abord été

officier du génie. Après avoir quitté le service, il fonda avec

son frère une grande maison de banque, dont l'importance devint

rapidement considérable. En 1817, il entra à la Chambre des

députés, et siégea dans l'opposition jusqu'en 1830. Après les

journées de Juillet, il devint président de la Chambre et

ministre sans portefeuille dans le cabinet du 11 août. Chef du

cabinet du 13 mars, il ne garda le pouvoir qu'un an, et mourut du

choléra le 16 mai 1832.

[99] Le cabinet du 13 mars fut ainsi composé: MM. Casimir Périer,

président du conseil et ministre de l'intérieur; Barthe, garde

des sceaux; le général Sébastiani, ministre des affaires

étrangères; le baron Louis, ministre des finances; le maréchal

Soult, ministre de la guerre; l'amiral de Rigny, ministre de la

marine; le comte de Montalivet, ministre de l'instruction

publique et des cultes; le comte d'Argout, ministre du commerce

et des travaux publics.--Il n'est pas sans intérêt de constater

quel fut l'effet produit en Angleterre par l'avènement du nouveau

cabinet. Voici ce qu'écrivait lord Palmerston à lord Granville:

[_Particulière_]

_Foreign Office_, 15 mars 1831.

Mon cher Granville,

Nous sommes ravis de la nomination de Casimir Périer; cet

événement est, nous l'espérons, de nature à procurer la paix à la

France et à l'Europe. Veuillez cultiver, je vous prie, le nouveau

ministre et faites-lui comprendre que le gouvernement anglais a

grande confiance en lui et considère sa nomination comme un gage

de paix... (_Correspondance intime de lord Palmerston._)

[100] Voir à l'Appendice, p. 491, la lettre par laquelle le

général Sébastiani annonçait au prince de Talleyrand la formation

du nouveau ministère.

Pendant que ces arrangements se faisaient à Paris, la conférence de

Londres eut un peu de relâche par suite de l'occupation que donnaient

au cabinet anglais les premières discussions du bill de réforme. Ce

bill avait été présenté à la séance de la Chambre des communes du 1er

mars par lord John Russell[101], qui était, en général, écouté avec

bienveillance par la Chambre. Il serait inutile à mon but

d'entrer ici dans les détails de cette grande mesure qui est appelée à

exercer une influence grave sur l'avenir de l'Angleterre. Elle devint

le sujet de discussions prolongées dans les deux chambres du

Parlement: je me bornerai à en mentionner les résultats à mesure

qu'ils se représenteront.

[101] Lord John Russell, troisième fils du duc de Bedford, né en

1792, entra à vingt et un ans à la Chambre des communes, et

siégea dans le parti whig. En 1830, il fut nommé trésorier

général militaire et, bien qu'il n'eût pas de siège dans le

cabinet, fut chargé avec trois membres du ministère de préparer

le projet de loi de réforme électorale, au sujet de laquelle il

avait récemment, comme simple député, présenté une motion.

Le bill fut présenté aux Communes le 1er mars 1831, voté en

première lecture à la majorité d'une voix, puis repoussé à la

deuxième lecture. Après la dissolution du parlement et l'élection

d'une nouvelle assemblée, il fut adopté par 345 voix contre 236

(21 septembre). Porté le 22 septembre à la Chambre des pairs, il

fut rejeté. Présenté de nouveau en décembre avec de légères

modifications, la Chambre renvoya la discussion à trois mois.

Enfin, le 4 juin 1832, il fut adopté par les pairs. C'est en

grande partie à lord Russell que fut dû ce résultat. En 1835,

celui-ci devint ministre de l'intérieur, et en 1839 ministre des

colonies. En 1846, il fut nommé premier lord de la trésorerie et

resta à la tête des affaires jusqu'en 1852. En décembre de la même

année, il passa aux affaires étrangères, puis fut successivement

ministre sans portefeuille, président du conseil, et ministre des

colonies (1855). Il quitta le pouvoir la même année, demeura le

chef du parti whig dans le parlement, signa en 1860 le traité de

commerce avec la France, et fut créé pair en 1861. Il succéda à

lord Palmerston comme chef du cabinet (1865-1868) et mourut en

1878.

J'avais de mon côté à continuer dans ma correspondance une discussion

d'un autre genre, à l'occasion des affaires belges qu'à Paris on

s'obstinait à ne pas vouloir envisager au même point de vue que moi.

Ainsi, on insistait toujours pour que lord Ponsonby fût rappelé de

Bruxelles en même temps que M. Bresson, et pour que la conférence se

montrât plus favorable aux intérêts de la Belgique, à laquelle on

prétendait donner un appui exclusif. On ne manquait pas d'accuser la

conférence de partialité pour le roi de Hollande, tandis que celui-ci,

avec plus de vérité peut-être, faisait retentir l'Europe de ses

plaintes contre nous, parce que appelés par lui, disait-il, pour lui

porter secours, nous avions sanctionné une révolution qui lui enlevait

plus de la moitié de ses États.

Le ministère Laffitte, ou plus exactement, le général Sébastiani,

aurait bien voulu, je pense, séparer la politique de la France de

celle des quatre puissances dans la question belge, tant il était

dupe, volontaire ou involontaire, des intrigants bonapartistes et

républicains qui tour à tour le flattaient d'obtenir la réunion de la

Belgique et de la France ou l'effrayaient d'une guerre

révolutionnaire. Mais la nécessité des choses le ramenait toujours

vers les puissances, et les incidents qui suivirent alors en Italie et

en Espagne l'obligèrent à réclamer le concours, au moins de

l'Angleterre.

Les révolutionnaires italiens encouragés par leurs amis de Paris,

avaient fait une levée de boucliers dans les États du pape[102]; deux

membres de la famille Bonaparte s'y étaient rendus, et le gouvernement

français, moins effrayé de la lutte qui s'y était engagée que de

l'intervention autrichienne qui ne pouvait guère manquer d'en être la

conséquence, m'invita à me concerter avec l'Angleterre pour empêcher

par une entente commune des puissances si cela était possible,

l'action particulière de l'Autriche. On désirait aussi à Paris que les

affaires d'Espagne fussent traitées en commun entre la France et

l'Angleterre.

[102] Bologne s'était insurgée le 2 février 1831 contre le

gouvernement pontifical. La Romagne entière et l'Ombrie suivirent

son exemple. Les deux fils de Louis Bonaparte, le prince Charles

et le prince Louis, prirent part au mouvement. Le premier mourut

de maladie à Forli; le second, qui fut plus tard l'empereur

Napoléon III, faillit également périr à Ancône.

J'écrivis en réponse à ces ouvertures, le 5 mars 1831, au général

Sébastiani[103]:

«Monsieur le comte,

»J'ai reçu aujourd'hui 5 les deux dépêches que vous m'avez fait

l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois[104]. (L'une concernait

l'affaire du grand-duché de Luxembourg et l'autre les affaires

d'Italie.)

[103] Dépêche officielle déjà publiée.

[104] Variante: _ainsi que les pièces qui y étaient jointes_.

»Je me suis pénétré des instructions qu'elles renferment et je m'y

conformerai en tout point. Je me vois à regret obligé de retarder les

communications que ces dépêches me mettront dans le cas de faire au

ministère anglais. La discussion de la réforme parlementaire qui se

prolonge à la Chambre des communes absorbe tellement les ministres, la

nuit et le jour, qu'il est impossible de les entretenir d'autres

affaires sérieuses en ce moment[105].

[105] Variante: _On pense que les débats finiront dans la séance

du 7. Je verrai aussitôt après lord Palmerston._

»Un incident assez remarquable a eu lieu hier soir à la Chambre: M.

Wynn, le ministre de la guerre, a déclaré qu'après avoir mûrement

réfléchi sur le bill proposé de la réforme, il ne pouvait lui donner

son approbation et qu'il se retirait du ministère[106]...

[106] M. Wynn fut remplacé par sir Henry Parnell qui, dans la

session suivante se retira pour le même motif.

»J'ai vu MM. de Bülow et de Wessenberg, relativement à l'affaire du

Luxembourg[107]. Ils m'ont dit l'un et l'autre qu'ils étaient

embarrassés pour écrire _à Francfort_[108] lorsqu'ils savaient que les

engagements pris envers eux n'étaient pas tenus, et qu'à la date du 28

février la place de Maëstricht continuait à être bloquée par les

troupes belges, malgré les assurances données par le gouvernement

de la Belgique et les ordres qu'avait reçus le général Mellinet[109].

L'inexécution des ordres donnés par le gouvernement rend toute espèce

de négociations difficile. Je les ai assurés que le régent avait

ordonné, sous menace de destitution, au général Mellinet de reprendre

les positions fixées par l'armistice, et ils m'ont répondu qu'aussitôt

qu'ils auraient connaissance de la retraite des troupes belges, ils ne

manqueraient pas d'écrire à Francfort pour retarder tous les

mouvements proposés par la Diète germanique[110]...»

[107] Variante: ... _dont vous me parlez dans votre lettre du 22_.

[108] Supprimé dans le texte des archives.

[109] François-Aimé Mellinet né en 1769, fils du conventionnel de

ce nom, était colonel en 1793. Il devint sous-inspecteur aux

revues en 1800 et, sous les Cent-jours, fut chef d'état-major de

la jeune garde. Il vécut dans la retraite jusqu'en 1830, passa

alors en Belgique à la tête d'un corps de volontaires, commanda

l'artillerie de Bruxelles dans les journées de septembre, et fut

mis à la tête des troupes qui bloquaient Maëstricht. Le régent

lui ayant retiré son commandement, il se fixa à Bruxelles, où il

devint le chef du parti républicain. En 1848, il provoqua un

mouvement révolutionnaire, fut arrêté, condamné à la détention et

mourut peu après (1852).

[110] La Diète venait d'être saisie par le roi Guillaume, qui en

sa qualité de grand-duc de Luxembourg faisait partie de la

Confédération germanique, d'une demande de secours. Dans la

séance du 18 mars, elle allait décréter la formation d'un corps

de vingt-quatre mille hommes, pour rétablir dans le grand-duché

l'autorité du roi des Pays-Bas. En même temps elle donnait des

ordres pour approvisionner et mettre en état les forteresses de

la Confédération.

«Londres, le 8 mars 1831[111].

[111] Dépêche officielle déjà publiée.

»Monsieur le comte,

»J'ai lu avec une grande attention, dans la dépêche que vous m'avez

fait l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois, les informations que

vous me donnez sur l'état de l'Italie. Je partage complètement

vos vues sur les rapports de la France avec le Piémont. Quant au plan

que vous avez adopté à l'égard des États du pape, je crois qu'il

serait très utile et possible à réaliser. J'en ai entretenu le prince

Esterhazy et le baron de Wessenberg, les deux plénipotentiaires

autrichiens; ils ne m'ont pas paru trop éloignés de ce projet, et

quoiqu'ils n'aient aucunes instructions de leur cour sur ce point,

j'ai pu juger qu'ils étaient disposés à adopter vos idées et qu'ils

écriraient à Vienne dans ce sens.

»J'ai eu ce matin avec lord Palmerston une longue conversation dans

laquelle j'ai pu lui parler de tout ce que renfermait votre lettre du

1er. L'impression qui m'est restée de cette conservation est qu'il

sera possible de s'entendre sur les points principaux et que les

difficultés qui ont été élevées par vous sur plusieurs de nos

protocoles sont de nature à pouvoir être expliquées.

»Lord Palmerston, au sujet des affaires d'Italie, m'a dit qu'il

agirait volontiers, d'accord avec notre cabinet et celui de Vienne,

dans le but d'amener le gouvernement pontifical à des concessions qui

placeraient une partie de l'administration du pays dans des mains

séculières. Il a fort loué notre conduite envers le Piémont et m'a

exprimé une grande satisfaction des ordres donnés aux autorités

françaises de la frontière pour le désarmement des réfugiés

piémontais.

»Les plaintes que vous portez contre l'Espagne nous ont conduits à

l'idée qu'il serait sans doute facile de faire retirer les troupes

espagnoles de la frontière des Pyrénées, si, de votre côté, vous

obligiez les réfugiés espagnols à se rendre dans le nord de la France.

Je suis fondé à croire que vous pouvez traiter avec avantage

cette question avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris. Du reste, tout ce

que vous demanderez dans le sens que je viens de vous exprimer sera

soutenu par le ministère anglais.

»Immédiatement après ma conversation avec lord Palmerston, la

conférence s'est réunie pour entendre la lecture de la dépêche

ostensible que j'ai reçue de vous; j'ai trouvé là aussi une impression

assez favorable, et je crois que nous finirons par nous entendre. Nous

avons dû remettre notre prochaine séance à vendredi, à cause des

débats parlementaires qui ne laissent pas un instant de liberté à lord

Palmerston. C'est vendredi que nous entrerons dans la discussion des

différents points traités dans votre lettre. Si l'on propose la

rédaction d'un protocole, je n'en accepterai aucun qu'_ad referendum_,

et j'attendrai les ordres du roi avant de rien signer...»

En même temps que j'écrivais ces dépêches, je mandais à Madame

Adélaïde:

«Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivés au point désirable

vis-à-vis de toutes les puissances, car elles comprennent aujourd'hui

que, pour leur propre repos, il est nécessaire que celui du roi ne

soit plus troublé. Bien loin, par conséquent, de désirer ce qui

pourrait ébranler son gouvernement, elles en sont à s'inquiéter de

tout ce qui, dans les mouvements de Paris, des départements et de la

Chambre, indique des dispositions au désordre. Aucune des puissances

ne songe plus à troubler la paix; toutes en désirent la conservation,

et si elle n'est pas préservée, ce sera l'esprit inquiet et

envahissant qui se montre en France, qui seul en sera la cause.

»Cet esprit imprévoyant est toujours prêt sacrifier les besoins réels

du pays à des rêves de gloire et d'agrandissement. On oublie, ou l'on

ne sait pas en France que de mettre tout en question chez les autres,

c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le trône du roi

Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de Saint Louis;--avec

la guerre, il naît d'hier. Cette guerre, vous m'avez ordonné de faire

tout pour l'éviter; vous avez désiré que je rendisse la disposition

des différentes cours amicale pour la nôtre; j'y suis parvenu

complètement, et j'espère que Mademoiselle, que j'ai toujours eue en

vue dans tout ce que je faisais, est satisfaite.

»Je ne puis m'empêcher de remarquer que je n'ai point encore de

réponse au protocole du 19 qui renferme tous les principes que l'on

aime à voir sur un nouveau trône. Le corps diplomatique de Londres et

Rothschild ont, depuis plus de quarante-huit heures, connaissance de

l'arrivée de cette pièce à Paris. Nos journaux en parlent, ils en

altèrent l'esprit, ils en changent les expressions; sa publication

exacte devient de plus en plus nécessaire. Il est utile au service du

roi que le pays sache à quel point, dans cette pièce, notre cour est

placée en première ligne, et que, quand je parle d'un traité, c'est de

celui de 1814. La France, par ce traité, restait grande et forte;

c'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 comme point de départ;

je me suis retiré devant la tache qu'en 1815 on a imprimée au pays, et

je crois avoir une aussi large part d'orgueil national que qui que ce

soit...»

J'écrivais également à la princesse de Vaudémont, mon amie, et qui

était traitée avec confiance par Madame Adélaïde:

«Il est possible que je voye les choses de trop haut, puisqu'on le dit

à Paris; mais il n'y a moyen de s'établir bien qu'en se tenant dans la

région élevée. Il n'y a point d'appui à trouver avec des gens étourdis

et turbulents comme les Belges. La Belgique nous viendra peut-être,

mais plus tard; aujourd'hui c'est un intérêt secondaire. La force des

choses la mène à la France; mais il faut faire la France, et la France

ne peut se faire bien et sûrement qu'en se mêlant avec les grandes

puissances qui aujourd'hui _la réclament;_ car voilà où j'ai mené les

choses à Londres. Ne quittons pas cette position: je me suis donné

beaucoup de peine pour la prendre, parce que je voulais bien servir le

roi que j'aime et _Mademoiselle_. Laissons les petits intérêts et ne

pensons qu'aux grands. Il vaut mieux être d'accord avec les grandes

puissances, être sur le même pied qu'elles, être ami de l'ordre établi

avec elles, que d'être ami de MM. Van de Weyer et Cie.

»Convenez que notre protocole que votre Belgique vous a envoyé est

raisonnable. Les difficultés que l'on fait chez nous sont bien

petites. On dit qu'il y a partialité pour la Hollande. Cela est

parfaitement faux, car on n'a rien voulu décider sur la question des

dettes. _On propose des bases_ susceptibles d'être changées quand les

partis seront en présence. On nous reproche d'être Hollandais; la

Hollande nous reproche d'être Belges. Le roi de Hollande nous dit des

sottises tous les matins; il est parfaitement mécontent. On est bien

près d'être juste quand tout le monde se plaint. En France, on

n'écoute qu'un côté, c'est celui de M. de Celles, et en vérité

celui-là n'est pas respectable.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 39 / 211 题