LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[83].

[83] Dépêche officielle déjà publiée.

«Londres, le 25 février 1831.

»Monsieur le comte,

»Le jour de naissance de Sa Majesté la reine a été célébré hier dans

Londres avec beaucoup d'enthousiasme de la part des différentes

classes de la nation. Des fêtes, de brillantes illuminations, les cris

de joie du peuple, témoignaient l'attachement qu'on porte au souverain

et démentaient les injurieuses publications de quelques pamphlétaires.

»Les séances du Parlement prennent chaque jour plus d'intérêt; le

ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget.

L'hésitation qu'il a montrée dans quelques-unes de ses démarches

enhardit l'opposition et décourage ses partisans. C'est dans quelques

jours que sera présenté le bill sur la réforme parlementaire; il

devrait servir à fortifier le ministère, mais, comme probablement il

ne satisfera pas toutes les exigences du parti de la réforme, il

deviendra un texte avantageux d'opposition pour ceux qui veulent une

réforme complète comme pour ceux qui n'en veulent pas du tout. Dans

leurs votes, il est bien possible que ces deux partis se réunissent et

la position du cabinet anglais aurait à en souffrir.

»L'état du continent occupe tous les esprits; les troubles de Paris,

les attaques contre le clergé, la révolution d'Italie[84],

l'inquiétude qui règne en Allemagne, ont été de graves sujets de

réflexion. Il ont eu une grande influence sur les transactions

commerciales et les ont presque suspendues en ce moment[85].

[84] Les insurrections de Modène, de Parme et de la Romagne.

[85] Variante: _Les polices d'assurance augmentent chaque jour._

»Tous les hommes qui prennent part aux affaires publiques pensent que

c'est par le maintien de l'alliance des grandes puissances, qu'on

pourra parvenir à arrêter les rapides progrès que fait partout le

désordre. Je citerai l'opinion de sir James Mackintosh[86] qui ne peut

pas être suspect dans cette question. Cet homme distingué dont la

carrière a été toute d'opposition aux divers gouvernements du

continent, pense que c'est par l'union solide des cinq grandes

puissances que peut se rétablir la tranquillité de l'Europe. C'est par

elle seule, dit-il, qu'on doit espérer de dominer les dangers du

despotisme, de l'anarchie et plus tard des gouvernements militaires

qu'une guerre de principes attirerait sur le monde...»

[86] Sir James Mackintosh, né en 1765, orateur et publiciste

anglais. Il entra à la Chambre des communes en 1802 et fut nommé

assesseur à Bombay. De retour en Angleterre, il rentra au

parlement, et devint l'un des orateurs les plus influents du

parti whig. En 1830, il fit partie du cabinet whig comme

commissaire pour l'Inde. Il mourut en 1832. Sir James Mackintosh

était un jurisconsulte éminent. Son nom brilla égale ment dans

les lettres et la philosophie.

«Londres, le 25 février 1831[87]

[87] Dépêche officielle déjà publiée.

»Monsieur le comte,

»J'ai été appelé ce matin au Foreign Office, ainsi que les autres

membres de la conférence. C'était pour y prendre connaissance d'une

dépêche de lord Ponsonby qui annonce que le siège de Maëstricht

continue et que les communications de cette place avec le Brabant

septentrional et Aix-la-Chapelle sont complètement interrompues.

»Après la lecture de cette dépêche on a ouvert l'avis de dresser un

protocole dans lequel on déclarerait l'intention d'employer

immédiatement contre les Belges, et conformément au protocole numéro

10 du 18 janvier, des moyens de rigueur pour réprimer ce nouvel acte

de rupture de l'armistice. D'après les ordres que j'avais reçus de

vous, j'ai dit que je voulais en référer à ma cour avant de rien

signer sur un objet aussi grave. Il a été alors décidé que lord

Palmerston expédierait un courrier à lord Granville et que ce dernier

serait chargé de vous faire connaître les intentions des

plénipotentiaires, en vous demandant quel concours vous voudriez

offrir pour faire exécuter les stipulations d'un acte consenti par le

gouvernement belge lui-même. Lord Granville devra vous rappeler que

vous avez approuvé la cessation des hostilités entre les Hollandais et

les Belges et les conditions qui en étaient la garantie, et

qu'aujourd'hui le but de la conférence était de maintenir la stricte

exécution d'une convention adoptée par toutes les parties.

»La communication qui vous sera faite à ce sujet se fera, j'en suis

sûr, avec toute la déférence que vous pouvez désirer, car on tient

beaucoup, pour la tranquillité de l'Europe, si près d'être troublée, à

agir sur toutes choses d'accord avec vous...»

«Londres, le 27 février 1831[88].

[88] Dépêche officielle déjà publiée.

»Monsieur le comte,

»Vous m'aviez chargé d'avoir une explication avec M. le prince de

Lieven sur le voyage de M. de Krüdener à Bruxelles et sur les

démarches qu'il aurait faites dans cette ville en faveur de M. le

prince d'Orange. J'ai eu cette explication, ainsi que j'ai déjà eu

l'honneur de vous le mander; et le résultat a été que le prince de

Lieven a rappelé M. de Krüdener qui est en ce moment à Londres. Je

puis ajouter, à ce sujet, qu'on a totalement abandonné ici toutes les

tentatives et même toutes les espérances relatives à M. le prince

d'Orange.

»On répand le bruit que la mission de M. le duc de Mortemart à

Pétersbourg a été sans succès[89]; c'est par des lettres de Francfort

que cette nouvelle est parvenue ici. J'aime à croire qu'on ne doit pas

y donner plus de confiance qu'à celle qui vous sera peut-être revenue,

qu'en Russie on disait que les plénipotentiaires russes à Londres

n'avaient admis les derniers protocoles qu'_ad referendum_. Il vous

aura été facile de démentir ce bruit qui est tout à fait sans

fondement: la signature du prince de Lieven et du comte Matusiewicz

sur tous les protocoles a été simple et complète et, je crois, fort

utile pour nous.

[89] On se rappelle que le duc de Mortemart avait été envoyé en

ambassade extraordinaire à Londres, avec mission de négocier un

rapprochement entre les deux gouvernements.

»La nomination de M. le baron Surlet de Chokier à la régence de la

Belgique a été connue ici hier matin[90]. Si, comme on l'annonce,

le roi a accrédité M. le général Belliard[91] à Bruxelles, il me

semble que rien ne peut plus s'opposer au retour de M. Bresson à

Londres, après quelques semaines de séjour à Paris. Je me

chargerai de lui refaire sa position et je pense que sa présence

en Angleterre pourra être utile à sa carrière...

[90] Après le vote de la constitution belge et le refus de la

couronne par le duc de Nemours, le congrès décréta qu'une régence

serait établie pour gouverner le pays jusqu'à ce que la nation se

soit mise d'accord avec les cinq puissances sur le choix d'un

souverain (23 février). Le lendemain, M. Surlet de Chokier fut

élu régent par le congrès par 108 voix contre 43 à M. de Mérode

et 5 à M. Gerlache.

[91] Le général comte Belliard, né en 1769, s'engagea en 1792,

prit part à toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire.

Général depuis 1796, il devint en mars 1814 colonel général de la

cavalerie de la garde. Louis XVIII le nomma pair de France et

major général. Il reprit du service sous les Cent-jours et vécut

à l'écart sous la deuxième Restauration. En 1831, il fut nommé

ministre plénipotentiaire à Bruxelles. Il mourut peu après, le 28

janvier 1832.

»Je regrette que vous n'ayez pas reçu le protocole numéro 19 assez

tôt, pour vous servir de plusieurs des faits et arguments qu'il

renferme et qui auraient montré à quel point les attaques auxquelles

vous avez eu à répondre dans la séance du... étaient peu

fondées[92]...»

[92] C'est la séance du 23 février. Le général Sébastiani avait

fait à la Chambre une communication sur la politique étrangère et

exposé les motifs pour lesquels le roi avait refusé la couronne

pour le duc de Nemours. Le général Lamarque et M. Mauguin

s'étaient élevés avec véhémence contre la conduite du cabinet en

cette circonstance. «Je ne puis que m'affliger, avait conclu le

premier, du refus du trône de la Belgique; je ne puis surtout que

gémir de la marche incertaine, des hésitations, des

contradictions qui, mises au grand jour, nous ont fait voir notre

diplomatie dans une nudité dont elle ne doit pas s'enorgueillir.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 38 / 211 题