«Paris, le 27 février 1831.
»Mon cher prince,
»La position des choses empire de jour en jour. Nul payement ne peut
être obtenu. La France n'a jamais, depuis le Directoire, vu un tel
état de choses. L'autorité n'est exercée nulle part; l'intrigue est
partout.
»Vous avez bien raison en disant que la conférence de Londres est le
seul pouvoir en Europe qui ait quelque force, et qu'il faut la
maintenir à tout prix. Mais comment peut-elle influer sur notre
position intérieure? Le ministère, par sa complète incapacité et par
son goût de s'appuyer sur l'extrême gauche, s'est placé avec la
Chambre de manière que je ne vois plus la possibilité de replâtrer un
accord entre les pouvoirs. Et comment le gouvernement évitera-t-il des
bouleversements, s'il reste trois mois sans l'appui des Chambres?
»Les derniers événements[93] s'éclaircissent suffisamment pour prouver
qu'il y avait essai de conspiration carliste qui a été exploité par le
parti républicain bonapartiste. L'action est dans ce dernier, et il
l'emportera si le roi ne pense et n'agit pour ramener la confiance et
le respect vers lui. Ce qui se passe en Belgique donne de la force à
ce parti, et si demain La Fayette voulait être président d'une régence
de la France, il y serait appelé et renvoyé vingt-quatre heures après.
[93] L'émeute des 14 et 15 février à Paris.
»Votre correspondance avec le roi et avec le ministère doit vous faire
connaître ce que l'on veut. Quant à moi et à mes amis, nous nous
demandons d'où partira le coup de tonnerre qui renversera le misérable
édifice que nous avons devant nous. Une royauté qui ne sait se faire
obéir; une Chambre des pairs qui est sans base, même dans la loi; une
Chambre des députés qu'on insulte et qu'on veut renvoyer; une garde
nationale qui se dégoûte et qu'on empêche de frapper au besoin; une
troupe de ligne qui ne sait à qui elle a à obéir. Voilà ce qui se
voit. Trouvez et indiquez des remèdes à une telle anarchie.
»Quant aux affaires du dehors, on ne voit que de sourdes menées pour
soulever les peuples, et nul accord, nulle force pour l'empêcher, ou
pour rétablir l'ordre. Après le traité de Westphalie on avait
constitué une armée d'exécution pour faire respecter les décisions
prises. Il faudra bien en venir là; mais avant tout, il faudrait être
convenu sur quelle base on veut consentir que les peuples
s'établissent.
»Il me paraît démontré que nous retournerons au régime militaire après
de longues agitations anarchiques. Ma famille a quitté Gênes, le 18 de
ce mois; tout, à cette époque, était encore tranquille; mais, quoique
ici on ait connu la formation d'une colonne d'insurgés formée à Lyon
pour envahir la Savoie[94], on n'a agi pour l'arrêter que lorsqu'elle
s'était mise en mouvement. Puis on s'étonne que l'Europe cherche de la
sécurité en s'armant et combattant la révolution!...
[94] A la suite de désordres qui avaient éclaté en Savoie, les
réfugiés sardes qui étaient en grand nombre sur la frontière
française, voulurent tenter un coup de main et rentrer en armes
dans leur patrie. Cinq à six cents d'entre eux entraînant un
certain nombre de gardes nationaux de Lyon, tentèrent de mettre
ce projet à exécution. Ils furent dispersés le 25 février par un
escadron de cavalerie, et l'incident n'eut pas de suite.
»Votre prétendu chef Sébastiani met, comme disent Rigny et
Rayneval[95], ses pieds dans tous les souliers. Le rédacteur Châtelain
déjeune tous les matins avec lui, aussi bien que Bertin de Vaux. Le
premier fait aujourd'hui une bonne attaque contre vous[96].
[95] François-Maximilien Gérard, comte de Rayneval, né en 1778,
successivement secrétaire d'ambassade à Stockholm, à Pétersbourg,
à Lisbonne, puis de nouveau à Pétersbourg, secrétaire de la
légation française au congrès de Châtillon, consul général à
Londres (1814), chef de la chancellerie au ministère (1810),
sous-secrétaire d'État (1821). Il fut ensuite ministre à Berlin,
à Berne, puis ambassadeur à Vienne (1829). Rappelé en 1830, il
vivait à Paris dans la retraite, lorsque Casimir Périer, sur la
recommandation de M. de Talleyrand, l'envoya à Madrid. Il y
mourut en 1836.
[96] Voir le _Courrier français_ du 28 février. Nous allons citer
quelques extraits de cet article pour montrer quel était l'état
d'opinion de l'opposition républicaine contre laquelle le cabinet
français et M. de Talleyrand avaient à lutter:
«Une lettre de Londres du 24, que nous avions hier sous les yeux,
parlait d'un protocole qui venait d'être signé et qui bouleversait
tous les principes qui avaient paru jusqu'ici diriger notre
politique... On concevrait à peine qu'une réunion diplomatique
dont les actes sont destinés à être connus de l'Europe entière,
osât proclamer que les traités de 1815 ont été faits de nation à
nation, au moment même où les nations parquées, morcelées,
partagées et traitées comme un vil bétail, se soulèvent dans la
moitié de l'Europe, pour sortir d'une situation antipathique à
leurs intérêts et à leur nature. Mais M. de Talleyrand est là, et
sa présence rend probable tout ce qui sera tenté pour le maintien
des traités auxquels il a pris part... Il est certain, que la
politique de l'Europe, que la politique de la France se fait à
Londres d'une manière contraire à nos intérêts, puisque c'est M.
de Talleyrand qui y préside... S'il a été signé à Londres quelque
chose de semblable à ce qu'annonce le _Temps_, le ministère n'a
plus rien à faire qu'à rappeler son ambassadeur, et à user de la
liberté qu'on veut bien nous laisser au prix d'une guerre
générale. Nous aurons d'abord l'avantage de ne plus être
représentés par M. de Talleyrand et ensuite celui de recouvrer
notre indépendance... La diplomatie paraît trop disposée à oublier
ce qu'est la France, ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire
encore, ce qu'elle peut donner d'impulsion à l'Europe quand elle
le voudra. Il n'y a qu'un mot à dire pour qu'elle s'en souvienne.
Si l'on veut des bouleversements, soit! il suffit de donner le
signal, et, avant un an, on verra qui sera debout.»
»Le fait est qu'on ne fait pas ce qu'on veut... Si on fait la
guerre, comme le dit le bon vieux Jourdan[97], ce sera à l'aide d'une
convention. Que le roi y regarde!
»Agréez mes félicitations de ne pas vivre au milieu du délire qui
m'étourdit...»
[97] Le maréchal Jourdan, alors âgé de soixante-neuf ans, avait
dans les premiers jours de la monarchie de Juillet, passé un
instant aux affaires étrangères. Il se retira dès le 11 août, fut
nommé gouverneur des Invalides et mourut le 23 novembre 1833.
Un état de choses tel que celui décrit ici par le duc de Dalberg ne
pouvait se prolonger, et le roi qui, je crois, n'avait pas été fâché
de laisser s'user les hommes et les principes dont M. Laffitte était
le représentant, se trouva dans l'obligation d'aviser aux moyens de
sortir de cette espèce d'anarchie. Il fallait congédier le ministère,
ou, au moins, quelques-uns de ses membres et choisir dans le parti
conservateur de la Chambre des députés un homme énergique qui, fort
heureusement, s'y trouvait à souhait: c'était M. Casimir Périer[98].
Quelques difficultés s'élevèrent entre lui et le maréchal Soult, au
sujet de la présidence du conseil; elles devaient être aisément
surmontées. Mais il n'en fut pas de même quant aux conditions que M.
Périer mettait à son entrée aux affaires et qui ne plaisaient pas au
roi. Celui-ci dut céder à la fin devant un danger qui menaçait de tout
emporter, et le 13 mars on parvint à constituer un ministère qui
prit le nom de son chef, M. Périer[99]. Le roi obtint de conserver le
général Sébastiani au ministère des affaires étrangères[100].
[98] Casimir Périer, né à Grenoble en 1777, avait d'abord été
officier du génie. Après avoir quitté le service, il fonda avec
son frère une grande maison de banque, dont l'importance devint
rapidement considérable. En 1817, il entra à la Chambre des
députés, et siégea dans l'opposition jusqu'en 1830. Après les
journées de Juillet, il devint président de la Chambre et
ministre sans portefeuille dans le cabinet du 11 août. Chef du
cabinet du 13 mars, il ne garda le pouvoir qu'un an, et mourut du
choléra le 16 mai 1832.
[99] Le cabinet du 13 mars fut ainsi composé: MM. Casimir Périer,
président du conseil et ministre de l'intérieur; Barthe, garde
des sceaux; le général Sébastiani, ministre des affaires
étrangères; le baron Louis, ministre des finances; le maréchal
Soult, ministre de la guerre; l'amiral de Rigny, ministre de la
marine; le comte de Montalivet, ministre de l'instruction
publique et des cultes; le comte d'Argout, ministre du commerce
et des travaux publics.--Il n'est pas sans intérêt de constater
quel fut l'effet produit en Angleterre par l'avènement du nouveau
cabinet. Voici ce qu'écrivait lord Palmerston à lord Granville:
[_Particulière_]
_Foreign Office_, 15 mars 1831.
Mon cher Granville,
Nous sommes ravis de la nomination de Casimir Périer; cet
événement est, nous l'espérons, de nature à procurer la paix à la
France et à l'Europe. Veuillez cultiver, je vous prie, le nouveau
ministre et faites-lui comprendre que le gouvernement anglais a
grande confiance en lui et considère sa nomination comme un gage
de paix... (_Correspondance intime de lord Palmerston._)
[100] Voir à l'Appendice, p. 491, la lettre par laquelle le
général Sébastiani annonçait au prince de Talleyrand la formation
du nouveau ministère.
Pendant que ces arrangements se faisaient à Paris, la conférence de
Londres eut un peu de relâche par suite de l'occupation que donnaient
au cabinet anglais les premières discussions du bill de réforme. Ce
bill avait été présenté à la séance de la Chambre des communes du 1er
mars par lord John Russell[101], qui était, en général, écouté avec
bienveillance par la Chambre. Il serait inutile à mon but
d'entrer ici dans les détails de cette grande mesure qui est appelée à
exercer une influence grave sur l'avenir de l'Angleterre. Elle devint
le sujet de discussions prolongées dans les deux chambres du
Parlement: je me bornerai à en mentionner les résultats à mesure
qu'ils se représenteront.
[101] Lord John Russell, troisième fils du duc de Bedford, né en
1792, entra à vingt et un ans à la Chambre des communes, et
siégea dans le parti whig. En 1830, il fut nommé trésorier
général militaire et, bien qu'il n'eût pas de siège dans le
cabinet, fut chargé avec trois membres du ministère de préparer
le projet de loi de réforme électorale, au sujet de laquelle il
avait récemment, comme simple député, présenté une motion.
Le bill fut présenté aux Communes le 1er mars 1831, voté en
première lecture à la majorité d'une voix, puis repoussé à la
deuxième lecture. Après la dissolution du parlement et l'élection
d'une nouvelle assemblée, il fut adopté par 345 voix contre 236
(21 septembre). Porté le 22 septembre à la Chambre des pairs, il
fut rejeté. Présenté de nouveau en décembre avec de légères
modifications, la Chambre renvoya la discussion à trois mois.
Enfin, le 4 juin 1832, il fut adopté par les pairs. C'est en
grande partie à lord Russell que fut dû ce résultat. En 1835,
celui-ci devint ministre de l'intérieur, et en 1839 ministre des
colonies. En 1846, il fut nommé premier lord de la trésorerie et
resta à la tête des affaires jusqu'en 1852. En décembre de la même
année, il passa aux affaires étrangères, puis fut successivement
ministre sans portefeuille, président du conseil, et ministre des
colonies (1855). Il quitta le pouvoir la même année, demeura le
chef du parti whig dans le parlement, signa en 1860 le traité de
commerce avec la France, et fut créé pair en 1861. Il succéda à
lord Palmerston comme chef du cabinet (1865-1868) et mourut en
1878.
J'avais de mon côté à continuer dans ma correspondance une discussion
d'un autre genre, à l'occasion des affaires belges qu'à Paris on
s'obstinait à ne pas vouloir envisager au même point de vue que moi.
Ainsi, on insistait toujours pour que lord Ponsonby fût rappelé de
Bruxelles en même temps que M. Bresson, et pour que la conférence se
montrât plus favorable aux intérêts de la Belgique, à laquelle on
prétendait donner un appui exclusif. On ne manquait pas d'accuser la
conférence de partialité pour le roi de Hollande, tandis que celui-ci,
avec plus de vérité peut-être, faisait retentir l'Europe de ses
plaintes contre nous, parce que appelés par lui, disait-il, pour lui
porter secours, nous avions sanctionné une révolution qui lui enlevait
plus de la moitié de ses États.
Le ministère Laffitte, ou plus exactement, le général Sébastiani,
aurait bien voulu, je pense, séparer la politique de la France de
celle des quatre puissances dans la question belge, tant il était
dupe, volontaire ou involontaire, des intrigants bonapartistes et
républicains qui tour à tour le flattaient d'obtenir la réunion de la
Belgique et de la France ou l'effrayaient d'une guerre
révolutionnaire. Mais la nécessité des choses le ramenait toujours
vers les puissances, et les incidents qui suivirent alors en Italie et
en Espagne l'obligèrent à réclamer le concours, au moins de
l'Angleterre.
Les révolutionnaires italiens encouragés par leurs amis de Paris,
avaient fait une levée de boucliers dans les États du pape[102]; deux
membres de la famille Bonaparte s'y étaient rendus, et le gouvernement
français, moins effrayé de la lutte qui s'y était engagée que de
l'intervention autrichienne qui ne pouvait guère manquer d'en être la
conséquence, m'invita à me concerter avec l'Angleterre pour empêcher
par une entente commune des puissances si cela était possible,
l'action particulière de l'Autriche. On désirait aussi à Paris que les
affaires d'Espagne fussent traitées en commun entre la France et
l'Angleterre.
[102] Bologne s'était insurgée le 2 février 1831 contre le
gouvernement pontifical. La Romagne entière et l'Ombrie suivirent
son exemple. Les deux fils de Louis Bonaparte, le prince Charles
et le prince Louis, prirent part au mouvement. Le premier mourut
de maladie à Forli; le second, qui fut plus tard l'empereur
Napoléon III, faillit également périr à Ancône.
J'écrivis en réponse à ces ouvertures, le 5 mars 1831, au général
Sébastiani[103]:
«Monsieur le comte,
»J'ai reçu aujourd'hui 5 les deux dépêches que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois[104]. (L'une concernait
l'affaire du grand-duché de Luxembourg et l'autre les affaires
d'Italie.)
[103] Dépêche officielle déjà publiée.
[104] Variante: _ainsi que les pièces qui y étaient jointes_.
»Je me suis pénétré des instructions qu'elles renferment et je m'y
conformerai en tout point. Je me vois à regret obligé de retarder les
communications que ces dépêches me mettront dans le cas de faire au
ministère anglais. La discussion de la réforme parlementaire qui se
prolonge à la Chambre des communes absorbe tellement les ministres, la
nuit et le jour, qu'il est impossible de les entretenir d'autres
affaires sérieuses en ce moment[105].
[105] Variante: _On pense que les débats finiront dans la séance
du 7. Je verrai aussitôt après lord Palmerston._
»Un incident assez remarquable a eu lieu hier soir à la Chambre: M.
Wynn, le ministre de la guerre, a déclaré qu'après avoir mûrement
réfléchi sur le bill proposé de la réforme, il ne pouvait lui donner
son approbation et qu'il se retirait du ministère[106]...
[106] M. Wynn fut remplacé par sir Henry Parnell qui, dans la
session suivante se retira pour le même motif.
»J'ai vu MM. de Bülow et de Wessenberg, relativement à l'affaire du
Luxembourg[107]. Ils m'ont dit l'un et l'autre qu'ils étaient
embarrassés pour écrire _à Francfort_[108] lorsqu'ils savaient que les
engagements pris envers eux n'étaient pas tenus, et qu'à la date du 28
février la place de Maëstricht continuait à être bloquée par les
troupes belges, malgré les assurances données par le gouvernement
de la Belgique et les ordres qu'avait reçus le général Mellinet[109].
L'inexécution des ordres donnés par le gouvernement rend toute espèce
de négociations difficile. Je les ai assurés que le régent avait
ordonné, sous menace de destitution, au général Mellinet de reprendre
les positions fixées par l'armistice, et ils m'ont répondu qu'aussitôt
qu'ils auraient connaissance de la retraite des troupes belges, ils ne
manqueraient pas d'écrire à Francfort pour retarder tous les
mouvements proposés par la Diète germanique[110]...»
[107] Variante: ... _dont vous me parlez dans votre lettre du 22_.
[108] Supprimé dans le texte des archives.
[109] François-Aimé Mellinet né en 1769, fils du conventionnel de
ce nom, était colonel en 1793. Il devint sous-inspecteur aux
revues en 1800 et, sous les Cent-jours, fut chef d'état-major de
la jeune garde. Il vécut dans la retraite jusqu'en 1830, passa
alors en Belgique à la tête d'un corps de volontaires, commanda
l'artillerie de Bruxelles dans les journées de septembre, et fut
mis à la tête des troupes qui bloquaient Maëstricht. Le régent
lui ayant retiré son commandement, il se fixa à Bruxelles, où il
devint le chef du parti républicain. En 1848, il provoqua un
mouvement révolutionnaire, fut arrêté, condamné à la détention et
mourut peu après (1852).
[110] La Diète venait d'être saisie par le roi Guillaume, qui en
sa qualité de grand-duc de Luxembourg faisait partie de la
Confédération germanique, d'une demande de secours. Dans la
séance du 18 mars, elle allait décréter la formation d'un corps
de vingt-quatre mille hommes, pour rétablir dans le grand-duché
l'autorité du roi des Pays-Bas. En même temps elle donnait des
ordres pour approvisionner et mettre en état les forteresses de
la Confédération.
«Londres, le 8 mars 1831[111].
[111] Dépêche officielle déjà publiée.
»Monsieur le comte,
»J'ai lu avec une grande attention, dans la dépêche que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois, les informations que
vous me donnez sur l'état de l'Italie. Je partage complètement
vos vues sur les rapports de la France avec le Piémont. Quant au plan
que vous avez adopté à l'égard des États du pape, je crois qu'il
serait très utile et possible à réaliser. J'en ai entretenu le prince
Esterhazy et le baron de Wessenberg, les deux plénipotentiaires
autrichiens; ils ne m'ont pas paru trop éloignés de ce projet, et
quoiqu'ils n'aient aucunes instructions de leur cour sur ce point,
j'ai pu juger qu'ils étaient disposés à adopter vos idées et qu'ils
écriraient à Vienne dans ce sens.
»J'ai eu ce matin avec lord Palmerston une longue conversation dans
laquelle j'ai pu lui parler de tout ce que renfermait votre lettre du
1er. L'impression qui m'est restée de cette conservation est qu'il
sera possible de s'entendre sur les points principaux et que les
difficultés qui ont été élevées par vous sur plusieurs de nos
protocoles sont de nature à pouvoir être expliquées.
»Lord Palmerston, au sujet des affaires d'Italie, m'a dit qu'il
agirait volontiers, d'accord avec notre cabinet et celui de Vienne,
dans le but d'amener le gouvernement pontifical à des concessions qui
placeraient une partie de l'administration du pays dans des mains
séculières. Il a fort loué notre conduite envers le Piémont et m'a
exprimé une grande satisfaction des ordres donnés aux autorités
françaises de la frontière pour le désarmement des réfugiés
piémontais.
»Les plaintes que vous portez contre l'Espagne nous ont conduits à
l'idée qu'il serait sans doute facile de faire retirer les troupes
espagnoles de la frontière des Pyrénées, si, de votre côté, vous
obligiez les réfugiés espagnols à se rendre dans le nord de la France.
Je suis fondé à croire que vous pouvez traiter avec avantage
cette question avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris. Du reste, tout ce
que vous demanderez dans le sens que je viens de vous exprimer sera
soutenu par le ministère anglais.
»Immédiatement après ma conversation avec lord Palmerston, la
conférence s'est réunie pour entendre la lecture de la dépêche
ostensible que j'ai reçue de vous; j'ai trouvé là aussi une impression
assez favorable, et je crois que nous finirons par nous entendre. Nous
avons dû remettre notre prochaine séance à vendredi, à cause des
débats parlementaires qui ne laissent pas un instant de liberté à lord
Palmerston. C'est vendredi que nous entrerons dans la discussion des
différents points traités dans votre lettre. Si l'on propose la
rédaction d'un protocole, je n'en accepterai aucun qu'_ad referendum_,
et j'attendrai les ordres du roi avant de rien signer...»
En même temps que j'écrivais ces dépêches, je mandais à Madame
Adélaïde:
«Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivés au point désirable
vis-à-vis de toutes les puissances, car elles comprennent aujourd'hui
que, pour leur propre repos, il est nécessaire que celui du roi ne
soit plus troublé. Bien loin, par conséquent, de désirer ce qui
pourrait ébranler son gouvernement, elles en sont à s'inquiéter de
tout ce qui, dans les mouvements de Paris, des départements et de la
Chambre, indique des dispositions au désordre. Aucune des puissances
ne songe plus à troubler la paix; toutes en désirent la conservation,
et si elle n'est pas préservée, ce sera l'esprit inquiet et
envahissant qui se montre en France, qui seul en sera la cause.
»Cet esprit imprévoyant est toujours prêt sacrifier les besoins réels
du pays à des rêves de gloire et d'agrandissement. On oublie, ou l'on
ne sait pas en France que de mettre tout en question chez les autres,
c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le trône du roi
Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de Saint Louis;--avec
la guerre, il naît d'hier. Cette guerre, vous m'avez ordonné de faire
tout pour l'éviter; vous avez désiré que je rendisse la disposition
des différentes cours amicale pour la nôtre; j'y suis parvenu
complètement, et j'espère que Mademoiselle, que j'ai toujours eue en
vue dans tout ce que je faisais, est satisfaite.
»Je ne puis m'empêcher de remarquer que je n'ai point encore de
réponse au protocole du 19 qui renferme tous les principes que l'on
aime à voir sur un nouveau trône. Le corps diplomatique de Londres et
Rothschild ont, depuis plus de quarante-huit heures, connaissance de
l'arrivée de cette pièce à Paris. Nos journaux en parlent, ils en
altèrent l'esprit, ils en changent les expressions; sa publication
exacte devient de plus en plus nécessaire. Il est utile au service du
roi que le pays sache à quel point, dans cette pièce, notre cour est
placée en première ligne, et que, quand je parle d'un traité, c'est de
celui de 1814. La France, par ce traité, restait grande et forte;
c'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 comme point de départ;
je me suis retiré devant la tache qu'en 1815 on a imprimée au pays, et
je crois avoir une aussi large part d'orgueil national que qui que ce
soit...»
J'écrivais également à la princesse de Vaudémont, mon amie, et qui
était traitée avec confiance par Madame Adélaïde:
«Il est possible que je voye les choses de trop haut, puisqu'on le dit
à Paris; mais il n'y a moyen de s'établir bien qu'en se tenant dans la
région élevée. Il n'y a point d'appui à trouver avec des gens étourdis
et turbulents comme les Belges. La Belgique nous viendra peut-être,
mais plus tard; aujourd'hui c'est un intérêt secondaire. La force des
choses la mène à la France; mais il faut faire la France, et la France
ne peut se faire bien et sûrement qu'en se mêlant avec les grandes
puissances qui aujourd'hui _la réclament;_ car voilà où j'ai mené les
choses à Londres. Ne quittons pas cette position: je me suis donné
beaucoup de peine pour la prendre, parce que je voulais bien servir le
roi que j'aime et _Mademoiselle_. Laissons les petits intérêts et ne
pensons qu'aux grands. Il vaut mieux être d'accord avec les grandes
puissances, être sur le même pied qu'elles, être ami de l'ordre établi
avec elles, que d'être ami de MM. Van de Weyer et Cie.
»Convenez que notre protocole que votre Belgique vous a envoyé est
raisonnable. Les difficultés que l'on fait chez nous sont bien
petites. On dit qu'il y a partialité pour la Hollande. Cela est
parfaitement faux, car on n'a rien voulu décider sur la question des
dettes. _On propose des bases_ susceptibles d'être changées quand les
partis seront en présence. On nous reproche d'être Hollandais; la
Hollande nous reproche d'être Belges. Le roi de Hollande nous dit des
sottises tous les matins; il est parfaitement mécontent. On est bien
près d'être juste quand tout le monde se plaint. En France, on
n'écoute qu'un côté, c'est celui de M. de Celles, et en vérité
celui-là n'est pas respectable.»